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Document préparatoire N° 1: La Mission et l'évangélisation dans l'Unité aujourd'hui

Le présent document est le premier d'une série de textes qui seront publiés à intervalles irréguliers, d'abord sur Internet puis, pour certains, sur papier. Sous le titre "La mission et l'évangélisation dans l'unité aujourd'hui", ce document a été adopté en 2000 par la Commission de mission et d'évangélisation du Conseil oecuménique des Eglises pour servir de document d'étude au cours de la phase préparatoire de la Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation.

15 mai 2005

Traduit de l'anglais
Service linguistique, COE

Document préparatoire n° 1

Le présent document est le premier d'une série de textes qui seront publiés à intervalles irréguliers, d'abord sur Internet puis, pour certains, sur papier. Sous le titre "La mission et l'évangélisation dans l'unité aujourd'hui", ce document a été adopté en 2000 par la Commission de mission et d'évangélisation du Conseil oecuménique des Eglises pour servir de document d'étude au cours de la phase préparatoire de la Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation.

Introduction

1. Le mouvement oecuménique tire ses origines du mouvement missionnaire, car la quête contemporaine de l'unité de l'Eglise s'inscrivait alors dans le cadre de l'entreprise mission­naire. Les missionnaires furent parmi les premiers à rechercher des formes et des styles de témoignage rendu dans l'unité, reconnaissant ainsi que le scandale des divisions entre les chrétiens et des rivalités entre les dénominations entravait grandement la force de leur message.

2. La question de la mission et de l'évangélisation dans l'unité a figuré constamment à l'ordre du jour du mouvement oecuménique, en particulier depuis 1961, lorsque le Conseil international des missions fusionna avec le Conseil oecuménique des Eglises. Dans ce contexte, l'ancienne Commission de mission et d'évangélisation publia en 1982 "La mission et l'évangélisation, affirmation oecuménique". Cette déclaration résumait, de manière exhaustive, un certain nombre des aspects les plus importants de la mission, notamment les diverses conceptions qui en existent ainsi que ses fondements bibliques et théologiques. En reprenant des conceptions issues des débats de la décennie précédente et en les plaçant dans une plus vaste perspective, ce document formulait des affirmations oecuméniques sur la mission et l'évangélisation dans le contexte du monde au début des années 80.

3. Le document de 1982, approuvé par le Comité central du COE, a été bien accueilli et largement diffusé par les Eglises. Il a été utilisé par les organismes missionnaires, les facultés de théologie, les paroisses locales et les chrétiens à titre individuel. Pendant ces décennies, il a été le ferment de conceptions nouvelles de la mission et de l'évangélisation et il a inspiré, provoqué et renforcé les aspirations à témoigner dans l'unité. Il a très nettement dépassé les frontières des Eglises membres du COE.

4. Depuis 1982, bien des choses ont changé dans le monde, de sorte que, dans le domaine missionnaire, les Eglises se voient confrontées à de nouveaux défis. Deux conférences mondiales sur la mission ont été organisées sous les auspices du COE, à San Antonio, Etats-Unis, en 1989 et à Salvador de Bahia, Brésil, en 1996.Des questions importantes relatives à la mission ont également été soulevées lors de la septième assemblée du COE à Canberra, Australie en 1991.Tenant compte de la nouvelle situation mondiale ainsi que des perspectives et des connaissances missiologiques nouvellement acquises, un certain nombre d'Eglises membres du COE ont demandé l'élaboration d'une nouvelle déclaration sur la mission et l'évangélisation en vue d'aider les Eglises à réagir ensemble par une pratique missionnaire appropriée et significative.

5. Pour répondre à ces demandes, le COE décida d'entreprendre la rédaction d'une nouvelle déclaration pour aider les chrétiens et les Eglises à accomplir leur tâche missionnaire et évangélisatrice dans l'unité à l'aube d'un nouveau millénaire. Par le présent texte, adopté en mars 2000 par la Commission de mission et d'évangélisation (CME) du Conseil oecuménique des Eglises, on espère ainsi stimuler une réflexion sur la nature, le contenu et les conséquences de l'Evangile de Jésus Christ dans les contextes variés, mais étroitement liés entre eux, de leur vie et de leur fidèle témoignage à l'Evangile, afin que tous, en tous lieux, puissent avoir l'occasion d'entendre et de croire.

6. Le présent document ne remplace pas la déclaration de 1982, pas plus qu'il n'entend promouvoir une théologie de la mission qui serait différente de celle qui a été adoptée oecuméni­quement dans cette déclaration. Il a une identité qui lui est propre. Il cherche à reformuler l'engagement des Eglises en faveur de la mission et de l'évangélisation accomplies dans l'unité, en tenant compte des défis qu'elles doivent affronter aujourd'hui.

7. Note sur la terminologie : pour certains chrétiens et Eglises, les termes de "mission" et d'"évangélisation", bien que liés, sont perçus et utilisés différemment; pour d'autres, ils sont pratiquement identiques, qu'il s'agisse de leur sens ou de leur contenu. Dans le présent document, ces deux termes sont utilisés de façon quelque peu différenciée:

a) La "mission" implique une conception globale: c'est la proclamation et le partage de la bonne nouvelle de l'Evangile par la Parole (kerygma), les actes (diaconia), la prière et le culte (leiturgia), et le témoignage quotidien de la vie chrétienne (martyria); l'enseignement pour édifier et fortifier les gens dans leurs relations avec Dieu et les uns avec les autres, c'est aussi la guérison en vue de promouvoir l'intégralité et la réconciliation dans la koinonia — la communion avec Dieu, la communion avec chaque être humain ainsi que la communion avec la création tout entière.

b) L'"évangélisation", sans exclure les différentes dimensions de la mission, est axée sur la proclamation explicite et délibérée de l'Evangile, y compris l'invitation à une conversion personnelle à une vie nouvelle en Christ et à l'obéissance.

8. L'expression "mission dans l'unité" fait référence à la recherche des différents moyens de témoigner ensemble dans l'unité et la coopération — en dépit d'ecclésiologies différentes — dans le contexte des défis urgents qui interpellent les Eglises partout à notre époque "afin que le monde croie" (Jean 17,21), en évitant toute forme de rivalité ou de concurrence entre les confessions. Elle n'implique pas l'ecclésiologie irréaliste d'une super-Eglise, pas plus qu'elle ne rejette le rapport intrinsèque qui existe entre la mission et l'ecclésiologie,

A. LA MISSION ET L'EVANGELISATION DANS L'UNITE : UN IMPERATIF ET UNE VOCATION

9. La mission a une importance fondamentale pour la foi et la théologie chrétiennes. Elle n'est pas une option, mais plutôt une vocation d'ordre existentiel. La mission fait partie de l'être même de l'Eglise et de tous les chrétiens et elle le conditionne.

10. Le Dieu révélé par les Ecritures n'est pas statique, mais plutôt relationnel et missionnaire: c'est un Dieu qui s'est toujours manifesté en tant que Seigneur de l'histoire, conduisant le peuple de Dieu vers la plénitude de l'existence à travers les alliances, la loi et les prophètes qui annonçaient la volonté de Dieu et interprétaient les signes des temps; un Dieu qui est venu dans le monde à travers le Fils incarné, notre Seigneur Jésus Christ, qui, prenant chair humaine, a partagé notre condition et est devenu l'un de nous, est mort sur la croix et est ressuscité des morts; un Dieu qui, dans la puissance de l'Esprit Saint, aime, réconforte et soutient l'humanité et la création tout entière pour les guider vers le salut et la transfiguration.

