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Secrétaire général du COE à l'assemblée annuelle de la Fédération protestante de France

Secrétaire général du Conseil œcuménique des Églises Olav Fykse Tveit à l'assemblée annuelle de la Fédération protestante de France

18 janvier 2020

Où en est le mouvement œcuménique aujourd’hui?
Et où le Conseil œcuménique des Églises peut-il le conduire à l’avenir?

Pasteur Olav Fykse Tveit
Secrétaire général du Conseil œcuménique des Églises

Cher président François Clavairoly, chers collègues et amis, frères et sœurs en Christ assistant à l’assemblée annuelle de la Fédération protestante de France,

Je vous remercie infiniment de m’avoir invité à me joindre à vous pour cette assemblée. Je vous en suis très reconnaissant. Le protestantisme français n’est pas seulement l’un des piliers de la tradition issue de la Réforme; il est aussi l’un des berceaux du mouvement œcuménique moderne.

En associant la Réforme et l’œcuménisme, le protestantisme français honore le fait que les enjeux du seizième siècle ne portaient pas sur la confession de l’Église une, sainte, catholique et apostolique. Il s’agissait de soumettre l’Église en pèlerinage à la vérité de l’Évangile concernant le sacrifice du Christ, opéré par grâce et une fois pour toutes. C’est le cœur de l’Épître aux Hébreux, un texte qui a eu son importance dans les premiers temps de la Réforme française. En ce sens, votre attachement à l’œcuménisme entre dans la continuité légitime de votre attachement à la Réforme.

«Et pourtant, elle tourne!» Faisant écho à cette citation attribuée à Galilée, j’ai envie de dire «Et pourtant, ça tourne!» pour répondre aux deux questions que les conseils et fédérations d’Églises comme la vôtre se posent et posent au Conseil œcuménique des Églises (COE): où en est le mouvement œcuménique aujourd’hui? Et quelle place le COE doit-il occuper à l’avenir dans le mouvement œcuménique?

Pour répondre à la première question (où en est le mouvement œcuménique aujourd’hui?), je vous répondrai donc: je suis convaincu que ça tourne. Visiblement, de plus en plus d’Églises et d’individus répondent à l’invitation de la 10e Assemblée du COE, en 2013 à Busan, qui avait appelé à entamer ensemble un pèlerinage de justice et de paix et à entreprendre des actions transformatrices. J’entends le pape François parler de l’Église en chemin dans beaucoup de ses textes et discours. Et nous avons décidé que le slogan de sa visite à Genève en juin 2018 serait: «Cheminer, prier et travailler ensemble, un pèlerinage œcuménique»!

Concernant la deuxième question (quelle place le COE doit-il occuper à l’avenir dans le mouvement œcuménique?), je répondrai que la place du COE n’est pas au centre du monde, là où l’Inquisition voulait voir la Terre et l’Église, à l’encontre de ce que Galilée avait découvert. Sa place est celle d’un acteur dans un mouvement œcuménique polycentrique. Nous nous voyons dans un réseau horizontal d’Églises, d’organisations et de groupes œcuméniques dans lequel le COE assume la responsabilité de réunir les Églises et les autres acteurs du mouvement œcuménique et de consolider leur vision commune et leur coopération à propos de leur témoignage dans le monde au nom de l’amour du Christ. Ce n’est donc pas un hasard si la prochaine Assemblée du COE, qui se tiendra en 2021 près d’une frontière franco-allemande lourde de sens, a pour thème: «L’amour du Christ mène le monde à la réconciliation et à l’unité».

Pour certains membres d’une génération qui disparaît, le mouvement œcuménique appartient plus ou moins au vingtième siècle. Il est une valeur périmée d’une époque révolue qui n’a plus de raison d’être à l’ère du numérique et de la mondialisation. Cependant, à en juger par l’affluence sur notre site Internet et par l’utilisation qui est faite de nos chaînes de réseaux sociaux, je soutiens au contraire que l’on constate un intérêt qui ne cesse de croître pour les activités œcuméniques. De toute évidence, de nombreux jeunes gens de tous les continents s’y intéressent également. Des jeunes qui ne veulent pas seulement savoir ce que fait le COE, par exemple, concernant l’urgence climatique; ils et elles veulent aussi prendre part au processus et diffuser le message par leurs propres moyens.

