«Au Seigneur, la terre et ses richesses, le monde et ses habitants!  C’est lui qui l’a fondée sur les mers et la tient stable sur les flots». (Psaume 24)

«…cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, mettez au pas l’exacteur, faites droit à l’orphelin, prenez la défense de la veuve.» (Ésaïe 1,16b:17)

Et il leur dit : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toutes les créatures.» 
(Marc 16,15)

 

Ensemble, nous croyons…

La terre et ses richesses appartiennent au Seigneur. Les êtres humains, créés à l’image de Dieu, sont appelés à être les gardiens et gardiennes fidèles et responsables de la précieuse et unique création divine, dont nous faisons partie tout en étant fondamentalement dépendant-e-s de la santé de l’ensemble du monde naturel. La compréhension qui se limite à la perspective anthropocentrique de notre relation avec la Création ne suffit plus. Nous devons envisager l’ensemble de la vie d’un point de vue plus global, afin de créer un écosystème mondial durable. Nous sommes tous et toutes interdépendant-e-s dans l’ensemble de la création divine. Alors que l’amour du Christ mène le monde à la réconciliation et à l’unité, nous devons changer notre manière de voir les choses et sommes appelé-e-s à une relation renouvelée et juste avec la Création, qui s’exprime dans notre vie quotidienne.

Le temps nous est compté pour opérer ce retournement. Le Comité central, qui s’est réuni en juin cette année, a fait remarquer que l’île de Kiribati, dans le Pacifique, confrontée à la montée du niveau de la mer, avait déclaré l’état de catastrophe naturelle en raison d’une sécheresse prolongée. Alors que nous sommes rassemblé-e-s à l’occasion de la 11e Assemblée du Conseil œcuménique des Églises (COE), nos frères et sœurs du Pakistan font face aux pluies les plus abondantes que le pays ait jamais subies et à des inondations dont le lourd bilan s’élève à 1 162 décès, 3 554 blessé-e-s et 33 millions de personnes déplacées. En raison de pluies insuffisantes pendant quatre ans dans la Corne de l’Afrique, 22 millions de personnes ont souffert de la famine. En Europe, une sécheresse sans précédent depuis 500 ans a touché de vastes étendues du continent. Ces conditions météorologiques extrêmes et les crises humanitaires qui les accompagnent tirent la sonnette d’alarme d’une urgence climatique. En outre, les changements climatiques ont entraîné une instabilité et une ruée vers les ressources qui augmentent considérablement les risques de conflit. De plus, les changements climatiques constituent une urgence de santé publique, puisqu’ils sont l’une des principales causes de mortalité et de morbidité humaines. Le déplacement, la relocalisation ou la migration des personnes à cause de ces changements climatiques représentent désormais un enjeu actuel.

Ces réalités reflètent les conclusions auxquelles sont parvenus de nombreux rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)[1]. L’urgence climatique est une crise éthique, morale et spirituelle, qui se manifeste par l’appât du gain. Les systèmes de production et de consommation reposent sur l’extractivisme et des mesures non durables. Ils ont été mis en place par celles et ceux qui sont complices de cette crise et continuent d’ignorer les avertissements scientifiques et moraux toujours plus nombreux.

Le temps nous est compté[2]. Nous devons nous repentir de notre égoïsme humain incessant, de notre avidité, de notre déni des faits et de notre apathie, qui menacent la vie de toute la création.

Le temps nous est compté. Cette Assemblée est notre dernière occasion d’agir ensemble pour éviter que la planète ne devienne inhabitable[3]. Plus précisément, nous ne pouvons plus attendre si nous ne voulons pas dépasser la limite de réchauffement climatique fixée à +1,5°C pour notre sécurité ni voir empirer davantage les changements climatiques.

L’amour du Christ nous appelle à une profonde solidarité et à une quête de justice pour celles et ceux qui ont le moins contribué à cette situation d’urgence et qui pourtant en souffrent le plus, sur les plans physique, existentiel et écologique. Notre théologie doit répondre à cette urgence qui s’intensifie.

Les populations autochtones, entre autres, sont en première ligne face aux conséquences directes des changements climatiques, car elles dépendent de l’environnement et de ses ressources, et entretiennent une étroite relation avec la nature. Les peuples autochtones jouent un rôle essentiel, pourtant rarement pris en compte, dans la lutte contre les changements climatiques : elles restaurent la création dans sa globalité. Cette situation ne peut plus durer.

Il est désormais nécessaire de reconnaître les responsabilités historiques des moteurs de l’urgence climatique et de la dégradation de l’environnement, mais aussi de l’injustice perpétrée à l’encontre des communautés les plus modestes et vulnérables qui en subissent le plus les conséquences, alors même qu’elles ont une empreinte carbone très faible.

