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Perspectives théologiques sur la diaconie au XXIe siècle

énoncées par la conférence organisée par les programmes Justice et Diaconie, Communautés justes et sans exclusive, et Mission et évangélisation du Conseil œcuménique des Églises à Colombo, Sri Lanka, du 2 au 6 juin 2012.

06 juin 2012

énoncées par la conférence organisée par les programmes

Justice et Diaconie, Communautés justes et sans exclusive, et Mission et évangélisation

du Conseil œcuménique des Églises

à Colombo, Sri Lanka, du 2 au 6 juin 2012


N.B.: Sauf indication contraire, les citations bibliques sont reprises de la TOB.

La présente réflexion théologique est délibérément inductive, c’est-à-dire contextuelle et fondée sur l’expérience. Venant d’environ 25 pays, les cinquante participantes et participants, actrices et acteurs de différentes activités diaconales, ont présenté des questions parfois difficiles ainsi que des idées de nouvelles possibilités inspirées de leur engagement auprès de personnes marginalisées. Un certain nombre de problèmes ont été évoqués; nous en mentionnerons quelques-uns, qui devraient être pris en considération dans la réflexion sur la diaconie au vingt-et-unième siècle, et notamment: l’institutionnalisation de l’injustice, en particulier dans le cadre de la mondialisation néolibérale actuelle; la réalité des changements climatiques et de leurs répercussions; les guerres et conflits – avec les destructions, les traumatismes et les ruptures de relations qu’ils génèrent; la fragmentation de communautés provoquée par l’affirmation agressive d’identités religieuses et ethniques; la spoliation et le déplacement de personnes vulnérables; la violence dont sont victimes de nombreuses catégories de personnes, en particulier les femmes, les enfants, les personnes handicapées et les personnes âgées; la malnutrition, la maladie et la pandémie de VIH-sida; et la marginalisation de minorités ethniques et religieuses, de populations autochtones, de communautés de personnes d’origine africaine, des dalits en Asie du Sud et d’autres encore qui sont victimes de discrimination pour différentes raisons.

Cette conférence s’est tenue à Sri Lanka, pays ravagé par une longue guerre et de multiples conflits et qui s’efforce de trouver des moyens d’espoir et de guérison. Les participantes et participants ont été les hôtes du Conseil national des Églises chrétiennes de Sri Lanka, qui représente le témoignage des Églises, lesquelles sont petites, vivent en marge de la société et n’ont guère de possibilités d’intervenir dans les débats publics; si chacune a son identité propre, elles sont néanmoins unies dans leur témoignage en faveur de la guérison et de la réconciliation. C’est pourquoi la conférence a choisi de considérer la diaconie d’un triple point de vue:

En premier lieu, elle a approfondi sa réflexion en considérant la diaconie comme une expression première de la participation des Églises à la mission permanente de Dieu. Ce choix a été fait pour affirmer que les Églises ne doivent pas être des communautés exclusives repliées sur elles-mêmes: elles sont au contraire appelées à s’engager dans le monde. Cette conférence a également voulu réagir contre la tendance actuelle à considérer et pratiquer la diaconie sous des formes institutionnelles et à ne s’attaquer qu’aux problèmes qu’autorisent ces formes.

En second lieu, cette conférence a tenté de repenser la diaconie du point de vue des personnes que, dans bien des cas, on considère traditionnellement comme les destinataires ou les objets de la diaconie des Églises: les communautés vulnérables et marginalisées. Outre les considérations théologiques, ce choix a été fait pour rechercher des formes de diaconie moins centrées sur les ressources et plus sur les personnes, en s’inspirant de leurs espoirs et, ce faisant, pour veiller à les faire participer à la redéfinition de la diaconie dans le monde actuel. Il s’agissait également d’envisager de passer d’interventions de haut en bas à un accompagnement catalytique.