11. La mission de Dieu (missio Dei) n'a ni limites ni barrières; elle est destinée à la race humaine tout entière et à l'ensemble de la création où elle a été à l'oeuvre tout au long de l'histoire. Les paraboles de Jésus sur le bon Samaritain, les brebis et les boucs et son dialogue avec la femme syro-phénicienne montrent clairement qu'il en a été ainsi. Les apologistes de l'Eglise primitive, dans le cadre du dialogue qu'ils menaient avec leurs contemporains, ont amplifié cette idée. Se fondant sur Jean 1, ils expliquèrent que le Logos (Verbe), Fils

co-éternel et consubstantiel de Dieu, était et est présent avec le Père et l'Esprit Saint dans tous les actes de Dieu et que c'est à travers le Verbe que le monde a été créé: Dieu parla et "le souffle de Dieu planait à la surface des eaux" (Gn 1,2). Dans l'Esprit Saint, disaient-ils, Dieu a parlé clairement et explicitement par le Verbe non seulement aux prophètes de l'Ancien Testament, mais aussi (quoique différemment) aux peuples d'autres nations et d'autres religions. Quand les temps furent accomplis (Ga 4,4), le même Verbe "s'est fait chair et il a habité parmi nous" (Jn 1,14), venant dans "son propre bien" (Jn 1,11).

12. Une approche trinitaire de la missio Dei est dès lors essentielle. D'une part, on encourage ainsi une conception plus inclusive de la présence et de l'oeuvre de Dieu dans le monde entier et parmi tous les peuples, impliquant que les signes de la présence de Dieu peuvent et doivent être identifiés, affirmés et pris en compte même dans les lieux les plus inattendus. D'autre part, en affirmant clairement que le Père et l'Esprit sont toujours et en toutes circonstances présents et à l'oeuvre avec le Verbe, on évite la tentation de séparer la présence de Dieu ou l'Esprit du Fils de Dieu, Jésus Christ.

13. La mission de Dieu (missio Dei) est la source et le fondement de la mission de l'Eglise, corps du Christ. A travers le Christ dans l'Esprit Saint, Dieu demeure dans l'Eglise, transmettant son pouvoir et son énergie à ses membres. Ainsi, la mission devient une force intérieure urgente, voire une mise à l'épreuve importante et le critère d'une vie authentique en Christ, enracinée dans les exigences profondes de l'amour du Christ qui pousse à inviter les autres à prendre part à la plénitude de vie que Jésus est venu apporter (Jn 10,10). La participation à la mission de Dieu devrait donc être naturelle pour tous les chrétiens et toutes les Eglises, et ne pas être réservée à des individus particuliers ou à des groupes spécialisés. L'Esprit Saint transforme les chrétiens en témoins vivants, courageux et hardis (cf. Ac 1,8). "Nous ne pouvons certes pas, quant à nous, taire ce que nous avons vu et entendu" (Ac 4,20) fut la réponse de Pierre et de Jean lorsqu'il leur fut ordonné de garder le silence sur Jésus; ou, pour reprendre les paroles de Paul: "Car annoncer l'Evangile n'est pas un motif d'orgueil pour moi, c'est une nécessité qui s'impose à moi: malheur à moi si je n'annonce pas l'Evangile!" (1 Co 9,16).

14. Les chrétiens sont appelés, par la metanoia, à avoir "la pensée du Christ" (1 Co 2,16), à être les agents de la mission de Dieu dans le monde (Mt 28,19-20; Mc 16,15), à identifier les signes de la présence de Dieu, en les affirmant et en les diffusant par le témoignage et la coopération avec tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté, et à être des intendants de Dieu (1 Co 4,1) en vue de la transfiguration de l'ensemble de la création. Ainsi, "le but de la mission est une humanité réconciliée et une création renouvelée" et "la vision de Dieu unissant toutes choses en Christ est la force motrice de sa vie et de son partage".i "L'Eglise est envoyée dans le monde pour appeler les hommes et les nations à la repentance, pour leur annoncer le pardon des péchés et une vie renouvelée par Jésus Christ dans leurs relations avec Dieu et leurs prochains."ii

15. La mission de l'Eglise dans la puissance de l'Esprit est d'appeler hommes et femmes à la communion avec Dieu, les uns avec les autres et avec la création. Ce faisant, l'Eglise doit respecter la relation intrinsèque et inaliénable qui existe entre la mission et l'unité. Il lui incombe de vivre pleinement l'unité pour laquelle Jésus a prié: "que tous soient un... afin que le monde croie" (Jn 17,21). Cette conviction doit être proclamée et pleinement manifestée au sein de la communauté dans laquelle hommes et femmes sont invités à entrer

16. La mission conforme au Christ est holistique, car la personne tout entière et la totalité de la vie sont indissociables dans le plan de salut que Dieu accomplit en Jésus Christ. Elle est locale — "là où il existe une Eglise locale, c'est à cette Eglise qu'incombe la responsabilité première d'y accomplir la mission". Elle est aussi universelle, c'est-à-dire qu'elle s'adresse à tous les peuples, par-delà les barrières de races, de castes, de sexes, de cultures, d'Etats — "jusqu'aux extrémités de la terre", dans tous les sens du terme (cf. Ac 1,8; Mc 16,5; Lc 24,47).iii

17. "Parler de lui (Jésus Christ) est le privilège particulier des Eglises dans la mission globale de Dieu."iv L'évangélisation inclut l'explication de l'Evangile — "Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte" (1 P 3,15) — ainsi qu'une invitation à croire en le Dieu trinitaire, à devenir un disciple du Christ et à adhérer à la communauté d'une Eglise locale existante. "La proclamation de Jésus Christ exige une réponse personnelle. Le Verbe vivant de Dieu n'est jamais extérieur, détaché, isolé; il appelle toujours à une conversion personnelle et à une communion relationnelle. Une telle conversion est davantage que l'appropriation d'un message: c'est un engagement envers Jésus Christ, en imitant sa mort et sa résurrection de manière très visible et tangible. Ce qui débute par un engagement personnel doit, néanmoins, conduire aussitôt à l'établissement de relations avec les autres membres du corps du Christ, la communauté locale de témoignage."v

B. LE CONTEXTE DE LA MISSION AUJOURD'HUI: LES TENDANCES DE NOTRE EPOQUE

18. Un des aspects majeurs du contexte missionnaire à notre époque est la mondialisation, phénomène relativement récent en rapport avec les développements économiques, les change­ments dans les moyens de communication internationale et, en conséquence, l'imposition à la plupart des sociétés d'une nouvelle culture unique assortie d'un ensemble de nouvelles valeurs. Ces tendances ne sont naturellement pas entièrement nouvelles, mais les changements politiques intervenus à la fin des années 1980 leur permettent maintenant d'influencer le monde entier sans rencontrer de forces capables de les contrecarrer.

19. Un des aspects fondamentaux de la mondialisation est la libéralisation croissante de l'économie, caractérisée par le flux illimité des capitaux dans le monde entier en quête d'un profit maximum à court terme. Ces opérations financières suivent leurs propres règles, le plus souvent sans référence aucune à la production réelle des biens ou des services économiques. Elles ont des effets imprévisibles et font du tort aux économies nationales en ne laissant aux gouvernements et aux institutions internationales pratiquement aucune possibilité d'influer sur elles. En ce sens, la mondialisation est un défi et une menace pour les fondements mêmes de la société humaine.

20. Dans le sillage de la chute du communisme, le libre marché est devenu le seul système qui fonctionne dans le monde entier. L'économie est désormais le critère majeur qui détermine les rapports humains. Tout le domaine des réalités sociales de notre époque, y compris les êtres humains, est défini et répertorié en catégories économiques et financières. Sur le marché mondial, les gens n'ont d'importance que dans la mesure où ils sont des consommateurs. Seuls les plus forts et les plus concurrentiels survivent. Ceux qui n'ont pas de valeur pour le marché — les pauvres, les malades, les chômeurs, les sans-pouvoir — sont simplement repoussés en marge de la société. L'exclusion, qui s'accompagne de la violence structurelle, spirituelle et physique, a atteint des niveaux intolérables dans la plupart des régions de ce monde. L'impact de la mondialisation sur les pays et les régions dits en développement est une menace pour la vie: les besoins fondamentaux des êtres humains sur le plan du logement, des soins de santé, de l'alimentation et de l'éducation sont moins pris en compte actuellement qu'ils ne l'étaient il y a trente ans. Il en résulte une "migration économique" croissante des travailleurs, des populations rurales et autochtones, qui cherchent un travail ou qui ont été expulsés de leurs terres.