Ensemble, nous appelons la communauté mondiale à agir de toute urgence face aux défis suivants en matière de justice climatique et environnementale, et demandons aux gouvernements de participer à des actions concrètes, et de ne pas se contenter de promesses, pour éviter un désastre écologique imminent:

  • Nous devons donner la priorité à une transition juste vers des sources d’énergie renouvelable. Sans plus attendre, nous devons progressivement cesser d’utiliser les sources de combustibles fossiles existantes. Aucun nouveau projet lié à un combustible fossile ou à l’énergie nucléaire ne doit voir le jour. Il faut mettre fin aux subventions accordées aux industries des combustibles fossiles qui réduisent artificiellement le prix de leur production. Des solutions naturelles à grande échelle et des technologies de saisie pour compenser les émissions résiduelles doivent être mises en œuvre.
  • Les populations et les pays les plus riches, qui sont responsables de la majeure partie des émissions, doivent réduire leurs propres émissions et financer la baisse des émissions dans les pays les plus pauvres, et ce de leur plein gré. Ils doivent également répondre de manière constructive aux demandes de réparation pour les pertes et dommages déjà subis et soutenir financièrement les mesures d’atténuation et d’adaptation qui relèvent de nous tous et toutes, mais que tous et toutes n’ont pas les moyens de mettre en pratique. Les témoignages, les expériences et les points de vue des groupes les plus touchés et les plus vulnérables, tels que les enfants, les jeunes, les personnes handicapées, les femmes, les populations autochtones, les exploitations agricoles de petite taille et les communautés pauvres et marginalisées, doivent être pris en compte dans toutes les négociations concernant les changements climatiques et la durabilité.
  • Les solutions dites «vertes» et «bleues» ne doivent pas être mises en place au détriment des communautés pauvres et vulnérables et de l’écosystème déjà fragile. L’extraction d’éléments naturels rares issus de la terre et de la mer, sous prétexte de fournir des solutions alternatives, a dégradé l’environnement et fait souffrir les communautés autochtones. Cela s’apparente à une «colonisation verte et bleue»[4]. Il est important de se baser sur des indicateurs alternatifs de prospérité et de bien-être qui prennent en compte tous les facteurs économiques, sociaux et écologiques.
  • Tous les gouvernements et toutes les autorités doivent respecter, protéger et réaliser le droit humain à un environnement propre, sain et durable, conformément à «l’accord d’Escazú»[5]. Nous devons soutenir les formes nouvelles et renforcées de responsabilité suivantes: la création d’un nouveau Conseil de sécurité économique, social et écologique des Nations unies, un traité de non-prolifération des combustibles fossiles, les droits de la nature, des lois sur l’écocide[6], un tribunal pour les crimes climatiques[7] et un avis consultatif de la Cour internationale de Justice sur les droits humains et les changements climatiques[8].
  • La nouvelle architecture financière et économique internationale (NIFEA) qui encourage une économie de la vie, contribue à la réconciliation des objectifs économiques, sociaux et écologiques, et exprime la compassion du Christ pour toute vie à travers la réparation et la restauration des systèmes.
  • La taxe Zachée du COE[9] est une proposition de taxe sur la richesse et sur le carbone à l’échelle nationale et mondiale qui permet de réduire les inégalités socio-économiques toujours plus fortes et de réunir les ressources nécessaires pour lutter contre la pauvreté et les changements climatiques. Le développement de nouveaux mécanismes internationaux permettant de gérer et d’éviter l’endettement chronique des pays, y compris l’annulation des dettes étrangères injustes contractées par les pays en développement, est essentiel pour libérer des ressources dans le cadre de projets de décarbonation et d’augmentation de la résilience climatique.
  • Nous demandons la fin des guerres et des exercices militaires, ainsi que l’arrêt des financements dans les secteurs des combustibles fossiles, de l’armement et d’autres secteurs dont le but est de détruire la vie. Nous sollicitons également une mobilisation radicale et une redistribution des ressources en faveur de la santé et de la résilience de nos communautés, ainsi que la protection et le renouvellement des écosystèmes qui constituent la base de toutes nos économies et sociétés.

L’Assemblée et le Comité central du COE demandent instamment à toutes les Églises membres et aux partenaires œcuméniques du monde entier de donner la priorité à l’urgence climatique sans précédent qui ne cesse de s’aggraver. Ils doivent non seulement prendre des engagements et des mesures, mais aussi accentuer leurs efforts pour exiger de leurs gouvernements respectifs qu’ils mettent en place les actions nécessaires dans les délais requis afin de limiter le réchauffement de la planète à 1,5°C et qu’ils assument leurs responsabilités historiques envers les nations et les communautés plus pauvres et plus vulnérables.