En troisième lieu, du fait qu’un grand nombre des modèles de la diaconie telle qu’actuellement pratiquée ont été élaborés à partir des perceptions et préférences des Églises du Nord, la conférence a voulu considérer ce que serait la diaconie si elle était considérée du point de vue des pays du Sud, où la dynamique de vie est radicalement différente. Soit dit en passant, on compte plus de chrétiens vivant dans le Sud que dans le Nord, la plupart dans le cadre de communautés minoritaires fragmentées, souvent dans des contextes hostiles, socialement et économiquement marginalisées et pour qui la vie est une lutte intense et permanente. Cette préférence pour le Sud ne signifie pas que ces mêmes problèmes et possibilités sont inexistants dans le Nord; elle n’implique pas non plus que l’on va rejeter les contributions apportées par le Nord à la diaconie et à la présente réflexion. Ce choix a été fait délibérément en raison de la diversité des expressions de la vie ainsi que des expressions du christianisme que l’on constate dans le Sud, et aussi pour tenter d’aborder certaines des questions complexes qui s’y posent en rapport avec les situations pénibles qu’y subissent les gens ainsi que du sort et de l’avenir de la terre.On trouvera ci-après une synthèse des réflexions sur le thème de la conférence considéré des points de vue mentionnés ci-dessus.

I. Église, mission et diaconie

«Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie…» (Jean 20,21)

1. La mission de Dieu consiste à réaliser le dessein de Dieu pour le monde, un monde dans lequel «Dieu se réjouit parce qu’on n’y entendra plus les sanglots ni les cris de détresse, où les gens ne mourront pas jeunes, où on construira des maisons pour y vivre et jouir des fruits de son travail, où on ne mourra pas de catastrophes et où les agresseurs seront transformés de sorte que tout le monde vivra en paix» (cf. Ésaïe 65,17-25). Cette espérance eschatologique d’«un ciel nouveau et une terre nouvelle» (Apocalypse 21,1) n’est pas passive: elle ne cesse de faire irruption dans notre présent et elle invite les gens à devenir des coopérateurs de Dieu en la traduisant en réalité ici et maintenant. Cette mission de Dieu est dynamique, et elle inclut toutes les personnes et toutes les forces qui affirment et défendent la sainteté et l’intégrité de la création de Dieu.

2. En tant que communauté appelée à l’existence par le baptême et conduite par l’Esprit Saint, l’Église participe à cette mission de par son existence même, sa proclamation et son service. Communément considérée comme service, la diaconie est une façon de vivre concrètement la foi et l’espérance en tant que communauté qui témoigne de ce que Dieu a fait en Jésus Christ.

3. Par sa diaconie, l’Église témoigne du dessein de Dieu en Jésus Christ et elle participe à la mission de Dieu. Dans sa diaconie, l’Église marche sur les traces de son Seigneur Serviteur, lequel a affirmé être venu pour servir et non pour être servi (cf. Marc 10,45). En Christ, l’Église est appelée à proclamer la force du service face à la puissance de la domination afin de rendre possible pour toutes et tous la vie dans toute sa plénitude. Dans ce sens, l’Église se présente non seulement comme un signe du royaume à venir de Dieu mais aussi comme la voie qui y mène: la voie du Christ.

4. En tant que communauté diaconale, l’Église est appelée à vivre concrètement son témoignage chrétien, aux niveaux local et global, mais aussi aux niveaux personnel et collectif. Cela doit se refléter dans toutes les expressions différentes de l’être-Église: dans le culte et la proclamation, dans les pratiques de l’hospitalité et des visites (cf. Hébreux 13,1-3), dans le témoignage public et la défense de causes. En tant que «liturgie après la Liturgie» – dynamisée par ce que la foi célèbre –, la diaconie se manifeste par l’accompagnement, l’assistance matérielle et le service, mais elle va plus loin encore: elle s’attaque aux racines profondes de l’injustice intégrées dans les structures et systèmes oppressifs. La poursuite de notre action pour la justice est soutenue par notre foi dans le Dieu de la vie et notre allégeance à lui lorsque nous sommes confrontés aux puissances mortifères de l’Empire.

5. Dans tous les contextes géopolitiques et socio-économiques, chaque communauté chrétienne est appelée à être une communauté diaconale, c’est-à-dire à témoigner de la grâce transformatrice de Dieu par des actes de service qui proclament la promesse du règne de Dieu. La diaconie guérit les relations et anime les alliances au service de la création de Dieu, qui est bonne. Dès lors qu’elle rapproche des personnes et des communautés autour des thèmes de la vie, de la justice et de la paix, la diaconie s’impose comme un motif d’unité et, en tant que telle, elle doit être considérée comme son instrument. Du fait qu’elle est une expression de la participation à la mission divine dans le monde, la diaconie n’est pas limitée par les intérêts égocentriques ni par les programmes de propagation religieuse.