21. La dégradation croissante de l'environnement est l'une des conséquences de cette tendance. En de nombreux endroits, la nature est sauvagement exploitée, ce qui entraîne des crises et des catastrophes écologiques qui vont jusqu'à menacer la pérennité de l'existence sur notre planète.

22. Un second aspect de la mondialisation concerne la nouvelle technologie de l'information et les possibilités de communication de masse dont le développement et la croissance accélérés sont en train de transformer les relations humaines et sociales. A première vue, il semble que le vieux rêve consistant à rendre le monde un est enfin en train de se réaliser. La terre entière paraît devenir très petite. Les gens en bien des points du globe ont accès à ces nouveaux développe­ments technologiques et peuvent en bénéficier. L'intercommunication prospère. Des découvertes scientifiques et médicales peuvent être communiquées instantanément dans le monde entier. Les nouveaux outils de communication électronique peuvent être mis au service du progrès pour créer un monde plus transparent et ouvert, pour diffuser des informations sur les abus des droits de la personne et les crimes des dictateurs. Ils aident les mouvements populaires et les Eglises dans le monde à former des réseaux plus efficaces. Mais ils servent aussi aux groupes racistes et aux criminels et plus particulièrement à ceux qui en l'espace de quelques secondes déplacent des millions de dollars là où ils seront susceptibles de faire le plus de profit. Et ceux qui n'ont pas accès à ces nouveaux réseaux de communication souffrent de cette nouvelle forme d'exclusion.

23. Grâce aux processus liés à la mondialisation, les valeurs de la post-modernité, ancrées dans les cultures occidentales, se répandent rapidement sur toute la planète. L'identité même des peuples est en danger, en risquant d'être diluée ou affaiblie dans le creuset d'une culture unique extrêmement tentante et attrayante et de sa nouvelle série de valeurs. La notion même de patrie est profondément remise en question. L'individualisme prend le pas sur la vie en communauté. Les valeurs traditionnelles qui relevaient autrefois d'un patrimoine commun à tous sont en train d'être privatisées. Même la religion est traitée comme une affaire privée. L'expérience personnelle remplace la raison, le savoir et la compréhension. Les images ont l'avantage sur les mots et ont un plus grand impact sur les gens du fait qu'elles affichent, encouragent et véhiculent des "vérités" et des produits. On souligne l'importance de l'instant présent, le passé et l'avenir n'importent pas vraiment. On persuade les gens qu'ils sont les maîtres de leur existence et qu'ils sont donc libres de se servir et de choisir ce qui leur convient le mieux.

24. L'expansion de la culture unique ne concerne pas encore le monde entier au même degré. Les gens les plus influencés par les nouvelles tendances culturelles sont ceux qui peuvent participer au marché, notamment ceux qui se trouvent dans les centres de pouvoir de chaque pays ou région. Il est difficile de prévoir comment les valeurs de la post-modernité entreront en interaction avec les diverses cultures humaines. La résistance s'accroît contre cette nouvelle forme subtile d'impérialisme: elle provient des organisations et des communautés de la base, des peuples autochtones, des Eglises des pauvres et des cultures enracinées dans de fortes visions religieuses du monde.

25. Les forces centripètes de la mondialisation s'accompagnent de forces centrifuges de fragmentation qui sont ressenties avec encore plus d'acuité. Cette fragmentation se manifeste sur les plans personnel, national et international. Les structures traditionnelles de la famille se désagrègent. Les divorces ont atteint un taux sans précédent et le nombre de familles monoparen­tales augmente dans de nombreux endroits. Sur le plan national, au milieu du vide créé par l'effondrement des régimes totalitaires en Europe de l'Est et par ses ramifications dans le reste du monde, des troubles, des tensions et des phénomènes d'éclatement se sont développés parmi les unités étatiques quelque peu artificielles héritées de la période d'avant 1989. De nouveaux Etats se sont créés le long des frontières ethniques et tribales. Des gens qui avaient vécu côte à côte pendant plusieurs générations ne peuvent plus se supporter. Les identités culturelles et ethniques sont utilisées pour opprimer d'autres identités. Des actes de "purification ethnique" et des génocides ont lieu dans de nombreuses parties du monde, générant d'immenses souffrances, relançant la haine et plantant le décor où d'autres violences se déchaîneront contre l'humanité et la création

26. Le contexte de la mission à notre époque inclut également les tendances au sein des Eglises. Dans de nombreuses parties du monde, les Eglises connaissent une croissance spectaculaire. Cela est vrai des Eglises - y compris les Eglises traditionnellement établies - installées au milieu de communautés déshéritées, des Eglises pentecôtistes ou des Eglises d'institution africaine ainsi que des mouvements de renouveau charismatique, spécialement, mais pas exclusivement dans le Sud. Même dans les pays plus riches, où la post-modernité influe sur les attitudes et les croyances., on découvre de nouvelles manières d'"être l'Eglise" sur le plan de la vie communautaire et du culte. Par ailleurs, un nombre croissant de mouvements missionnaires solidement organisés et tournés vers d'autres parties du monde sont basés dans le Sud.

27. Quelques-unes de ces Eglises — pas toutes — semblent aspirer à un témoignage holistique de l'Evangile. En effet, l'environnement hautement compétitif créé par le libre marché conforte beaucoup d'Eglises et de mouvements para-ecclésiaux dans leur conception de la mission en tant qu'effort pour attirer et recruter de nouveaux "clients" tout en retenant les anciens. Leurs programmes et leurs doctrines sont présentés comme des "produits religieux" susceptibles de plaire à d'éventuels nouveaux membres. Ils évaluent le succès de leur mission en termes de croissance, de nombres de convertis ou d'Eglises nouvellement implantées. Malheureusement, très souvent, ces "nouveaux membres" faisaient déjà partie d'autres Eglises. Ainsi, le prosélytisme (qui relève de la compétition et du "débauchage de paroissiens") est l'un des problèmes les plus délicats que rencontrent les Eglises à notre époque.

28. Après tant de décennies de dialogue oecuménique et de vie commune, on assiste aujourd'hui à la résurgence paradoxale du confessionnalisme, liée indubitablement au processus de fragmentation. Les dénominations sont les signes de la richesse des charismes et des dons spirituels au sein de la maison de Dieu lorsqu'elles apportent une contribution positive à une meilleure interprétation commune de l'Evangile et de la mission de l'Eglise dans le cheminement vers l'unité. Toutefois de nombreuses Eglises semblent plus soucieuses d'affirmer et de consolider leur propre identité confessionnelle et dénominationnelle que de s'impliquer dans l'oecuménisme. Certaines préfèrent accomplir seules leur travail missionnaire et diaconal, ou en parallèle, voire en compétition avec d'autres Eglises, et le nombre de groupes fondamentalis­tes et de chrétiens anti-oecuméniques semble être en hausse.

29. Finalement, de nouveaux mouvements religieux de toutes sortes sont en train de proliférer partout, recrutant leurs adhérents dans les familles traditionnellement chrétiennes et même parmi les membres actifs des Eglises. Les Eglises et leurs enseignements sont souvent attaqués et dénoncés alors que de nouveaux messages, modernes et plus attractifs, sont mis en avant.

30. Cette brève description de la situation dans le monde ne saurait, bien entendu , prendre en compte les variations importantes ou encore les orientations opposées qui existent dans les différentes régions et sur le plan local. Tel est pourtant le "monde" dans lequel les Eglises sont appelées à rendre un témoignage clair, authentique de l'Evangile et à développer des options qui soient viables pour l'avenir et fidèles à la mission conforme au Christ.vi

C. LES PARADIGMES DE LA MISSION POUR NOTRE TEMPS

1. Appelés à participer à la mission de Dieu pour la plénitude de vie

31. En raison de l'expansion rapide des processus liés à la mondialisation, qui se traduit par une économie de marché sauvage et incontrôlée et par une haute technologie qui réduit la valeur de la réalité tout entière aux catégories économiques et financières, l'Eglise doit mener sa mission en affrontant le phénomène croissant de la déshumanisation. Partout où les gens subissent la pauvreté et une exploitation inhumaine, c'est un combat quotidien qu'il faut mener pour assurer les besoins les plus élémentaires de l'existence, quand ce n'est pas sa propre survie. Ailleurs, là où règnent le désespoir, le découragement et l'aliénation — vécus comme l'absence de sens dans le présent et l'absence d'espoir pour l'avenir —, le taux de suicide (notamment parmi les jeunes) augmente et l'apathie devient de plus en plus à la mode. En tout état de cause, l'Eglise est appelée à proclamer la bonne nouvelle de Jésus Christ avec hardiesse et à participer à la mission de Dieu en faveur de la plénitude de vie. La mission de l'Eglise consiste à réaffirmer avec courage et persévérance la valeur unique et éternelle de chaque personne humaine en tant qu'être créé à l'image du Dieu saint, fort et immortel.

