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Déclaration relative aux situations préoccupantes en Amérique latine

25 novembre 2019

25 novembre 2019

Conseil œcuménique des Églises

COMITÉ EXÉCUTIF

Bossey, Suisse

20-26 novembre 2019

Doc. No. 04.7 rev

 

Déclaration relative aux situations préoccupantes en Amérique latine

L’Amérique latine traverse une période de crises concomitantes exceptionnelles. Entre autres situations préoccupantes, le Brésil est confronté à une crise complexe, marquée par la polarisation politique et sociale, qui se répercute sur l’état de droit, les droits de la personne et la protection de l’environnement, et qui a pour effet de réduire l’espace dévolu à la société civile. Dans le même temps, le Chili, la Bolivie, l’Équateur, le Venezuela, le Paraguay, le Pérou et l’Argentine connaissent des manifestations de masse et des crises politiques qui secouent leur gouvernement, leur économie et leur société. Dans certains cas, notamment au Chili, en Bolivie, au Venezuela, au Nicaragua et en Colombie, les manifestations populaires ont donné lieu à des affrontements violents, parfois meurtriers.

Le Comité exécutif du COE, réuni à Bossey, en Suisse, du 20 au 26 novembre 2019:

Exprime sa vive inquiétude et son alarme devant la concomitance d’autant de crises dans de nombreux pays d’Amérique latine, crises qui ont une incidence sur les sociétés et les Églises de toute la région.

Met en avant les effets et conséquences sur les populations pauvres et vulnérables, en particulier les peuples autochtones et les personnes d’ascendance africaine, ainsi que sur l’état de droit, la démocratie, les droits de la personne et la protection de l’environnement, dans une région qui abrite plusieurs des derniers grands réservoirs de biodiversité.

Exhorte les gouvernements et les autorités politiques d’Amérique latine à:

– Soutenir et renforcer les institutions de la démocratie et de l’état de droit, et protéger l’espace politique dévolu à la société civile;

– Écouter la voix du peuple, prendre en considération ses revendications, protéger ses droits et sa sécurité et favoriser son bien-être économique et social;

– Agir contre le niveau élevé d’inégalités dans de nombreuses régions du sous-continent, promouvoir l’inclusion économique et sociale et veiller à une redistribution juste et équitable des richesses au moyen de dispositifs fiscaux progressifs et d’un système de protection sociale.

– Prendre de toute urgence des mesures pour lutter contre les niveaux élevés de violence dans la société, en particulier contre la violence armée et les violences sexuelles et sexistes.

– S’engager à faire une priorité de la protection de l’environnement et de la biodiversité (ainsi que de la sécurité et des droits des défenseur-e-s de l’environnement et des peuples autochtones) et à prendre des mesures décisives d’atténuation, d’adaptation et de résilience face aux changements climatiques.

– Remédier aux déplacements de population et aux migrations, l’un des problèmes les plus négligés et les plus insurmontables qui touche des millions d’êtres humains dans la région, en s’attaquant aux causes profondes des déplacements de population et en garantissant le respect des droits et de la dignité de toutes les personnes déplacées et migrantes.

Exprime une inquiétude particulière concernant la polarisation des sociétés, des communautés et des Églises de la région, qui ne laisse aucune place à un dialogue constructif fondé sur les principes éthiques et moraux fondamentaux de la justice, de la dignité humaine et de la sauvegarde de la création.

Affirme la détermination du COE et de ses Églises membres dans d’autres régions à accompagner les Églises d’Amérique latine dans leur œuvre de justice et de paix dans des circonstances aussi difficiles et éprouvantes.

Prend les dispositions voulues pour intensifier la collaboration avec les partenaires œcuméniques, y compris l’Église catholique romaine et l’Alliance ACT, afin de soutenir le travail des Églises de la région en faveur de la justice et de la paix.

Demande au secrétaire général du COE d’examiner la possibilité de créer, en coopération avec des partenaires de la société civile et d’organismes gouvernementaux et intergouvernementaux, un Observatoire œcuménique régional des droits de la personne et de la démocratie.

 

Contexte

L’Amérique latine est la région la plus violente, la plus inégalitaire et, sur le plan démographique, la plus chrétienne de la planète.

La violence, en particulier la violence sexiste, continue de régner avec une intensité exceptionnelle dans de nombreuses parties du sous-continent. La violence généralisée se conjugue à un accès facile aux armes, au trafic de drogue, à la contrebande, au crime organisé et aux bandes organisées.

La pauvreté et les inégalités sont des problèmes persistants qui ne cessent de s’aggraver. En 2017, il y avait au total, parmi la population latino-américaine, 184 millions de personnes vivant dans la pauvreté (30,2% de la population), dont 62 millions en situation d’extrême pauvreté (10,2% de la population, le taux le plus élevé depuis 2008). Et ces chiffres devraient continuer d’augmenter en 2019.