Ma réponse aux deux questions – «Et pourtant ça tourne!» – est donc une affirmation catégorique du caractère vital et de la contribution essentielle du christianisme œcuménique aujourd’hui, ainsi que du rôle nécessaire que le COE y joue. Je suis convaincu que le mouvement, qui est au fond un mouvement dynamique de renouveau des Églises au nom du Royaume à venir, n’a jamais eu autant de raison d’être.

Compte tenu du péril sans précédent qui menace notre monde, l’évolution de l’œcuménisme vers une unité de praxis d’Églises cheminant ensemble est naturelle. De fait, elle donne une mesure de la responsabilité du mouvement vis-à-vis du monde et de Dieu.

Si j’analyse ce mouvement d’un point de vue institutionnel, théologique, programmatique et existentiel, je trouve que nous vivons une époque passionnante pour l’œcuménisme. Une époque à la fois prometteuse et périlleuse. Nous nous concentrerons ici sur les aspects prometteurs.

L’œcuménisme d’un point de vue institutionnel

Vecteur majeur du mouvement œcuménique, le Conseil œcuménique des Églises est en bonne santé. Il s’agit d’une communauté fraternelle de 350 Églises membres et organisations partenaires qui entretiennent des liens étroits. Et sa mission est claire: avancer vers le Règne de Dieu aux côtés des personnes marginalisées.

En outre, nous entretenons des relations meilleures et prometteuses avec l’Église catholique romaine et avec les Églises évangéliques et pentecôtistes. Cela sera encore plus évident lors de notre 11e Assemblée, qui se déroulera à Karlsruhe, en Allemagne, en 2021.

À ce stade, vous voyez peut-être que nos activités à l’échelle internationale font écho à celles que vous menez au niveau national et qu’elles les complètent. C’est là que nous nous réjouissons du colloque qui s’est tenu à Paris en novembre dernier, «Les évangéliques de la FPF, vers un nouvel élan!». Ce colloque a fait converger la science biblique, une théologie solide et la nécessaire contribution des sciences humaines pour écouter et tirer profit de ce que les évangéliques ont à apporter, à l’heure où la Fédération, qui a été créée par des évangéliques en 1905, cherche à répondre aux enjeux de la société contemporaine. Sur le plan international, le COE a clairement montré sa volonté de nouer des relations constructives avec l’Alliance évangélique mondiale, en organisant des rencontres régulières de nos équipes dirigeantes et en partageant avec elle la responsabilité du Forum chrétien mondial, aux côtés du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens et de la Communauté pentecôtiste mondiale.

Par ailleurs, le COE a forgé des alliances solides et productives avec des organismes de développement, de secours d’urgence et de prestations de soins de santé qui sont engagés dans des actions au service des personnes dans le besoin, notamment pour défendre leurs droits[1]. Ces relations ont été rééquilibrées pour que les Églises, les individus et les congrégations locales n’aient pas à laisser le gros du travail aux organismes professionnels, mais puissent aussi s’engager directement auprès et au service de groupes qui leur sont très différents.

L’œcuménisme d’un point de vue théologique

Le Pèlerinage de justice et de paix, qui est entré dans sa sixième année, ne constitue pas seulement une orientation stratégique pour le COE depuis sa 10e Assemblée en 2013. Il est également une description de l’ensemble du mouvement œcuménique mondial. En tant qu’Églises et communauté d’Églises, nous définissons consciemment notre vie et notre travail comme un cheminement sacré, un cheminement de foi vers le règne de justice et de paix qui vient de Dieu.

Sur le plan théologique, l’œcuménisme est un mouvement qui renouvelle les Églises de l’intérieur. Il nous pousse à transcender les frontières et à trouver l’unité dans le partage de la communauté (koinonia), du témoignage (marturia) et du service (diakonia). Dans notre pèlerinage, nous pouvons également nous appuyer sur une convergence grandissante de grands concepts générateurs en matière d’ecclésiologie œcuménique, de mission et d’évangélisation ou de diaconie, c’est-à-dire de service chrétien[2].

La vision du Pèlerinage de justice et de paix repose sur une forme particulière d’obéissance au Christ: ancrés dans l’être même et la mission de Dieu, sous l’impulsion de l’Esprit, nous –  chrétiens, chrétiennes et Églises chrétiennes – sommes unis et rendus capables d’agir par notre identité commune en la personne de Jésus. Et les impératifs de l’Évangile nous obligent à nous mettre au service de l’humanité unique et de notre maison, la Terre. Cette vision dynamique a également encouragé une spiritualité de la justice et de la paix caractérisée par son engagement, son ouverture d’esprit et sa vocation mondiale. Et cette spiritualité, à son tour, vivifie notre mouvement[3].