32. Dans un contexte dominé par le réductionnisme humain et la captivité spirituelle, il existe des signes de la quête de sens, de plénitude et de spiritualité. Un enthousiasme missionnaire tout neuf se fait jour actuellement et de nouvelles communautés chrétiennes sont créées.

33. Par ailleurs, la croissance des nouveaux mouvements religieux et la quête des jeunes qui ont soif, notamment, d'expériences religieuses sont en train de devenir une caractéristique de notre époque. Mais, souvent, ces recherches et les expériences qui en découlent se soldent par des résultats douloureux, du fait que l'esprit dominateur de notre temps va jusqu'à marquer de son empreinte les tentatives visant à trouver une spiritualité libératrice, épanouissante. Vue sous l'optique actuelle de l'accomplissement personnel et de l'expérience individuelle, la spiritualité est souvent conçue comme un ensemble de techniques et de méthodes qui favorisent l'épanouisse­ment de la personne, la santé globale, la clarté mentale, le contrôle des sens. Autrement dit, la source de la plénitude et du sens n'est pas associée à une relation à un Dieu personnel, à la fois transcendant et immanent, mais plutôt à la tentative d'"éveiller" les pouvoirs divins qui sont déjà présents, bien que de façon latente, dans chaque être humain.

34. Face à de tels défis, la mission de l'Eglise consiste à se préoccuper des besoins des individus et de leurs recherches en les aidant à découvrir les réponses et les orientations adéquates à partir des Ecritures et de l'expérience de l'Eglise à travers les âges. Il est approprié de témoigner par la parole et les actes que la source de vie, de sens et de plénitude est le Dieu trinitaire pleinement révélé et manifesté dans la vie de Jésus de Nazareth. Par sa mort sur la croix, la mort a été vaincue; et par sa résurrection, le sens authentique, la finalité et la vocation de l'humanité se sont transformés en une vie de plénitude. Dans la vie chrétienne, par conséquent, assumer sa croix — avec toutes les douleurs que la mort de son soi peut impliquer — mène toujours à une expérience joyeuse et épanouissante de résurrection en une nouvelle création (2 Co 5,17). En se fondant sur les expériences acquises par "une telle nuée de témoins" (He 12,1) à travers les siècles, il est donc impératif de transmettre le message qui veut que la spiritualité chrétienne mène à une guérison holistique, à la communauté et à la plénitude de vie en relation avec Dieu, avec autrui et la création toute entière.

35. La religion en tant que vie en Christ et conscience d'une identité humaine recouvrée, pleine et authentique, ne peut être simplement une question d'ordre personnel. Au contraire, elle façonne les perspectives de l'individu, sa vision et ses manières de se situer par rapport à autrui. Les chrétiens ne peuvent mener une existence dichotomique: la vie religieuse et la vie profane sont une seule et même réalité. La vie elle-même devrait être une liturgie permanente de relations d'amour avec Dieu, source de vie, avec les autres et avec la création tout entière. C'est pourquoi toutes les réalités qu'affrontent les êtres humains dans leur vie quotidienne peuvent donner lieu à une réflexion théologique. La foi touche tous les domaines de l'existence: la justice sociale et économique, la politique, l'éthique, la biogénétique et l'environnement; elle permet de fournir des réponses et des orientations appropriées et prophétiques à partir de cette perspective.

36. Forte de son expérience au long des siècles, l'Eglise est également appelée à proposer des paradigmes concrets à l'idéologie consumériste de la mondialisation. A la tentation de la domination, elle doit fixer des limites et utiliser son pouvoir pour dire "cela suffit"; à la tentation de la possession et de la propriété, elle doit offrir l'ascèse des premiers chrétiens qui s'abstenaient de manger et partageaient leur nourriture et leurs biens avec les nécessiteux et les plus démunis; à la tentation du pouvoir, la voix prophétique; à la tentation de proclamer un message tronqué et partiel, taillé sur mesure pour tenir compte des préférences et des attentes de nos contempo­rains, elle doit offrir le message précis et total de l'Evangile: "Toute l'Eglise est appelée à transmettre tout l'Evangile au monde tout entier".vii

2. Appelés à la vie en communauté

37. Un autre grand défi pour la mission chrétienne à notre époque, en particulier dans le Nord, est l'individualisme qui pénètre et influence tous les domaines de l'existence. L'individu semble être considéré comme la seule norme de la réalité et de l'existence. La société et la communauté perdent leur signification et leur valeur historiques traditionnelles. Cette tendance dans les relations humaines touche également à la conception traditionnelle des rapports entre les chrétiens et l'Eglise dans le processus de salut. Nombreux sont ceux qui ne conçoivent le salut que comme une affaire entre l'individu et Dieu et ignorent le rôle de la communauté de foi, l'Eglise. Tout en affirmant leur foi en Dieu, ils peuvent interpeller parfois avec force ou même rejeter l'importance de l'Eglise en tant qu'instrument permettant d'établir des relations avec Dieu, avec autrui et l'ensemble de la création, ainsi que le concept de salut qui se réalise dans la communauté et passe par elle.

 

38. Face à cette tendance qui touche au tissu même de la société humaine en général et de la communauté chrétienne en particulier, l'Eglise est appelée à proclamer la volonté de Dieu et son plan pour le monde. Créés à l'image du Dieu trinitaire — qui est, par définition, une communion éternelle de vie et d'amour —, les êtres humains sont, par nature relationnels. La dimension relationnelle de la vie humaine est une réalité ontologique donnée. Toute anthropologie authentique doit être par conséquent relationnelle et communautaire.

39. La Trinité, source et image de notre existence, montre l'importance de la diversité, de l'altérité et des relations intrinsèques dans la constitution d'une communauté. Les membres d'une communauté sont différents, avec des dons, des fonctions, des forces et des faiblesses qui sont tous variés (si les membres étaient tous les mêmes, le corps n'existerait pas [1 Co 2]). La communauté requiert, par conséquent, la diversité et l'altérité. Ces deux dimensions ne devraient toutefois être ni opposées, ni parallèles l'une à l'autre, mais complémentaires l'une de l'autre.

40. La conférence de Salvador de Bahia a mis en évidence l'importance qu'accorde l'Evangile aux différentes identités qui constituent la communauté. Ces identités, qu'elles soient nationales, culturelles, historiques ou religieuses, sont affirmées par l'Evangile dans la mesure où elles sont axées sur les relations et la communion. Les identités qui cherchent à favoriser leurs propres intérêts aux dépens des autres, ce dont on a la démonstration avec, entre autres, la xénophobie, la purification ethnique, le racisme, l'intolérance religieuse et le fanatisme, perturbant et détruisant ainsi la koinonia, sont niées et rejetées par le même Evangile.

41. Une communauté authentiquement chrétienne devrait être à la fois locale et catholique (de kata holon qui signifie "selon le tout"). La catholicité qui est une marque de l'authenticité de toute communauté chrétienne repose en fait sur la diversité des identités locales qui sont en communion complémentaire les unes avec les autres.

42. Ces affirmations théologiques ont d'importantes conséquences pour la manière dont s'accomplit la mission de l'Eglise. La conférence de Salvador de Bahia a abordé, par exemple, la question de la spiritualité des peuples autochtones en la plaçant dans le cadre des relations entre l'Evangile et les cultures. Si l'Eglise est une koinonia de diversités convergentes et complémen­taires, il est indispensable de rechercher les moyens d'intégrer et d'incorporer au sein d'une vaste gamme les expressions de la théologie, de la liturgie et de la spiritualité chrétiennes sous des formes différentes de celles qui sont traditionnelles et historiques.