6. Il convient de mettre en avant un certain nombre des expressions institutionnelles plus larges de la diaconie en raison de leur capacité à faciliter le développement des ressources humaines, à répondre aux besoins des personnes et à faire progresser les causes de la justice et du développement économique des personnes vulnérables. Du fait que, souvent, les formes traditionnelles de la diaconie avaient tendance à s’appuyer sur des infrastructures, des institutions, des experts et des ressources, il arrive fréquemment que des communautés chrétiennes se considèrent soit comme bailleurs de fonds, soit comme bénéficiaires – mais rarement comme participants de la diaconie. Les ministères spécialisés ne remplacent pas l’obligation de diaconie qui s’impose à toute communauté chrétienne.

7. En tant que réponse dans la foi à l’espérance du Royaume de Dieu à venir, dont les signes sont déjà présents dans les multiples formes d’espérance vécue au cœur des tourments, dans des actes qui guérissent et soutiennent les gens et les relations, dans des luttes axées sur la justice et qui affirment la vérité, la diaconie doit être dynamique, contextuelle et adaptable. Elle doit se traduire par des partenariats, non pas seulement au niveau mondial ni à celui des grandes structures ecclésiales mais aussi au sein des assemblées locales, des ministères spécialisés et des réseaux de personnes qui affirment les valeurs de justice, de paix et de dignité humaine aux niveaux local, régional et national.

II. La diaconie auprès des personnes marginalisées

«La pierre que les maçons ont rejetée…» (Psaume 118,22, Actes 4,11)

8. Pour beaucoup, la diaconie est une réponse chrétienne aux besoins des gens et aux situations de crise; elle consiste à aller aux victimes depuis les centres de pouvoir et de privilèges qui disposent de ressources et d’infrastructures. Selon cette conception, les personnes dans le besoin ont souvent été considérées comme des objets de la diaconie, comme ses bénéficiaires. De nombreux projets philanthropiques ou humanitaires s’inspirent aussi de telles attitudes. Mais cette conception ne prend pas en compte la diaconie auprès des personnes marginalisées, sans compter qu’elle les traite comme de simples objets, des destinataires ou des bénéficiaires. Il arrive parfois que, sous certaines formes, la diaconie ne s’accompagne pas de respect pour les communautés locales, de la conscience de leur potentiel ou d’un esprit de collaboration avec elles.

9. Certains projets diaconaux conçus, au départ, pour servir les personnes faibles et vulnérables sont devenus, au fil des ans, des instruments au service des secteurs privilégiés et riches de la société. Malheureusement, dans de nombreuses parties de notre monde, le service aux pauvres n’est pas vraiment l’objectif de certaines institutions chrétiennes dans les domaines de l’enseignement et de la santé. En outre, avec la culture dominante de la mondialisation, axée sur le profit et le consumérisme, de nouvelles conceptions du service se sont imposées, et c’est ainsi que des structures traditionnelles de service en sont venues à correspondre aux exigences d’activités et intérêts économiques particuliers. De ce fait, un certain nombre d’Églises ne jugent plus prioritaire de s’occuper des personnes privées de leurs droits par les structures sociales et économiques. Il est également arrivé que certains projets diaconaux soient utilisés pour faire du prosélytisme. La diaconie est partie intégrante de notre identité chrétienne, et il convient d’éviter tout détournement des projets diaconaux. Dans l’intérêt de leur crédibilité et de leur intégrité, il est urgent et essentiel que les Églises se repentent de s’être ainsi écartées de la voie de la mission de Dieu.

10. Même si elles n’ont pas les moyens matériels et financiers de faire de la diaconie à la manière usuelle de beaucoup d’Églises, des personnes marginalisées pratiquent la diaconie à leur manière – dans leur vie et dans leur résistance quotidienne. Elles témoignent du péché du monde en l’obligeant à rendre des comptes pour sa complicité et son silence. C’est pourquoi Dieu choisit le parti des personnes marginalisées non pas parce qu’elles sont faibles par choix ni par un sentiment de compassion paternaliste mais, avant tout, parce que leur vie souligne la nécessité urgente d’une transformation sociale.