Ensemble, nous, les Églises, nous engageons à

  • Joindre le geste à la parole et prendre toutes les mesures possibles pour contribuer à une transition juste vers un avenir durable. Pour cela, nous nous inspirerons de la «Feuille de route pour les paroisses, les communautés et les Églises. Vers une économie de la vie et pour la justice écologique»[10] et des nombreuses autres ressources mises à disposition par le COE et autres.
  • Encourager les établissements d’apprentissage et d’enseignement de la théologie (par exemple, l’Institut Bossey) à proposer des programmes d’études ou des bourses dans le domaine de l’éco-théologie.
  • Créer et renforcer les espaces de rencontre permettant aux Églises de se soutenir mutuellement pour intégrer la justice climatique à tous les aspects de la vie et du travail de l’Église.
  • Échanger avec des personnes décisionnaires et des autorités chargées de faire respecter les lois afin de garantir la responsabilité et les droits des membres des générations futures à un environnement sûr et sain et à une vie dans la dignité.
  • Soutenir les revendications des pays et des communautés pauvres et vulnérables afin d’apporter une reconnaissance et une réponse justes à leurs demandes concernant les pertes et les dommages, mais aussi un soutien financier permettant la mise en place de mesures d’atténuation des changements climatiques, d’adaptation à ceux-ci et de relocation liées à ceux-ci.
  • Contester les subventions gouvernementales[11] au secteur des combustibles fossiles et tout soutien à l’énergie nucléaire ou aux pratiques agricoles industrielles non durables. Nous devons agir à tous les niveaux pour arrêter les financements dans ces domaines, promouvoir au contraire les investissements dans des projets liés à la santé écologique et au bien-être des communautés et promouvoir la consommation éthique.
  • Soutenir l’utilisation des terres et les pratiques agricoles qui préservent le carbone dans le sol et les ressources en eau tout en éliminant progressivement les activités d’élevage non durables, qui non seulement dégradent les terres mais émettent également du méthane, l’un des gaz à effet de serre les plus nocifs. Nous nous engageons également à veiller à ce que notre consommation alimentaire repose sur une production alimentaire favorable au climat et sur des pratiques de production durables.
  • Échanger avec nos fournisseurs de services financiers respectifs, conformément à l’initiative «Financement responsable de l’action climatique: un impératif moral envers les enfants»[12].
  • Donner des moyens d’action aux jeunes et les encourager à agir contre les changements climatiques et la dégradation de l’environnement afin de protéger leur avenir que la génération actuelle a si terriblement mis en péril[13].
  • Plaider en faveur de la réglementation et du contrôle des produits chimiques nocifs pour l’environnement.
  • Soutenir les petit-e-s producteurs et productrices alimentaires, acheter des produits locaux, et lutter contre le gaspillage alimentaire.
  • Veiller à ce que les terres que possèdent les Églises soient gérées de manière durable.
  • Soutenir le rôle des Églises membres et des responsables du COE lors des COP de la CCNUCC, du Forum politique de haut niveau des Nations Unies sur le développement durable et d’autres forums pertinents. Pour cela, nous exprimons notre foi chrétienne et les points de vue des plus vulnérables en faveur d’une transition juste, et accentuons nos efforts de collaboration avec d’autres traditions religieuses afin de défendre la justice climatique à l'échelle locale et mondiale et d’agir pour une transition juste.
  • Œuvrer à la réconciliation avec les peuples autochtones et faire respecter leurs droits, notamment le droit à un consentement préalable, libre et éclairé concernant les nouvelles infrastructures «vertes» et «bleues» et d’autres projets.
  • Préserver nos forêts, zones boisées, zones humides et zones de nature sauvage, mais aussi protéger les océans, rivières et autres plans d’eau, selon nos contextes et capacités respectifs.
  • Veiller à ce que nos Églises deviennent des «Églises vertes qui encouragent la vie», et témoignent d’une nouvelle architecture financière et économique internationale et d’une «économie de la vie».

Ensemble nous décidons…

De la nécessité que le COE fournisse une réponse d’urgence, dans tous ses domaines d’action, pour faire face aux crises morales et existentielles des changements climatiques et de l’injustice écologique et économique. Ensemble, nous nous engageons à fournir les ressources nécessaires à une telle réponse.