En parallèle, nous continuons l’étude théologique des questions qui ont autrefois divisé les Églises, comme la compréhension de l’Église et sa fonction dans le dessein salvifique de Dieu, mais aussi des questions qui les divisent aujourd’hui, comme la constellation de controverses relatives à la sexualité humaine.

Pour ce qui est des thèmes traditionnels de la théologie œcuménique, le COE est redevable à deux initiatives œcuméniques en lien avec le protestantisme français. Je pense tout d’abord aux résultats remarquables du travail pluriel qu’accomplit depuis plusieurs décennies le Groupe des Dombes, travail fondé sur la question de la conversion des Églises. Je fais également allusion aux dialogues bilatéraux nationaux qui se déroulent en France et à la contribution du Centre d’études œcuméniques de Strasbourg au dialogue luthéro-catholique, à la méthodologie de l’œcuménisme et à la formation œcuménique.

L’œcuménisme du point de vue des programmes

Étant donné la myriade de problèmes et de besoins que connaît le monde d’aujourd’hui, nous avons longuement réfléchi, au sein du COE, du Forum chrétien mondial, et en coopération avec l’Église catholique romaine, aux moyens de mettre en relief les lieux de souffrance et d’espérance où nos Églises et nos organisations œcuméniques peuvent véritablement être des catalyseurs et des facilitateurs de changements motivés par la foi.

Le pèlerinage a conduit à un engagement plus intense et plus concret des Églises et de leurs partenaires sur les questions des droits et de la protection des enfants, de la santé mondiale et de la guérison, d’une justice respectueuse de l’égalité hommes-femmes, de la justice climatique et économique, des personnes migrantes et apatrides, de l’édification de la paix dans les zones de violence et de l’éradication du racisme et de la xénophobie.

La participation directe à des initiatives de consolidation de la paix a également contribué à intensifier l’engagement du monde œcuménique dans les affaires internationales, par une coopération avec les Nations Unies et par la collaboration avec d’autres religions afin de combattre l’extrémisme religieux et les excès de l’économie de marché.

En d’autres termes, le mouvement œcuménique n’est pas un programme ou une organisation unique, statique. Il s’agit d’une véritable communauté d’Églises et d’un réseau vivant de partenariats dans lesquels les disciples se rassemblent par-delà les divisions confessionnelles, régionales ou générationnelles pour s’attaquer aux problèmes les plus pressants[4].

L’œcuménisme d’un point de vue fondamental

Nous arrivons à présent au cœur de la question: qu’est-ce que l’œcuménisme, d’un point de vue spirituel ou existentiel?

Lors de la commémoration des 500 ans de la Réforme, la FPF a insisté sur le fait qu’«être chrétien n’est pas possible sans le dialogue avec l’autre différent». Parce qu’il est souvent le fruit de rencontres et d’amitiés personnelles et existentielles avec d’autres très différents de nous[5], l’œcuménisme n’est rien d’autre que la force dynamique de l’amour chrétien, qui s’oppose à l’inertie et nous renouvelle[6]. Cette force, nous la trouvons incarnée dans l’Évangile. Elle nous oblige, en tant que disciples de Jésus, à faire preuve d’empathie et à nous mettre au service des autres en tout temps et en tout lieu.

À l’inverse, du côté des critiques, il est possible de voir le christianisme œcuménique comme une alternative authentique et un contre-témoignage au christianisme consumériste, à un christianisme purement thérapeutique, à l’Évangile de la prospérité, à un christianisme xénophobe ou raciste et aux formes nationalistes de christianisme.

Comme nous sommes appelés à la réconciliation et à l’unité dans une même communauté fraternelle, en nous tenant mutuellement responsables, non seulement nous reconnaissons et respectons la diversité et les différences entre les Églises, mais aussi nous nous incitons mutuellement à incarner les valeurs évangéliques que nous embrassons, avec par exemple les engagements des Églises en faveur des enfants, la justice de genre et le traitement des personnes migrantes et réfugiées.