11. Le monde peut avoir tendance à considérer que la périphérie est un lieu de disgrâce et d’impuissance; néanmoins, le témoignage biblique souligne la présence permanente de Dieu dans les luttes des personnes injustement rejetées à la périphérie de la société. La Bible nous donne maints exemples de l’amour et de la sollicitude que Dieu accorde aux victimes de l’oppression et des privations qui en résultent. Dieu entend le cri des personnes opprimées: alors, il les soutient et les accompagne sur la voie de leur libération (cf. Exode, 3,7-8). Telle est la diaconie de Dieu: une diaconie de libération, qui implique aussi de restaurer la dignité des gens et d’instaurer la justice et la paix.

12. «De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon?» (Jean 1,46). Cette question critique indique le point d’entrée décisif que Dieu a déterminé pour cette mission lorsqu’il a envoyé le Fils dans le monde. La diaconie que Jésus annonce consiste à libérer les opprimés, à ouvrir les yeux des aveugles et à guérir les malades (cf. Luc 4,16 sq.). En affirmant à maintes reprises qu’il est venu chercher les brebis perdues et les plus petits, Jésus ne cesse de se situer lui-même parmi les personnes marginalisées de son époque. Sa diaconie rejette le pouvoir abusif (cf. Luc 4,1-12), elle refuse d’être récupérée par la logique dominante de pouvoir (cf. Marc 10,45) et elle défie les traditions religieuses oppressives (cf. Luc 11,37-54). Au contraire, sa diaconie consiste à relever les personnes à qui est refusée la vie, même si, à terme, tout cela doit le mener à la croix [par exemple dans le cas de l’homme à la main desséchée (cf. Marc 3,1-6)]. Par ce choix, Jésus démasque et conteste les forces de marginalisation. Dans ce sens, la périphérie est le lieu privilégié de la compassion et de la justice divines ainsi que de la présence de Dieu dans la vulnérabilité et la résistance. Alors, les malades sont guéris, la domination des esprits mauvais est brisée, la dignité des personnes marginalisées est défendue et les disciples reçoivent, pour instruments de leur ministère, des valeurs qui affirment la vie.

13. En outre, il ne faudrait pas considérer que les personnes marginalisées sont uniquement les gens qui vivent dans la misère et le désespoir. Ce peuvent être des gens qui, à leur manière, s’opposent à l’injustice et à l’oppression et qui, par leurs luttes pour la vie, la justice, la dignité et les droits – tant pour eux-mêmes que pour les autres –, manifestent la présence et la puissance de Dieu dans leur vie. Par exemple, les personnes handicapées défendent des valeurs telles que la sensibilité et la collaboration; les communautés d’origine africaine, les dalits et d’autres communautés discriminées appellent les Églises et les communautés à condamner et éliminer les cultures et pratiques qui discriminent et déshumanisent des millions de gens; les populations autochtones font campagne pour la valeur de l’interdépendance de la vie, alors même que leur propre vie et leurs terres sont menacées; des jeunes en situation désavantagée s’opposent aux politiques qui les privent de possibilités d’enseignement et d’emploi; et, lorsqu’ils luttent pour les droits humains et pour la dignité et la justice, les travailleurs migrants vulnérables remettent en cause des systèmes politiques qui leur refusent des droits humains élémentaires au nom d’intérêts nationaux. On trouve de nombreuses expressions de ce genre dans toutes les parties du monde, tant dans le Sud que dans le Nord. Dans toutes les expressions de ce genre, dans les actions qui les accompagnent et dans leur volonté de libération et de transformation, les Églises ont aujourd’hui de nouvelles possibilités de renouveler leur diaconie mais aussi d’approfondir leur conception de l’être-Église. Dans ce sens, la diaconie auprès des personnes marginalisées est une dimension capitale de la volonté des Églises de réaliser l’oikoumene de Dieu – une autre vision du monde.