Cela nécessite de mettre en place les mesures exceptionnelles suivantes:

  • Créer d’urgence une Commission sur les changements climatiques et l’injustice économique et l’urgence liées au développement durable, convoquée par le COE en collaboration avec des partenaires œcuméniques, afin de suivre les progrès accomplis et de proposer des mesures visant à accélérer nos efforts pour protéger la création de Dieu et promouvoir des communautés justes et durables.
  • Déclarer une Décennie œcuménique de repentance et d’action pour une planète juste et florissante. [14]
  • Montrer l’exemple en veillant à ce que le COE réduise son empreinte carbone institutionnelle et évite toute émission d’ici 2030.
  • Fixer des limites strictes concernant les déplacements pour les besoins du COE, et privilégier les solutions virtuelles pour les échanges et les rencontres. Ces engagements du COE concernant l’utilisation des ressources en ligne et des appareils électroniques doivent également prendre en compte les effets sur l’environnement à l’heure actuelle et sur les enfants contraints de travailler sur des sites d’extractivisme des minéraux rares.

 

Contexte (à titre informatif)

Selon la Note sur la justice climatique adoptée par la 10e Assemblée du COE en 2013 à Busan, les changements climatiques représentent «l’une des menaces les plus inquiétantes au niveau planétaire, et ce sont les plus vulnérables qui en font les frais». Malgré le consensus croissant de la communauté scientifique sur les causes humaines des changements climatiques et la gravité de ses conséquences, les négociations au niveau international n’ont pas réussi à fournir des réponses efficaces pour faire face à cette situation. En conséquence, l’Assemblée a invité les Églises et les organisations œcuméniques à faire pression sur leurs gouvernements respectifs pour qu’ils «assument, au-delà de leurs intérêts nationaux, leurs responsabilité à l’égard de la création de Dieu et de notre avenir commun, et à protéger et faire avancer les droits humains fondamentaux des personnes qui sont menacées par les conséquences des changements climatiques».

Au cours des neuf années écoulées depuis l’Assemblée de Busan, les preuves scientifiques concernant la gravité de la menace que représentent les changements climatiques sont devenues de plus en plus alarmantes, les phénomènes météorologiques extrêmes et les incendies sont devenus plus fréquents et plus destructeurs dans presque toutes les régions du monde, et les conséquences, en particulier pour les communautés les plus pauvres et les plus vulnérables, sont devenues de plus en plus désastreuses. Parallèlement, la menace qui pèse sur la biodiversité de la Terre en raison de la négligence de l’homme s’est intensifiée. Malgré quelques lueurs d’espoir, notamment l’accord de Paris de 2015, l’humanité ne parvient pas à répondre efficacement à ces défis existentiels sans précédent et à garantir la justice pour les plus vulnérables, qui sont également les moins responsables de la crise écologique mondiale. Il ne reste que très peu de temps pour agir.

Les gaz à effet de serre (GES) présents dans l’atmosphère terrestre ont désormais atteint le niveau le plus élevé de l’histoire de l’humanité. En 2019, les émissions de gaz à effet de serre étaient déjà supérieures de 12 % à celles de 2010 et de 54 % à celles de 1990. En 2020, elles ont chuté de manière spectaculaire en raison du confinement lié à la pandémie de la Covid-19. En 2021, elles ont égalé ou dépassé les records établis deux ans plus tôt. Toutefois, le taux moyen d’augmentation des émissions au cours de la dernière décennie (2010-2019) a été inférieur à celui de la décennie précédente, signe de la reconnaissance croissante de la menace des changements climatiques. En outre, le coût de nombreuses technologies à faible émission de carbone n’a cessé de diminuer. Néanmoins, les émissions continuent d’augmenter plutôt que de diminuer. La température moyenne a déjà augmenté de 1,09°C en 2021, et devrait augmenter de 3,5°C d’ici la fin du siècle si les émissions continuent d’augmenter à leur rythme actuel.

Plus de 3 milliards de personnes sont actuellement très vulnérables aux changements climatiques. La crise écologique entraîne des conséquences déjà observables sur les personnes et les écosystèmes, parmi lesquelles:

  • l’augmentation de la fréquence, de l’intensité, de la répartition géographique et de la durée des épisodes climatiques extrêmes (tempêtes, inondations, sécheresses) et des incendies.
  • la pénurie d’eau et de ressources alimentaires (en Afrique, en Asie et dans les petites îles en particulier).
  • des conséquences négatives sur la santé dans toutes les régions du monde, en raison de l’augmentation du stress thermique, de la propagation des maladies à de nouvelles régions, de l’apparition de nouvelles zoonoses et du risque accru de pandémies, de la détérioration de la qualité de l’air, ainsi que des conséquences sanitaires de la faim, de la malnutrition et de la pénurie d’eau liées à la dégradation des conditions climatiques.
  • l’élévation du niveau des mers, l’inondation des îles au niveau de la mer et des zones côtières, et les premiers déplacements à grande échelle en raison du climat.
  • la disparition accélérée d’espèces animales et végétales.