43. C'est dans la même optique que se pose la question de la communauté sans exclusive des femmes et des hommes en tant que partenaires égaux et complémentaires dans la vie de l'Eglise. La reconnaissance du rôle des femmes dans la mission de l'Eglise qui apporte la plénitude et l'intégrité à la communauté humaine et ecclésiale est une condition sine qua non. A cette fin, il convient d'attirer l'attention sur les multiples exemples, dans l'histoire de l'Eglise, de femmes qui ont prêché, témoigné, de femmes martyres et de saintes qui, pour avoir été fidèles à la proclamation de l'Evangile, sont vénérées comme étant "égales aux apôtres".

44. Puisqu'il est admis que la mission devrait commencer par l'écoute et l'acquisition de connaissances plutôt que par la prédication, l'enseignement et la proclamation, une nouvelle approche s'impose à l'égard du développement d'une "religion implicite" dans de nombreuses sociétés. Beaucoup de gens confessent avec force leur foi en Dieu mais n'ont que peu sinon pas de rapports avec l'Eglise. Certains pratiquent chez eux leur propre forme de "liturgie" et de prière. Ces pratiques ont souvent été considérées par l'Eglise comme de simples traditions, du folklore ou même de la superstition. Peut-être pourrait-on les considérer plutôt comme une forme de recherche sincère du Dieu vivant, de la plénitude de vie et de sens — quelles que puissent être les différences qui existent entre elles et le culte dans une paroisse locale —, et voir en elles une base sur laquelle construire et témoigner avec amour du message de l'Evangile.

3. Appelés à incarner l'Evangile dans chaque culture

45. « La culture façonne la voix humaine qui répond à la voix du Christ », déclarait la Conférence mondiale sur la mission à Bangkok en 1973. Les développements récents ont remis les relations inséparables entre l'Evangile et les cultures humaines à l'ordre du jour de la mission. A l'Assemblée de Canberra en 1991 et dans d'autres milieux, des débats animés se sont déroulés sur les théologies de l'inculturation et les efforts visant à formuler l'Evangile en des termes très différents des traditions de certaines Eglises historiques. Les expériences acquises lors de la Décennie oecuménique des Eglises solidaires des femmes ont montré combien les cultures ont parfois été perverties par la course au pouvoir et comment elles sont devenues oppressives. Dans les années 90, le monde a vu de plus en plus s'affirmer les identités locales, engendrant souvent de violents conflits et des persécutions pour des motifs d'ordre ethnique et culturel, parfois avec le soutien direct ou indirect de chrétiens ou d'Eglises. Une telle situation rend urgente une nouvelle réflexion missionnaire sur le défi de l'inculturation.

46. La conférence de Salvador de Bahia a affirmé avec force qu'« il est impossible d'être humain sans appartenir à une culture, car c'est à travers elle que l'identité se crée ».viii La culture est considérée à la fois comme un effet de la grâce de Dieu et comme une expression de la créativité humaine. Quel que soit le contexte aujourd'hui, il faut souligner qu'en elle-même la culture n'est ni bonne ni mauvaise, elle peut être l'un et l'autre; en cela, elle est ambiguë.

47. Dans les discussions oecuméniques qui se sont déroulées récemment, la culture a été conçue dans un sens très vaste, qui prend en compte toutes les dimensions des entreprises humaines. « Chaque communauté possède une culture. On entend par là l'ensemble de ce qui constitue sa vie, tout ce qui est essentiel aux relations entre ses membres et à ses relations avec Dieu et avec la nature. »ix Ceci signifie que la religion fait partie de la culture, qu'elle en est même souvent le coeur. La culture est inséparable des croyances religieuses des peuples et des systèmes de valeurs qui leur sont inhérents.

48. La mission de Dieu s'est révélée dans l'incarnation. La mission conforme au Christ ne peut que s'enraciner dans un contexte précis en s'attaquant aux problèmes qui s'y posent. C'est pourquoi l'Evangile est et doit être « traduisible ». Dans n'importe quelle situation, le témoignage des Eglises au Christ doit s'enraciner dans la culture locale pour favoriser le développement de communautés de foi qui soient authentiquement inculturées. Manifestement, toutes les cultures peuvent exprimer l'amour de Dieu et aucune n'a le droit de se considérer comme la norme exclusive des relations de Dieu avec les êtres humains.

49. Quand l'Evangile entre en interaction authentique avec une culture, il prend racine dans cette culture et y ouvre un espace et un temps de signification biblique et théologique. L'Evangile affirmera quelques aspects d'une culture, tout en interpellant, critiquant et transformant les autres. Au travers de tels processus, les cultures peuvent être transfigurées et devenirs les véhicules de l'Evangile. Dans le même temps, les cultures entretiennent, illuminent, enrichissent et interpellent la compréhension et l'expression de l'Evangile.

50. L'Evangile interpelle les aspects des cultures qui engendrent ou qui perpétuent l'injustice, portent atteinte aux droits de la personne ou font obstacle à des relations justes et durables avec la création. Il conviendrait maintenant d'aller au delà de certaines théologies de l'inculturation. L'identité culturelle et ethnique est un don de Dieu, mais elle ne doit pas servir à rejeter et opprimer d'autres identités. L'identité ne doit pas être définie par opposition aux autres, en compétition avec les autres ou par crainte des autres, mais être plutôt complémentaire. « L'Evangile réconcilie et unit les personnes de toutes identités en une communauté nouvelle où l'identité première et dernière est en Jésus Christ (Ga 3,28). »x

51. Le débat sur les rapports entre l'Evangile et les cultures a une signification particulière pour les peuples autochtones qui ont beaucoup souffert des activités missionnaires et de la conquête coloniale pendant laquelle il a été jugé indispensable d'apporter l'Evangile et la « civilisation » à leurs cultures et leurs religions, taxées pour la plupart de « païennes ». Plus tard, la terminologie changea, mais les peuples autochtones continuèrent à être essentiellement considérés comme les « objets » du témoignage des Eglises, comme étant « pauvres » et relevant d'une aide écono­mique ou au développement. Dans les théologies plus récentes qui affirmaient « l'option préférentielle de Dieu pour les pauvres », les marginalisés sont bel et bien considérés comme les porteurs, c'est-à-dire les sujets, d'un nouveau mouvement missionnaire allant de la prétendue périphérie vers le centre. Mais ces théologies fonctionnaient encore sur la base des catégories socio-économiques, négligeant l'héritage religieux des populations. Aujourd'hui, les peuples autochtones invitent les Eglises à reconnaître la richesse de leurs cultures et de leurs spiritualités qui insistent sur l'interconnexion et les relations de réciprocité avec l'ensemble de la création. Ils demandent aux Eglises de travailler en véritable partenariat avec elles, en faisant de la mission ensemble, sur une base d'égalité, dans le partage mutuel.

52. Quelle que soit la culture, le message du Christ doit être proclamé dans un langage et avec des symboles qui y sont adaptés et par des moyens tenant compte de l'expérience de la vie des gens. Il existe différentes approches d'une évangélisation sensibilisée à la dimension culturelle. Pour certaines personnes et Eglises, un tel témoignage est implicite quand les Eglises célèbrent régulièrement la liturgie en y incluant, là où cela est approprié, des symboles culturels locaux. D'autres suggèrent que la « ‘simple présence' est une manière d'entrer en contact avec des communautés d'autres cultures, sans s'imposer. Il faut en premier lieu faire l'effort d'apprendre à connaître et à comprendre les gens de ces communautés, à les écouter vraiment et à entendre ce qu'ils ont à nous enseigner. En temps opportun, on invitera les gens à entendre le récit de l'Evangile. »xi Dans certains cas, la solidarité silencieuse ou un mode de vie profondément spirituel seront les moyens les plus appropriés de transmettre l'Evangile. Là où le contexte est hostile à la proclamation du message évangélique, un témoignage peut être accompli en offrant un "espace protégé" où la spiritualité puisse naître, et où l'histoire de Jésus puisse être révélée".xii D'autres demeurent fermement convaincus que rien ne remplace la prédication évangélique selon les multiples impulsions dynamiques de l'Esprit Saint.