14. Dans une perspective théologique, on pourrait considérer que l’expression «personnes marginalisées» est un moyen de classer des gens comme victimes de systèmes ou structures ou de les réduire à n’être que cela. Pourtant, il est indispensable que la diaconie reconnaisse la force destructrice et déshumanisante de telles structures, non seulement pour faire ressortir les conséquences tragiques de leur réalité mais aussi pour souligner les revendications et les droits légitimes des personnes marginalisées et leur capacité à transformer le monde. Dans un monde où les gens sont traités comme des objets et des biens de consommation, où certaines personnes sont maltraitées du fait de leur identité – définie par des facteurs tels que le sexe, l’origine ethnique, la couleur, la caste, l’âge, le handicap, l’orientation sexuelle et les lieux économiques et culturels –, la diaconie doit servir à édifier les personnes et les communautés, à affirmer la dignité de toutes les personnes et à transformer les cultures et les pratiques qui sont sources de discrimination et d’exploitation.

15. Dès lors qu’elles aspirent à vivre dans la dignité et la justice et qu’elles participent à des mouvements, les personnes marginalisées nous présentent des conceptions différentes d’un monde libéré des forces qui refusent à beaucoup la justice, la dignité et la vie. Pour de nombreuses Églises, c’est là une sérieuse interpellation, mais c’est plus encore une promesse libératrice de renouveau des modèles traditionnels de la pratique diaconale et de la réflexion théologique, pour tendre vers de nouveaux systèmes fondés sur l’inclusivité, le partage et l’action transformatrice. Jésus s’est lui aussi trouvé parmi les personnes marginalisées de son temps lorsqu’il a entamé son ministère, qui consistait à annoncer la venue du Royaume de Dieu. Dans le monde, la majorité des assemblées chrétiennes locales se composent de personnes dont la plupart sont marginalisées et pauvres en raison de différents facteurs, et il convient de voir cette réalité comme une chance et une ressource pour un engagement œcuménique plus authentique. Seules la coopération et la solidarité avec les personnes marginalisées permettront aux Églises d’être crédibles lorsqu’elles affirment participer à la mission de Dieu.

III. Une diaconie axée sur la transformation

«Accomplir la justice, aimer la bonté…» (Michée 6,8 – Bible de Jérusalem)

16. Donc, la diaconie est un service qui permet à toutes et à tous de célébrer la vie. C’est la foi qui change le monde, qui transforme les personnes et les situations de façon que le règne de Dieu puisse être réel dans la vie de tous les gens, dans chaque «ici et maintenant».

17. Le Dieu de la Bible veut et réalise la transformation de situations concrètes de la vie, en particulier chez les personnes à qui cela est refusé. Dans ce sens, en tant qu’action qui s’inscrit dans l’amour de Dieu, la diaconie doit s’efforcer de transformer les gens, les systèmes et les cultures. Dieu condamne les personnes qui abusent de leur pouvoir et qui refusent de faire justice aux pauvres. Jésus a lui aussi contesté les systèmes et pratiques injustes et il a appelé les puissants et les privilégiés qui en tirent profit à se repentir et à se laisser transformer par les valeurs de l’amour, du partage, de l’authenticité et de l’humilité.

18. La diaconie, ce n’est pas seulement soigner les blessures des victimes ou poser des actes de compassion. Si de telles expressions d’amour et de sollicitude sont nécessaires, elles n’excluent pas la volonté de contester et transformer les forces et facteurs qui sont à la racine de la souffrance et des privations. Dans ce sens, le ministère diaconal, c’est à la fois réconforter les victimes et combattre «les principautés et les puissances» (Éphésiens 6,12 – Bible de Jérusalem). La diaconie doit guérir non seulement la victime mais encore la personne responsable de ses malheurs. C’est une spiritualité radicale de lutte, de volonté de transformer les structures de péché et d’en libérer les victimes. Si elle n’œuvre pas à la transformation, la diaconie ne sera qu’une simple expression de service, servant subtilement les intérêts des puissances d’oppression et d’exploitation en dissimulant leur complicité. Si elle ne remet pas en cause l’injustice et l’abus de pouvoir, elle cesse d’être une diaconie authentique.

19. En outre, la diaconie ne se contente pas d’expressions superficielles de paix et de bonne volonté. Faisant écho à l’indignation du prophète Jérémie: «Ils pansent à la légère la blessure de mon peuple en disant: "Paix! Paix!" alors qu'il n'y a point de paix» (Jérémie 6,14 – Bible de Jérusalem), la diaconie dénonce ces tentatives des puissants et des privilégiés, qui visent souvent à maintenir le statu quo injuste et oppresseur. La diaconie est une action prophétique qui implique également que l’on dise la vérité aux puissants.