En d’autres termes, l’œcuménisme correspond au perpétuel élan autocritique qui renouvelle l’engagement chrétien. Si la tradition a insisté sur le rôle des Églises en tant qu’institution d’enseignement, nous proclamons aujourd’hui avec force que l’Église doit également être une communauté d’apprentissage où l’on apprend les uns des autres et des personnes que nous servons, en particulier aux périphéries. L’œcuménisme correspond donc à l’Esprit de Dieu qui est à l’œuvre en nous, individuellement et collectivement, et qui nous convertit sans cesse à de nouvelles formes d’ouverture et d’authenticité[7]. Il exigera de nous, tout en nous en donnant les moyens, de transcender les frontières étroites et l’esprit de clocher de notre intérêt personnel, de notre race, de notre classe sociale, voire de notre confession.

Je suis convaincu que partout où des personnes et des communautés en pèlerinage pour le Christ sont prêtes à tester les frontières et les divisions de notre monde au nom de l’Évangile authentique, vous trouverez un œcuménisme vivant, voire florissant.

Dans la mesure où il nous amène à découvrir et à affirmer l’humanum essentiel en chaque être humain, l’œcuménisme nous conduit à porter un regard positif les uns sur les autres, à favoriser le vivre-ensemble au lieu de la compétition, à choisir la solidarité plutôt que l’égoïsme. Il nous conduit à rechercher le modèle du consensus au lieu de la confrontation, en choisissant une collaboration créative plutôt que de nous obstiner à propos de la tradition ou de nous satisfaire, par orgueil, du statu quo.

Je suis donc convaincu que l’œcuménisme a beaucoup à offrir aujourd’hui à un monde menacé, un amour plein d’énergie et aux racines profondes qui fait également preuve d’esprit critique, qui assume pleinement ses responsabilités et qui propose un modèle du genre de collaboration créative et engagée dont le monde a désespérément besoin.

En tant que chrétiens ou chrétiennes engagées dans l’œcuménisme et en tant qu’Églises formant une communauté fraternelle, nous prenons position pour une espérance chrétienne créative et constructive et nous travaillons dans un esprit œcuménique – avec un cœur enthousiaste, des bras ouverts et des mains motivées. Notre but est de guérir un monde déchiré par les divisions, les déformations et les préjugés en nous attachant à dire la vérité, à servir la justice et à instaurer la paix. Puisse Dieu continuer à faire en sorte qu’il ne s’agisse pas simplement d’un «œcuménisme» dont on discute, mais d’un véritable mouvement œcuménique.

 



[1] Y compris des agences des Nations Unies, en particulier l’ONUSIDA et l’OMS, l’OIT, l’UNICEF, le HCR et le Conseil des droits de l’homme. Les activités de programme du COE sont étroitement liées aux objectifs du développement durable pour 2030.

[2] La conception que la théologie œcuménique a d’elle-même montre une réelle convergence dans les travaux récents: 1) de la Commission Foi et constitution, qui sont décrits dans Come and See et formulés dans The Church (koinonia) et Moral Discernment (espaces de dialogue partagés), 2) du programme Mission et évangélisation, avec Ensemble vers la vie (mission depuis la périphérie, missio Spiritus, condition de disciple transformatrice, plénitude de la vie), et 3) le travail en cours de redéfinition de la diaconie à partir d’éléments aussi bien bibliques et théologiques que pratiques.

[3] Voir par exemple Hallelujah! Resources for Prayer and Praise (Genève: Publications du COE, 2013); Hosanna! Ecumenical Songs for Justice and Peace, dir. Andrew Donaldson (Genève: Publications du COE, 2016); et les nombreuses études bibliques de la 10e Assemblée (2013), de la Conférence mondiale sur la mission et l’évangélisation (Arusha, 2018), du Pèlerinage de justice et de paix, ou encore les études bibliques annuelles de carême sur oikoumene.org.

[4] Comme en témoigne, par exemple, le travail des Églises en préparation de la COP21 et de l’Accord de Paris.

[5] Voir Keith Clements, Ecumenical Dynamic: Living in More than One Place at Once (Genève: Publications du COE, 2013).

[6] Sur l’œcuménisme en tant que mouvement d’amour, voir ma réflexion «Freedom, Love and Justice» (15 janvier 2019): https://www.oikoumene.org/en/resources/documents/general-secretary/speeches/freedom-love-and-justice; et «Le mouvement œcuménique d’amour» (15 juin 2018): https://www.oikoumene.org/fr/resources/documents/central-committee/geneva-2018/report-of-the-general-secretary-the-ecumenical-movement-of-love?set_language=fr.

[7] Voir The Truth We Owe Each Other: Mutual Accountability in the Ecumenical Movement (Genève: Publications du COE, 2016).