53. Il convient de veiller à ce que la mission soit toujours pratiquée suivant une approche holistique et équilibrée et d'éviter la tentation qui consiste à mettre un aspect en exergue sans tenir compte des autres. Une évangélisation authentique doit toujours inclure le témoignage et le service inconditionnel accompli dans l'amour. Comme on l'a affirmé à San Antonio, «l'Evangile ‘matériel' et l'Evangile ‘spirituel' ne doivent faire qu'un, comme le ministère de Jésus est un... Il n'y a pas d'évangélisation sans solidarité, pas de solidarité chrétienne qui n'implique que nous transmettions le message du royaume à venir. »xiii

54. Les interactions dynamiques entre l'Evangile et les cultures soulèvent inévitablement la question du syncrétisme, car chaque inculturation de l'Evangile touche aux croyances, aux rites, aux structures de la communauté religieuse. Parmi les Eglises, le terme de « syncrétisme » est compris différemment. Pour les unes, l'intégrité du message évangélique est affaibli quand il est amalgamé à certains éléments du contexte dans lequel il est inculturé; elles voient dans le syncrétisme une trahison de l'Evangile. Pour les autres, il ne saurait y avoir d'édification créatrice de communautés et de théologies sans recourir au syncrétisme, et ce dans quelque culture que ce soit. La question se pose alors de savoir si une inculturation particulière facilite un témoignage fidèle à l'Evangile dans sa plénitude ou si elle y fait obstacle.

55. Les différences d'interprétation sont liées à la conception du terme « Evangile » et de l'oeuvre de l'Esprit Saint dans les diverses cultures. Il faut traiter ces questions avec prudence, les accusations de syncrétisme reflétant et renforçant souvent les déséquilibres de pouvoir entre les Eglises. La conférence de Salvador de Bahia a montré la nécessité de disposer d'un cadre pour élaborer une herméneutique interculturelle (théorie de l'interprétation de l'Evangile). On y a indiqué par ailleurs la nécessité de disposer de critères pour évaluer, en dialogue avec les autres Eglises, le caractère approprié d'expressions contextuelles particulières de l'Evangile. Parmi ces critères, il faut mentionner: la fidélité à ce que Dieu révèle de lui-même dans l'ensemble des Ecritures; l'engagement à adopter un comportement et un mode de vie qui soient en harmonie avec le règne de Dieu; la réceptivité à la sagesse de la communion des saints qui transcende les limites de l'espace et du temps; la pertinence dans le contexte en question.xiv

4. Appelés au témoignage et au dialogue

56. Le phénomène du pluralisme religieux est devenu l'un des défis globaux les plus sérieux que la mission chrétienne aura à relever au siècle prochain. Traditionnellement, on estimait que le témoignage dans des sociétés multireligieuses concernait surtout les Eglises et les missionnaires vivant en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient ou ailleurs dans le monde. Ces dernières années, pourtant, en raison de l'augmentation des migrations, le pluralisme religieux est devenu une réalité mondiale. Dans certains endroits, les chrétiens jouissent d'une pleine liberté et collaborent avec les croyants d'autres religions dans un esprit de respect et de compréhension mutuels. Ailleurs cependant se développe l'intolérance.

57. En Europe et en Amérique du Nord (terres traditionnellement chrétiennes), la présence croissante de fidèles d'autres religions dans les communautés locales constitue de véritables défis pour les activités missionnaires des Eglises. Les chrétiens vivant dans des sociétés historiquement multireligieuses ont appris au fil des siècles à vivre et à témoigner dans de tels contextes. Eux aussi se trouvent cependant interpellés: comment l'engagement des chrétiens en faveur de la mission et de l'évangélisation peut-il être affirmé dans la fidélité à l'Evangile ainsi que dans l'amour et le respect de l'autre?

58. Ces interpellations soulèvent inévitablement des questions théologiques quant à la nature du témoignage à rendre envers les adeptes d'autres convictions religieuses à propos de la nature du salut. Il n'existe guère de consensus sur ce point au sein du mouvement oecuménique élargi. Lors des conférences sur la mission à San Antonio et à Salvador de Bahia, la situation a été résumée par les affirmations suivantes: « Nous ne pouvons pas indiquer d'autres voies qui mènent au salut que Jésus Christ. Nous ne pouvons pas non plus fixer des limites au pouvoir rédempteur de Dieu. »xv Il existe une tension entre ces deux déclarations, tension qui n'a pas encore été surmontée.

59. Parmi ceux qui sont engagés dans un travail missionnaire, il y a une conviction croissante (mais qui n'est pas incontestée) que Dieu est à l'oeuvre en dehors des Eglises — bien qu'il soit impossible de préciser comment Dieu est à l'oeuvre dans une communauté religieuse quelle qu'elle soit. Mais ceux qui font oeuvre missionnaire découvrent bel et bien des « traces » de la présence de Dieu et de son activité parmi les croyants d'autres traditions religieuses. L'expérience contemporaine rejoint la tradition ancienne: les théologiens chrétiens de l'Eglise ancienne comme Justin, martyr, parlaient des « semences de la Parole » dans les cultures de ce monde; d'autres comme Eusèbe de Césarée utilisaient l'expression "préparation évangélique", reprise aussi bien par l'encyclique de Paul VI sur l'évangélisation et que par les textes de Salvador de Bahia.

60. Ainsi, une question ouverte nécessitant une réflexion et un partage plus approfondis entre les chrétiens engagés dans la mission concerne le discernement des signes de la présence de l'Esprit parmi les croyants d'autres religions ou ceux qui n'en ont aucune. La conférence de Salvador de Bahia faisait allusion à de tels signes en relevant les expressions d'amour, les valeurs comme l'humilité, l'ouverture à Dieu et aux autres, ainsi que les engagements en faveur de la justice, de la solidarité et des moyens non violents de résoudre les conflits. Ga 5,22-23, qui parle des fruits de l'Esprit, a été cité comme guide pratique du discernement.

61. Dans la mission, il y a place à la fois pour la proclamation de la bonne nouvelle de Jésus Christ et pour le dialogue avec les fidèles d'autres religions. L'accent pourra être mis tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, en fonction de la situation et des charismes des chrétiens. Nombreux, pourtant, sont ceux qui affirment que la seule vraie manière de vivre en communauté repose sur le dialogue . Réaffirmant le mandat d'évangélisation des chrétiens, la conférence de San Antonio avait souligné que « notre ministère de témoignage auprès des fidèles d'autres religions présuppose notre présence au milieu d'eux, notre sensibilité à leurs engagements et à leurs expériences de foi les plus profonds, notre promptitude à être leurs serviteurs au nom du Christ; cela présuppose aussi que nous soyons prêts à affirmer ce que Dieu a accompli et accomplit parmi eux, et à manifester notre amour pour eux... C'est pourquoi nous, chrétiens, sommes appelés à être des témoins auprès des autres, et non leurs juges. »xvi Si la mission doit être conforme au Christ, il ne peut y avoir d'évangélisation sans ouverture sur autrui et volonté de découvrir aussi sa présence là où on s'y attendait le moins.

62. D'un autre côté, il n'y a pas de dialogue réel si l'identité et les croyances religieuses des partenaires d'autres religions ne sont pas clarifiées. On peut affirmer en ce sens que le témoi­gnage précède le dialogue. Parler d'évangélisation signifie insister sur la proclamation de l'offre divine de liberté et de réconciliation, de même que sur l'invitation à rejoindre ceux qui obéissent au Christ et oeuvrent pour le royaume de Dieu. Le dialogue est une forme de témoignage selon le commandement de Jésus qui nous enjoint d'aimer notre prochain, y compris notre ennemi; dans certains cas, il peut être la seule manière d'être fidèle à un style de mission humble, kénotique, conforme à l'existence vulnérable du Christ consacrée au service et non à la domination.