20. Dans le monde actuel, il se peut que la diaconie doive également s’accompagner d’une action politique pour combattre les puissances militaires et économiques injustes; pour contester les politiques de gouvernements qui semblent investir plus dans la défense que pour satisfaire les besoins élémentaires de la population et le développement humain; pour remettre en cause les lois anti-immigration qui refusent aux personnes dépossédées et déplacées leur droit à vivre; pour s’opposer aux politiques de développement qui détruisent la terre et ses habitants; et pour œuvrer et faire campagne pour les droits des gens rendus vulnérables par les structures sociales et économiques.

21. Il se peut que la diaconie doive aussi s’accompagner d’une action sociale visant à démanteler des cultures d’oppression telles que le patriarcat, le racisme, le castisme, la xénophobie et d’autres formes de discrimination et d’exclusion. Les Églises doivent elles aussi se repentir d’avoir accepté et pratiqué de telles cultures en leur propre sein ainsi que d’avoir entretenu des attitudes condescendantes et des arguments théologiques qui stigmatisent certains secteurs de la société.

22. Cela dit, la diaconie ne se contente pas de critiquer le mal et de le combattre: elle doit proposer d’autres solutions aux relations entre les êtres humains et entre eux et la nature. Dans ce sens, la diaconie est transformatrice (cf. Romains 12,2). Jésus, notre Seigneur Serviteur, a appelé les personnes qui le suivaient à être le sel de la terre, la lumière et le levain du monde (cf. Matthieu 5,13-14) – en d’autres termes, à être des agents de changement et de transformation. Dynamisée par l’Esprit Saint, la diaconie des premières communautés chrétiennes s’est opposée au pouvoir de l’Empire en proposant des valeurs et des conceptions du monde relevant d’un autre ordre. Dans ce sens, la diaconie n’est plus seulement une forme de soutien et d’assistance aux gens dans le besoin: c’est essentiellement une action créatrice qui a pour finalité de donner naissance au monde que Dieu désire tant.

IV. Problèmes et possibilités d’action

«Voici que moi je vais faire du neuf.» (Ésaïe 43,19)

23. Si le contexte du xxie siècle abonde en problèmes à résoudre, on y trouve aussi, dans de nombreuses parties du monde, de nombreuses initiatives et luttes au service de la liberté, de la justice, de la dignité et de la vie. C’est là que s’offrent aux Églises de nombreuses possibilités de faire de la diaconie sous de multiples formes innovantes tout en se redécouvrant elles-mêmes par la même occasion. Il se peut aussi qu’il existe de nombreuses autres occasions et possibilités en fonction de chaque contexte particulier. Nous allons ici considérer, pour réflexion et décision éventuelle, un certain nombre d’idées éclairées qui ont été émises au cours de cette conférence.

a. Diaconie au niveau des assemblées locales

1. Prendre conscience des réalités sociales, politiques et économiques de la vie et de la population dans lesquelles les assemblées locales (congrégations, paroisses,…) existent en tant que communautés diaconales. L’éducation chrétienne doit viser à cultiver le sens de la responsabilité sociale.

2. S’efforcer de reconnaître et d’affirmer l’importance théologique de la diaconie au moyen du culte et de la proclamation. Il faut que l’Église soit un champ d’apprentissage d’un engagement créatif dans le monde.

3. Lancer, au niveau de la base, des initiatives dans le domaine de l’environnement.

4. Réagir vigoureusement contre la réalité des abus et de la violence dont sont victimes les femmes – dans les familles, dans la communauté et dans l’Église.

5. Former les gens à lutter contre l’alcoolisme et l’abus de drogues, pour donner aux victimes la capacité de se sortir de ces états.

6. Être et devenir des communautés ouvertes, justes, hospitalières et non exclusives. Les Églises doivent s’efforcer de devenir des lieux sans discrimination et des sanctuaires de sécurité et d’espoir.

7. Renforcer les capacités parmi les membres des communautés, dans les domaines de l’accompagnement social, des programmes de désintoxication, de l’enseignement et de l’emploi, de la sensibilisation aux disparités entre les sexes, etc.