D’ici le milieu du 21e siècle, 1,3 milliard de personnes dans le monde seront victimes de l’aggravation des menaces humanitaires en raison du réchauffement climatique. On prévoit notamment qu’un climat plus chaud intensifiera les épisodes et les saisons météorologiques et climatiques très humides et très secs, et entraînera davantage d’inondations et de périodes de sécheresse. Par conséquent, de plus en plus de personnes seront privées d’accès à l’eau potable. La pénurie d’eau touche déjà 40 % de la population mondiale, et 500 millions de personnes supplémentaires seront confrontées à une baisse de 20 % des ressources en eau disponibles, à chaque fois que la température augmente de 1°C.

Parallèlement, la diminution de la biodiversité, en partie liée aux changements climatiques, ainsi qu’à d’autres facteurs environnementaux, constitue également une menace majeure. Sur les quelque 8 millions d’espèces animales, de champignons et de plantes que compte la planète, dont seule une partie a fait l’objet d’analyses scientifiques, les scientifiques prévoient qu’un million d’espèces sont menacées d’extinction d’ici 2030, et qu’une espèce pourrait disparaître toutes les dix minutes environ, si aucune mesure n’est prise à l’échelle mondiale. Les conséquences pour des écosystèmes entiers, y compris pour les êtres humains, sont sérieuses, d’après la Déclaration du Comité exécutif du COE publiée en mai 2019, La crise mondiale de la biodiversité et l’urgente nécessité d’un changement structurel. En décembre prochain, la deuxième phase de la 15e Conférence des Nations unies sur la biodiversité se réunira à Montréal, au Canada, pour tenter d’établir un nouveau cadre international visant à protéger la biodiversité.

Les polluants chimiques représentent des défis environnementaux majeurs. Davantage d’études doivent être réalisées et des mesures doivent être prises pour faire face aux nouvelles préoccupations concernant l’omniprésence des microplastiques et des PFAS (un groupe de produits chimiques largement utilisés pour leurs propriétés hydrofuges et oléofuges) dans l’environnement, et de leurs conséquences sur la santé.

Les conséquences des changements climatiques et les menaces environnementales interagissent de manière complexe avec d’autres facteurs, ce qui entraîne un effet boule de neige des risques dans plusieurs secteurs et régions. Par exemple, les changements climatiques, et les catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes et graves qu’ils provoquent, sont l’un des principaux facteurs de la faim dans le monde. Associés aux conflits et aux effets économiques actuels de la pandémie de la Covid-19, ils ont aggravé la crise alimentaire mondiale. On estime qu’environ 828 millions de personnes souffrent actuellement de la faim. La malnutrition, qui était stable depuis les cinq dernières années, a augmenté de 1,5 %, elle atteint désormais 9,9 %. En outre, si la température mondiale moyenne devait augmenter de 2°C par rapport au niveau de l’ère préindustrielle, 189 millions de personnes supplémentaires souffriront de la faim. Si la température augmente de 4°C, 1,8 milliard de personnes souffriront de la faim.

Parallèlement, l’agriculture est responsable de près d’un quart des émissions humaines de GES, à cause de la sylviculture et de diverses utilisations des terres. Les pratiques agricoles actuelles sont responsables de la dégradation d’un tiers des sols mondiaux, ce qui libère 78 gigatonnes de dioxyde de carbone dans l’atmosphère et coûte l’équivalent de plus de 10 % du PIB. En outre, 14 % de l’ensemble des denrées alimentaires produites, qui représentent 400 milliards de dollars, sont perdues après la récolte et ne peuvent pas être vendues. Les pertes et gaspillages alimentaires représentent 8 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde.

Les activités d’élevage, qui dégradent les terres et participent à l’émission du méthane (l’un des gaz à effet de serre les plus nocifs) constituent également l’une des principales sources de déforestation par brûlage des forêts au Brésil et dans de nombreux pays du Sud. Les zones forestières brûlées libèrent immédiatement du carbone dans l’atmosphère, sont responsables du déplacement des populations autochtones et dégradent ou éliminent la riche biodiversité de leurs terres ancestrales, y compris les pratiques culturelles et spirituelles qui y sont associées, souvent de manière irréversible. La déforestation et la dégradation des forêts tropicales représentent 11 % des émissions de GES. En outre, l’accélération du rythme de la déforestation, qui touche en particulier les dernières grandes forêts tropicales appelées les «poumons de la planète», empêche la Terre d’absorber le dioxyde de carbone. Des rapports récents ont analysé les conséquences de ces incendies sur le climat. Un climat plus chaud et plus sec accentue la fréquence et la gravité des feux de forêt, qui libèrent encore plus de carbone et augmentent donc les émissions. Les conséquences directes sont le réchauffement de la planète, la dégradation des forêts et la perte de biodiversité.