5. Appelés à proclamer la vérité de l'Évangile

63. Un des grands défis de notre temps — qui touche au coeur même du message chrétien — est le phénomène croissant du relativisme, tel qu'il s'est plus particulièrement développé parmi les philosophes et les savants occidentaux. Dans la pensée post-moderne, la notion de vérité absolue et universelle, que ce soit dans le domaine politique, social, économique, voire religieux, est radicalement remise en question ou rejetée. On considère que la vérité relève plutôt du discernement personnel par un choix effectué « à la carte » suivant des préférences, des expérien­ces et des décisions individuelles. Au lieu d'une « vérité » objective, universelle et absolue, il n'y a plus que des « vérités » parallèles les unes aux autres et qui cohabitent entre elles.

64. Non seulement cette conception et cette approche de la vérité exercent une grande influence dans la vie de tous les jours, notamment dans les pays industrialisés; mais elles ont aussi un profond impact sur le témoignage des Eglises et leur participation au mouvement oecuménique en général.

65. Cette approche remet en question les schémas traditionnels de la mission chrétienne. Ceux qui défendent une telle vision du monde plaident en faveur d'une nouvelle conception de la mission dont le style et la pratique seraient plus adaptés aux réalités contemporaines. Ils demandent l'abandon d'une attitude empreinte d'« arrogance » dans la transmission du christianisme en tant que seule vérité menant au salut, et exigent qu'il soit présenté plus humblement et décemment comme l'une des nombreuses vérités qui se trouvent dans les diverses religions ou dans la création en général. Ils prétendent que, sur un plan théorique, ces autres vérités ont une valeur et une finalité similaires, seuls les choix personnels permettent de faire entre elles une différence qualitative.

66. Dans le domaine oecuménique, des notions telles que l'« unité », le « consensus » ou la « vérité apostolique » sont remises en question et, pour certains, elles ont même acquis une connotation péjorative. Une conception oecuménique récente prévoit la recherche d'un nouveau paradigme et d'une nouvelle image qui tiendraient compte d'une diversité de vérités rassemblées sous le même toit, sans en diluer ni en supprimer aucune, selon une démarche qui cherche à établir entre elles une convergence dans le seul but de parvenir à une vérité apostolique commune et contraignante.

67. Des pistes d'orientation et des réponses partielles aux problèmes ont bien été esquissées, mais il reste encore à affiner ces réponses et à les rendre plus cohérentes. Quel est le rapport entre la vérité de l'Evangile que les chrétiens sont appelés à proclamer concernant l'unicité de Jésus Christ, « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14,6), et la vérité de « l'Evangile avant l'Evangile », et quelles en sont les conséquences pour l'unité de l'Eglise?

6. Appelés à témoigner dans l'unité

68. Au cours des dernières décennies, les Eglises sont devenues de plus en plus conscientes de la nécessité de s'engager dans la mission ensemble, dans la coopération et la responsabilité mutuelle. C'est ainsi que des partenariats missionnaires se sont créés, que certaines structures de la mission internationale ont été transformées et que des projets communs ont été entrepris. Durant cette même période, toutefois, on a assisté à une escalade des rivalités confessionnelles et à une compétition dans le domaine de la mission dans de nombreuses parties du monde. Ces réalités obligent la famille oecuménique à réexaminer les questions de la mission dans l'unité, la coopération entre les Eglises, le témoignage commun et le prosélytisme, et à oeuvrer en faveur de relations plus responsables dans la mission.

69. Le témoignage commun est « le témoignage que les Eglises rendent ensemble, malgré les divisions qui existent encore entre elles, en particulier lorsqu'elles unissent leurs efforts et manifestent tous les dons divins de vérité et de vie qu'elles vivent et partagent déjà les unes avec les autres ».xvii Le témoignage commun authentique présuppose le respect et la compréhension à l'égard des autres traditions et confessions. Il faut insister sur ce qui est commun et ce qui peut être accompli ensemble, plutôt que sur les barrières qui divisent. Les facteurs d'unité sont plus nombreux que ceux qui divisent. Et ce sont ceux-là qu'il faut rechercher pour construire le témoignage dans l'unité.

70. La mission et la liberté religieuse, y compris la liberté de changer de religion ou de croyance, sont intrinsèquement liées. La mission ne peut être imposée à qui que ce soit, quel que soit le moyen employé. D'un autre côté, la liberté d'une personne doit toujours inclure le respect et l'affirmation de celle des autres et la favoriser; elle ne doit pas aller à l'encontre de la règle d'or : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux » (Mt 7,12).

71. Le prosélytisme, terme positif dans les premiers temps de l'ère chrétienne, impliquant l'idée d'amener une personne d'une autre religion à se convertir au christianisme, a pris, au cours des derniers siècles, une connotation négative en raison des changements de contenu, de motivation, d'esprit et de méthodes concernant l'« évangélisation ». Il s'applique aujourd'hui généralement au « fait d'encourager des chrétiens, considérés comme membres d'une Eglise donnée, à changer d'appartenance confessionnelle par des moyens qui vont à l'encontre de l'esprit de l'amour chrétien, violent la liberté de la personne humaine et amoindrissent la confiance qu'on peut avoir dans le témoignage chrétien de l'Eglise ».xviii Le prosélytisme est une « corruption du témoignage ».xix

72. Le témoignage commun est constructif: il enrichit, questionne, fortifie et construit des relations et une communauté chrétiennes solides. Le prosélytisme est une perversion du témoignage chrétien authentique, et donc un contre-témoignage. Il ne construit pas, mais détruit. Il est cause de tensions, de scandales et de divisions et constitue par là un facteur de déstabilisa­tion de l'Eglise du Christ dans le monde. Il est toujours une blessure infligée à la koinonia et ne crée pas la communion, mais incite à l'antagonisme.

73. Puisque des contextes nouveaux invitent à prendre de nouvelles initiatives pour annoncer l'Evangile tout en affrontant des défis communs, les Eglises sont appelées à recenser les différentes manières de témoigner dans l'unité, d'entreprendre des partenariats, de coopérer et d'assumer des relations responsables dans la mission. Afin de parvenir à un comportement missionnaire mutuellement enrichissant, les Eglises doivent:

a) se repentir de leurs erreurs passées et examiner d'un regard plus critique leurs relations mutuelles et leurs méthodes d'évangélisation;

b) renoncer à toutes les formes de concurrence et de rivalité entre dénominations, et à la tentation de faire du prosélytisme auprès des membres d'autres traditions chrétiennes;

c) éviter d'établir des structures ecclésiales parallèles, mais stimuler, aider les Eglises locales et coopérer avec elles dans leur travail d'évangélisation;

d) condamner toute manipulation de l'aide humanitaire offerte à des chrétiens individuels ou à des Eglises dans l'intention de pousser les gens à changer d'appartenance confession­nelle ou de promouvoir les objectifs missionnaires d'une Eglise au détriment d'une autre;

e) aider les personnes qui sont en train de changer d'Eglise à reconnaître la nature, bonne ou mauvaise, des motifs qui les poussent à le faire (la promotion sociale ou de meilleures chances dans la vie);

f) apprendre à se dire les unes aux autres « la vérité dans l'amour » lorsqu'elles pensent que d'autres font du prosélytisme ou se livrent à des pratiques d'évangélisation malhonnêtes.

74. Il ne sera possible de parvenir à cette communion, à ce partenariat, que si les chrétiens et les Eglises :

a) s'écoutent mutuellement dans un réel dialogue dont le but est de surmonter l'ignorance, les préjugés et les malentendus, de considérer leurs différences dans la perspective de l'unité chrétienne, de renoncer aux accusations injustes, à la polémique, au dénigrement et au rejet des autres;

b) s'efforcent d'assurer une meilleure communication des informations, de se rendre mutuelle­ment compte de leurs activités missionnaires, cela à tous les niveaux; se concertent avec l'Eglise de la région en cause sur les possibilités d'une collaboration missionnaire et d'un témoignage dans un climat d'unité ;

c) se montrent prêts à apprendre ce que les autres ont à leur enseigner — par exemple, leur dynamisme et leur joie missionnaire, leur sens de la communauté, leur exultation dans l'Esprit Saint, leur spiritualité;

d) recherchent avec plus de zèle le renouveau intérieur de leurs traditions et de leurs contextes culturels respectifs;

e) font de plus gros efforts pour inculquer aux fidèles dans les paroisses, les écoles du dimanche, les centres de formation et les séminaires, le respect et l'amour à l'égard des membres des autres Eglises qui sont leurs soeurs et frères en Christ.