8. Rechercher la collaboration et la coopération avec d’autres Églises, d’autres communautés d’inspiration religieuse et des programmes d’inspiration populaire pour traiter des problèmes touchant à la vie des gens dans chaque contexte spécifique. Cela peut impliquer le lancement de projets de diaconie ainsi que le partage de ressources.

b. La diaconie au niveau des grands organismes ecclésiaux

1. Encourager, soutenir et accompagner les Églises locales qui lancent et développent des projets de diaconie pour tenter de régler leurs problèmes particuliers.

2. Encourager des manifestations de solidarité et de responsabilité mutuelles, en particulier pour tenter de combler les fossés, notamment, entre population urbaine et population rurale, riches et pauvres, assemblées établies et assemblées de migrants.

3. Se préoccuper des questions de discrimination et d’exclusion au sein de l’Église elle-même et lancer des campagnes pour y mettre fin, tant au sein de l’Église qu’à l’extérieur.

4. Élaborer des politiques et des programmes centrés sur des thèmes tels que le VIH-sida, le handicap, la pauvreté, la sécurité alimentaire et la préservation de l’environnement.

5. Reconnaître, renforcer et soutenir les campagnes et projets prophétiques en faveur de causes telles que les droits humains, la justice et les droits des communautés marginalisées.

6. Conclure des alliances avec des Églises et organisations aux niveaux régional et national pour encourager les initiatives axées sur les gens.

7. Encourager les établissements d’enseignement de la théologie à introduire dans leurs programmes, si besoin est, la discipline de la diaconie, et lancer des études et recherches de niveau supérieur sur des pratiques diaconales pertinentes.

8. Publier des documents d’étude biblique sur la diaconie qui soient d’accès facile, tant pour les pasteurs que pour les laïcs.

9. Lancer des programmes d’action diaconale en collaboration avec des personnes appartenant à d’autres religions.

c. La diaconie au niveau du COE et d’organisations internationales similaires

1. Affirmer que la diaconie est une expression essentielle de l’Église et que la vocation première des organisations de ce genre ne se limite pas à lancer des projets diaconaux au nom des Églises: elles doivent nécessairement aussi accompagner les initiatives des Églises elles-mêmes. Pour cela, ces organisations pourront par exemple aider les Églises à renforcer leurs capacités, à multiplier les accords de partenariat et à mobiliser les ressources dans toute la mesure du possible.

2. Accompagner les personnes, les communautés et les assemblées locales qui luttent contre la discrimination et la marginalisation.

3. Défendre les causes de la justice, de la dignité et de la paix, ainsi que celle des victimes d’agression, de déplacement forcé et de spoliation.

4. Soutenir et accompagner les initiatives populaires de gens qui, à la base, luttent pour le changement. Il se peut que certaines d’entre elles ne disposent pas de la visibilité ni des infrastructures nécessaires pour obtenir un soutien.

5. Faciliter le dialogue avec des agences internationales de diaconie pour encourager la constitution de réseaux de coopération entre Églises et pour favoriser la redevabilité réciproque.

6. Préparer des ressources et faciliter des processus pour favoriser les échanges, entre Églises, de collaboration théologique pour un engagement diaconal innovant dans différents contextes.

7. Reconnaître la force de la solidarité dans la lutte pour la transformation et, dans ce sens, rendre possibles, encourager et entretenir de telles expressions de solidarité à tous les niveaux.

8. Ainsi comprise aujourd’hui, il se peut que la diaconie implique parfois une confrontation avec des puissances qui ont tout intérêt à maintenir le statu quo. Inévitablement, cela impliquera alors des risques, aussi faudra-t-il faire preuve d’amour, d’humilité, de courage et de volonté. Jésus souligne bien que, si l’on veut être son disciple, il faut prendre sa croix (cf. Matthieu 16,24). C’est pourquoi, du fait qu’elles sont des communautés appelées ensemble à une vocation de service à la suite du Christ, qui a donné sa vie en servant, les Églises peuvent s’encourager mutuellement en se rappelant ce qu’écrivait Pierre dans sa première Épître: «Et qui vous ferait du mal, si vous devenez zélés pour le bien? Heureux d'ailleurs quand vous souffririez pour la justice! N'ayez d'eux aucune crainte et ne soyez pas troublés. Au contraire, sanctifiez dans vos cœurs le Seigneur Christ, toujours prêts à la défense contre quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous» (Bible de Jérusalem).