Les océans absorbent jusqu’à 50 fois plus de CO2 que l’atmosphère, et 20 fois plus que les plantes et le sol réunis. Toutefois, à mesure que les océans se réchauffent et s’acidifient, leurs eaux deviennent moins efficaces pour absorber les émissions, et peuvent même les relâcher plus rapidement dans l’atmosphère.

D’après les modèles de changements climatiques, si le monde veut éviter des conséquences climatiques extrêmes, il faut commencer à diminuer les émissions d’ici 2025 et les réduire de moitié d’ici 2030. L’utilisation d’énergies fossiles est en grande partie responsable des émissions de carbone. Il faut donc prendre des mesures immédiates pour réduire leur utilisation. Ces mesures doivent se poursuivre au cours des prochaines décennies.

Parallèlement, de nombreuses ressources naturelles nécessaires à la «transition verte» [15] sont principalement exploitées dans le Sud, souvent dans le cadre de déplacements et de conflits armés. Le Nord pourrait s’approprier les ressources nécessaires à cette «transition verte», entraînant des conséquences désastreuses sur l’environnement naturel, les populations autochtones et l’exploitation des enfants[16]. Nous sommes également conscient-e-s que l’océan contient ces ressources[17]. Nous devons réfléchir au cadre actuel de l’économie bleue et porter un regard critique sur l’agenda géopolitique, idéologique et économique néolibéral qui le présente. Ceux-ci doivent être examinés de près afin de déterminer ce qu’ils représentent réellement.

10 % de la population mondiale possèdent 75 % de toutes les richesses, reçoivent 50 % de tous les revenus et sont responsables de près de la moitié de toutes les émissions de carbone[18]. Ces chiffres représentent une injustice monumentale. Les personnes les plus coupables continuent d’ignorer les revendications des victimes, qui ont besoin d’un soutien pour atténuer les changements climatiques et s’adapter à ceux-ci, et demandent une compensation pour les pertes et les dommages que les nations et les communautés les plus pauvres et les plus vulnérables ont déjà subis.

Les changements climatiques mettent en évidence les difficultés auxquelles sont déjà confrontées les communautés autochtones, notamment la marginalisation politique et économique, la perte de terres et de ressources, les violations des droits de l’homme, la discrimination et le chômage. Et pourtant, comme le souligne le Rapport conjoint du Groupe de référence du Réseau œcuménique des populations autochtones et du Groupe de travail sur les changements climatiques du COE, la longue expérience des populations autochtones vivant de manière durable et harmonieuse avec la nature recèle une sagesse essentielle pour faire face à la crise environnementale mondiale.

La 11e Assemblée se réunit à mi-parcours du Programme de développement durable à l’horizon 2030 (2016-2030). De nombreux Objectifs de développement durable (ODD) sont sérieusement compromis, en raison des crises convergentes et interdépendantes du climat, de la Covid-19, des conflits, de l’alimentation, de l’énergie et des finances.

Aujourd’hui encore, 425 projets d’exploitation massive d’énergies fossiles, appelés «bombes à carbone», susceptibles d’émettre plus d’une gigatonne de carbone sont déjà planifiés ou en cours[19]. Cela représente deux fois la quantité totale de carbone restante dans le monde si l’on souhaite respecter les engagements de l’accord de Paris. Ce sont des armes de destruction massive de l’environnement.

La pandémie de la Covid-19, en particulier en 2020 et 2021, a eu un impact économique majeur à l’échelle mondiale. De nombreux pays se sont lourdement endettés en raison des coûts engendrés par la pandémie et de la baisse des recettes fiscales due à la réduction de l’activité économique. De nombreux pays endettés doivent également financer des plans de construction/reconstruction coûteux en raison de catastrophes climatiques récurrentes, ce qui alourdit encore le montant de leur dette. À mesure que les taux d’intérêt augmentent, certains pays auront d’énormes difficultés à rembourser cette dette.

Les conséquences de l’invasion russe en Ukraine, ainsi que les perturbations économiques actuelles dues à la pandémie, aggravent la crise de la sécurité alimentaire mondiale. Les changements climatiques, entraînant une flambée des prix des denrées alimentaires, participent également à cette crise de la sécurité alimentaire. De plus, la controverse et l’incertitude quant à l’approvisionnement en pétrole et en gaz russes ont fortement augmenté les prix des carburants à l’échelle mondiale, ce qui a entraîné des conséquences sur la stabilité économique et politique d’un certain nombre de pays, notamment le Sri Lanka. Les changements climatiques entraînent des dégradations environnementales irréversibles, et pourtant, la dépendance mondiale aux énergies fossiles ne laisse rien présager de bon à court terme.