75. Des convictions oecuméniques sur la mission dans l'unité sont susceptibles de conduire à la formulation d'une alliance concernant les relations dans la mission. Parmi les convictions et les engagements fondamentaux qui pourraient être inclus, nous mentionnerons ceux-ci:

76. Convictions

a) La mission commence au coeur du Dieu trinitaire. L'amour qui lie les personnes de la Sainte Trinité inonde l'humanité et toute la création d'un amour surabondant.

b) Dieu appelle l'Eglise en Jésus Christ et lui donne le pouvoir, par l'Esprit Saint d'être, un partenaire dans la mission de Dieu, en témoignage à l'Evangile de l'amour de Dieu rendu manifeste dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus Christ et invitant chacun à devenir disciple du Christ.

c) La mission chrétienne implique une réponse globale à travers un travail d'évangélisation et de diaconie qui tend à atteindre chacun là où il ou elle fait l'expérience de l'exclusion, de la division et de la perte de sens. Elle implique la responsabilisation, l'affirmation et le renouveau de tous ceux et celles qui mettent leur espoir la plénitude de vie.

d) Tous les chrétiens baptisés sont envoyés dans le monde pour témoigner de l'Evangile du Christ et tous doivent répondre devant le corps du Christ de leur témoignage; tous ont besoin de trouver un foyer dans une communauté cultuelle locale à partir de laquelle ils pourront exercer leur responsabilité à l'égard du corps.

77. Engagementsxx

a) Animés par l'amour du Christ, nous nous engageons à oeuvrer pour que tous nos prochains, en quelque lieu que ce soit, proche ou lointain, aient la possibilité d'entendre l'Evangile de Jésus Christ et d'y répondre.

b) Nous reconnaissons que la responsabilité première de la mission en quelque lieu que ce soit incombe à l'Eglise qui y est située.

c) Là où des missionnaires ou des fonds sont envoyés par notre Eglise dans un lieu où existe déjà une Eglise chrétienne, il sera procédé à des arrangements négociés dans un esprit de respect mutuel et acceptables pour chacun, toutes les parties participant à égalité au processus de prise de décisions.

d) Nous reconnaissons que, dans nos partenariats, tous les partenaires ont des dons à offrir et que tous ont besoin d'apprendre, de recevoir et d'être enrichis par les relations établies; ces relations doivent ainsi permettre le partage réciproque des besoins et des dons.

e) Nous reconnaissons que toutes les ressources des Eglises appartiennent à Dieu et que les richesses des possédants ont souvent été acquises par l'exploitation d'autrui.

f) Nous nous engageons à établir entre toutes les parties des relations aussi transparentes que possible en ce qui concerne les questions financières, la théologie, les questions de personnel, les luttes, les dilemmes, les peurs, les espérances, les idées, les histoires vécues: c'est grâce à un partage ouvert que s'édifie la confiance.

g) Nous reconnaissons que presque chaque rencontre interculturelle entre les Eglises est marquée par une répartition inégale du pouvoir. L'argent, les biens matériels, les relations avec l'Etat, l'histoire, etc.peuvent avoir des conséquences sur les rapports entre les Eglises. En établissant des relations sur le plan de la mission, nous nous engageons à nous abstenir de commettre des abus de pouvoir et à faire tout notre possible pour que nos rapports soient équitables.

h) Nous reconnaissons qu'il est important de ne pas créer de rapports de dépendance. Les partenariats doivent déboucher sur l'indépendance. Nous chercherons, à travers ces partenariats, à formuler des réponses locales à l'Evangile, qui soient enracinées culturelle­ment dans les domaines suivants: liturgies, cantiques, rituels, structures, institutions, formulations théologiques, etc.

i) Nous croyons que la mission et l'unité sont indissolublement liées. Nous nous engageons par conséquent à encourager la coopération et l'unité structurelle entre nos organismes missionnaires et notre propre Eglise, entre les organismes missionnaires eux-mêmes et entre eux et nos Eglises partenaires. Là où plusieurs Eglises existent déjà dans une région donnée, nous nous engageons à encourager délibérément la formation d'un conseil d'Eglises.

j) Nous reconnaissons que la mission et l'évangélisation se sont accomplies presque entière­ment dans un cadre confessionnel. Nous nous engageons à entreprendre un travail de mission oecuménique, tant localement qu'à l'étranger, partout où cela est possible.

k) En développant des partenariats dans la mission sur un plan international, nous nous engageons à donner priorité à l'établissement de liens de solidarité avec les exclus et les personnes et communautés qui souffrent, dans leurs luttes pour la plénitude de vie.

Notes

i Cf. Signes de l'Esprit — Rapport officiel, Septième Assemblée, Michael Kinnamon (dir.), COE, Genève 1991, p. 100.

ii La mission et l'évangélisation : affirmation oecuménique, COE, Genève 1982, p. 1.

iii Vers un témoignage commun. Un appel à établir des relations responsables dans la mission et à renoncer au prosélytisme, COE, Genève 1997, p. 5.

iv Appelés à une seule espérance — L'Evangile dans les différentes cultures, - Rapport officiel de la Commission de mission et d'évangélisation, Salvador de Bahia, Brésil, 1996, COE, Genève 1998, p. 3.

v Proclaiming Christ Today - Report of an Orthodox-Evangelical consultation, Alexandrie, Egypte, 1995, Hubert van Beek et Georges Lemopoulos (dir.), COE, Genève 1995, p. 13.

vi Plusieurs membres de la Commission ont exprimé leur insatisfaction à voir la mondialisation présentée ici d'une manière excessivement négative.

vii La Convention de Lausanne, 1974, par. 6.

viii Op. cit. (note 4), p. 3.

ix The San Antonio Report -Official report of the Conference on World Mission and Evangelism, San Antonio, USA, 1989, Frederick R. Wilson (dir.), COE, Genève 1990, p. 43.

x Op. cit. (note 4), p. 20.

xi Ibid., p. 11.

xii Ibid. (citation du rapport de San Antonio).

xiii Ibid.

xiv Ibid., p. 44.

xv Ibid., p. 37 (citation du rapport de San Antonio).

xvi Op. cit. (note 9), p. 6.

xvii Thomas Stransky : « Common Witness » in : Dictionary of the Ecumenical Movement, COE, Genève 1991, p. 197 ; cité dans Vers un témoignage commun (op. cit. note 3), p. 5.

xviii Sergiev Possad (dir.) : Rapport du colloque orthodoxe sur "Mission et prosélytisme", Russie, 1995 ; cité dans Vers un témoignage commun (op. cit. note 3), pp. 7-8.

xix Rapport révisé sur le thème « Témoignage chrétien, prosélytisme et liberté religieuse dans le cadre du Conseil oecuménique des Eglises », in : Minutes and Reports of the Central Committee of the World Council of Churches, St Andrews, Scotland, August 1960, COE, Genève 1960, p. 214 ; cité dans Vers un témoignage commun, (op. cit. note 3), p. 12. Pour d'autres déclarations et documents concernant le témoignage commun, on pourra consulter en particulier : Christian Witness, Proselytism and Religious Liberty in the Setting of the WCC (New Delhi, 1961) ; Common Witness and Proselytism (1970) ; Common Witness (1982) ; The Challenge of Proselytism and the Calling to Common Witness (1995) et Towards Common Witness: A Call to Adopt Responsible Relationships in Mission and to Renounce Prosely­tism (1997).

xx Lorsque le texte dit : « nous », il s'agit des personnes ou des communautés qui sont disposées à prendre ces engagements en leur nom propre. La Commission de mission et d'évangélisation leur propose le présent document pour les aider à les étudier et à y réfléchir.

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