La pandémie et le conflit en Ukraine pourraient servir d’excuse pour expliquer les raisons pour lesquelles les ODD ne peuvent pas être réalisés. Les Églises doivent continuer d’espérer, de faire preuve de responsabilité et de soutenir la justice. Les objectifs du développement durable ne doivent pas être mis de côté. Les Églises peuvent défendre le Programme à l’horizon 2030 et œuvrer à sa réalisation.

La crise environnementale s’accélère: La réponse du COE

Face à la menace que l’homme fait peser sur les générations futures et sur le monde vivant, et à la gravité des conséquences, le COE exprime son inquiétude et demande que des mesures soient prises.

En particulier, suite à différents rapports du GIEC, parmi lesquels: Réchauffement planétaire de 1,5°C (octobre 2018), Changements climatiques et terres émergées (août 2019) et L’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique (septembre 2019), et à plusieurs évènements météorologiques extrêmes et autres catastrophes naturelles dans le monde entier qui ont causé de nombreux décès et dévasté les ressources, le Comité exécutif du COE a déclaré en novembre 2019 un état d’urgence climatique, exigeant «une réponse urgente et sans précédent de la part de tout un chacun et partout, à l’échelle locale, nationale et internationale». Le Comité exécutif a exprimé «sa profonde déception face aux mesures inadaptées, voire régressives, prises par des gouvernements qui devraient être les chefs de file de la réponse à apporter à cette situation d’urgence». Il a également appelé «les Églises membres, les partenaires œcuméniques, les autres communautés religieuses et toutes les personnes de bonne volonté et de conscience morale à trouver les moyens d’agir de manière significative dans nos contextes respectifs afin d’éviter les conséquences les plus catastrophiques de l’immobilisme et des mesures délétères des gouvernements» et «à se réunir pour affronter cette crise globale en recourant à une défense des causes concertée qui plaide pour l’atténuation et l’adaptation aux changements climatiques, le recours zéro aux énergies fossiles et une transition juste.»

Suite aux rapports des groupes de travail du GIEC (dans le cadre du sixième Rapport d’évaluation du GIEC): Changement climatique 2021: les éléments scientifiques (août 2021), Les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité (février 2022) et L’atténuation des changements climatiques (avril 2022), et à d’autres catastrophes liées au climat dans le monde, le Comité central du COE a publié en juin 2022 une Déclaration sur l’impératif d’une réponse efficace à l’urgence climatique. Dans cette déclaration, le Comité central note que «[d]es décennies de recherche scientifique ont validé la réalité de l’urgence climatique qui s’accélère et qui nous confronte aujourd’hui à une véritable catastrophe imminente». Le Comité central a souligné que «[l]a métanoïa mondiale nécessaire pour relever ce défi doit, avant tout, impliquer une élimination progressive et urgente de l’extraction et de l’utilisation des combustibles fossiles ainsi qu’une transition juste vers des sources d’énergie renouvelables qui protègent les droits des peuples autochtones, des autres communautés marginalisées et tiennent compte de la question de l’égalité des sexes. Cependant, contrairement à cette nécessité, le monde est actuellement en passe de produire plus de deux fois plus de charbon, de pétrole et de gaz d’ici 2030 que la quantité permise pour limiter l’augmentation de la température mondiale à moins de 1,5°C.» Dans ce contexte alarmant, le Comité central a déclaré que «poursuivre délibérément sur la voie destructrice actuelle est un crime - contre les pauvres et les vulnérables, contre ceux qui sont les moins responsables de la crise mais qui en subissent les conséquences les plus lourdes, contre nos enfants et les générations futures, et contre le monde vivant

 

Le Comité central demande que cette 11e Assemblée du Conseil œcuménique des Églises, «la dernière assemblée œcuménique mondiale de ce type lors de laquelle il est encore possible d’agir pour éviter les pires conséquences du changement climatique» soit utilisée de manière appropriée comme plate-forme pour «promouvoir la métanoïa écologique dont nous avons besoin au sein du mouvement œcuménique et dans le monde entier, grâce à la rencontre des Églises des pays riches et des pays pauvres, des privilégiés et des laissés-pour-compte.» Elle a encouragé toutes les Églises membres du COE et tous les partenaires œcuméniques «à venir à l’Assemblée prêts à écouter et à apprendre des récits de lutte et de résilience des communautés touchées, à partager leurs engagements et leurs initiatives, et à joindre le geste à la parole, afin de garantir un avenir durable au monde vivant que Dieu a créé dans une telle abondance et complexité.» Enfin, elle a invité à envisager la création d’une nouvelle Commission sur les changements climatiques et le développement durable «afin de mettre l’accent sur cette question en cette période charnière».

Des décennies de plaidoyer du Conseil œcuménique des Églises ont mis en évidence la nécessité d’agir pour réduire les émissions, d’assurer une transition juste vers un avenir durable et de rendre des comptes aux communautés pauvres et aux populations autochtones les plus vulnérables, reflétant ainsi la responsabilité historique des nations industrialisées les plus développées. Depuis la 10e Assemblée à Busan, le COE a continué à défendre cette cause, souvent avec des partenaires interreligieux, lors des conférences des Nations Unies sur les changements climatiques (Conférence des parties à la CCNUCC) et d’autres forums intergouvernementaux. Le COE s’est également efforcé de présenter à ses membres et partenaires des moyens pratiques leur permettant de prendre des mesures importantes dans leur propre contexte. Il a notamment élaboré la Feuille de route pour les paroisses, les communautés et les Églises. Vers une économie de la vie et pour une justice écologique, la boîte à outils Walk the Talk et la récente Initiative de finance responsable pour le climat.

Le Réseau œcuménique de l’eau, la Campagne «Food for Life» de l’Alliance œcuménique «Agir ensemble», ainsi que des partenariats tels que le International Partnership on Religion and Sustainable Development (PaRD) (Partenariat international sur la religion et le développement durable) et l’Interfaith Rainforest Initiative (IRI) (Initiative interconfessionnelle pour la forêt tropicale) ont relayé certains éléments de réponse du COE. Ce dernier reconnaît que les causes profondes de la crise climatique et environnementale résident dans les modèles économiques injustes et d’exploitation non durable qui prévalent actuellement. Il promeut donc une «économie de la vie» par le biais du programme Nouvelle architecture financière et économique internationale (NIFEA), déjà évoquée dans la Déclaration relative à l’urgence d’une transformation économique: 10 ans après la crise financière mondiale, publiée en novembre 2018 par le COE. En réponse aux crises sanitaires, économiques et écologiques mondiales interdépendantes, le COE, ainsi que les organismes œcuméniques frères, ont souligné l’urgence d’un «changement de système» et de l’enracinement de nos systèmes dans la Nouvelle Création, où la justice et la sollicitude du Créateur «se reflètent non pas dans une Création exploitée sans fin mais profondément bénie» (COE et al 2020).

La Commission de foi et constitution du COE a également publié «Cultivez et gardez: une théologie œcuménique de la justice pour la création». Le COE s’est associé à UEM, Brot für die Welt, EKD et EMW pour publier «Kairos pour la création: une confession de l’espérance pour la Terre».


[1] Consulter l’annexe et le site https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/

[2] Citation

[3] GIEC

[4] Message de la pré-assemblée des peuples autochtones lors de la 11e Assemblée du COE, qui s’est tenue du 28 au 30 août 2022, à Karlsruhe, en Allemagne. Voir également https://www.pacificblueline.org/

[5] Accord régional sur l’accès à l’information, la participation du public et la justice en matière d’environnement en Amérique latine et dans les Caraïbes https://repositorio.cepal.org/bitstream/handle/11362/43583/1/S1800428_e…

[6] https://www.faithforecocidelaw.earth/

[7] https://climatechangeischi.wixsite.com/generations-together

[8] https://climatechangeischi.wixsite.com/generations-together

[9] https://www.oikoumene.org/resources/documents/calls-of-the-zacchaeus-tax-campaign

[10] https://www.oikoumene.org/news/wcc-roadmap-resource-for-eco-justice-available-in-multilingual-versions

[11] https://www.theguardian.com/environment/2022/jun/21/young-people-go-to-european-court-to-stop-treaty-that-aids-fossil-fuel-investors

[12] https://www.oikoumene.org/climate-responsible-finance

[13] https://www.oikoumene.org/en/resources/publications/climate-justice-with-children-and-youth

[14] Première occurrence dans «l’appel de Wuppertal» https://www.oikoumene.org/fr/resources/documents/kairos-for-creation-confessing-hope-for-the-earth-the-wuppertal-call

[15] Par exemple, des minéraux et des éléments rares comme le coltan, le lithium, le nickel, le cobalt, le cuivre, le néodyme, le magnésium, le platine, le titane, le vanadium.

[16] https://docs.google.com/document/d/14PGIgdfFO3nQdYnri6as1gkdiB3JK82AitTFoIxvIQE/edit

Voir aussi https://www.theguardian.com/global-development/2019/dec/16/apple-and-go…

https://www.cbsnews.com/news/cobalt-children-mining-democratic-republic…

https://news.mongabay.com/2022/05/scheme-to-stop-conflict-minerals-fail…

[17] https://www.pacificblueline.org/

[18] World Inequality Report 2022, https://wir2022.wid.world/

[19] https://www.leave-it-in-the-ground.org/projects/carbon-bombs/