Par ailleurs, 40% de la population active en Amérique latine et dans les Caraïbes perçoivent des revenus inférieurs au salaire minimum établi dans leur pays, et cette proportion est beaucoup plus élevée chez les femmes (48,7%) et les jeunes de 15 à 24 ans (55,9%). Chez les jeunes femmes, ce chiffre atteint 60,3%. Plus de la moitié des femmes actives (51,8%) sont employées dans des secteurs où la productivité est faible, et 82,2% d’entre elles ne sont pas affiliées ou inscrites à un régime de retraite.

Le décile des ménages les plus riches de la région concentre en moyenne 34,1% des revenus totaux.

Les effets des changements climatiques creusent encore les inégalités entre les populations de la région. La vulnérabilité s’aggrave en raison de l’extractivisme, des monocultures et de l’essor des mégapoles, des phénomènes liés au modèle de production dominant.

Les multinationales et les personnes ultra-riches sont souvent plus puissantes que les gouvernements dans de nombreux pays. L’indépendance, la voix et la vitalité de la société civile sont de plus en plus menacées, et les groupes religieux gagnent en influence politique. La polarisation sociale et politique et l’instabilité s’intensifient.

Les réorientations politiques populistes dans certains pays de la région se sont accompagnées d’un recul du respect de l’état de droit et de nombreux droits fondamentaux, libertés civiles et protections sociales et environnementales qui avaient été péniblement conquises. Plusieurs États ne respectent par le droit international humanitaire ou des droits de la personne, pratiquent la discrimination envers les personnes déplacées et réfugiées et accordent plus d’importance à la sécurité qu’à la justice.

Dans toute la région, les femmes et les populations autochtones demeurent les plus touchées par l’extrême pauvreté, la violence et les vulnérabilités multiples.

Brésil

En 2019, la polarisation politique et sociale et l’intolérance ont atteint des niveaux inquiétants au Brésil. L’état de droit et les principes des droits de la personne ont été attaqués, et la légitimité des institutions démocratiques brésiliennes, remise en cause. La rupture d’un barrage érigé dans le cadre d’une exploitation minière et les incendies dans la forêt amazonienne ont fait la une des journaux dans le monde entier.

Le 28 août 2019, le COE a organisé à Genève une table ronde réunissant des personnalités ecclésiastiques brésiliennes et des partenaires œcuméniques afin d’examiner deux questions: comment les Églises pourraient-elles se faire entendre dans la sphère publique sur des sujets importants, dans un contexte où leurs propres membres sont profondément divisés? Et comment le COE et ses partenaires pourraient-ils apporter leur aide et assurer un suivi sur certaines questions soulevées par les Églises, y compris pendant la rencontre (violence, droits des peuples autochtones, enjeux liés à l’Amazonie et à l’environnement, intolérance religieuse, droits de la personne, etc.)? La table ronde a permis de déterminer trois modalités de réponse possibles:

– une réflexion biblique et théologique sur les réponses chrétiennes à la polarisation, à la violence et au détournement de la théologie chrétienne pour justifier l’injustice;

– inscrire l’intervention des Églises dans le cadre plus général des mouvements sociaux et de la société civile;

– mobiliser les jeunes (démarche intergénérationnelle).

Chili

Une vague de manifestations violentes a commencé à la mi-octobre, après qu’une augmentation des prix du métro à Santiago a provoqué une réaction populaire face aux inégalités extrêmes du pays. La police a riposté en faisant usage de la force et de gaz lacrymogènes. Dix-huit personnes sont mortes et plus de 1 400 ont été arrêtées à la suite des débordements.

S’associant à d’autres responsables d’Églises, le secrétaire général du COE a appelé à l’arrêt des violences et à la création d’un mécanisme qui s’attaquerait à leurs causes profondes, observant que la démocratie et la justice sociale au Chili étaient en jeu. Les Églises membres et les partenaires œcuméniques du COE ont dénoncé la situation, appelant à la paix et condamnant les actes de violence, et exhortant le gouvernement chilien à remédier aux inégalités sous-jacentes dans le pays.

Bolivie

Après les élections présidentielles d’octobre, des manifestations ont éclaté lorsque les résultats, qui semblaient offrir au président Evo Morales un quatrième mandat, ont été remis en question. La promesse d’organiser un nouveau scrutin n’a pas apaisé la contestation. Le chef des armées lui ayant recommandé de démissionner, le président Morales s’est réfugié au Mexique où il a obtenu l’asile politique. Les fidèles du président, en particulier dans les populations autochtones, continuent toutefois de manifester contre un président intérimaire autoproclamé. Cinq semaines de violents affrontements politiques ont coûté la vie à plus de 30 personnes, et des contestataires ont érigé des barrages routiers dans tout le pays, en particulier autour de la capitale, La Paz.

Venezuela

Le Venezuela connaît depuis plusieurs années une récession et une hyperinflation, ainsi qu’un exil massif de la population, provoqué par la pauvreté et les pénuries généralisées. Le chef de l’opposition Juan Guaidó s’est autoproclamé président en janvier dernier. Fin avril, il a tenté d’organiser un soulèvement contre le président Nicolás Maduro. Certains militaires l’ont rejoint, mais la majorité des forces armées est restée fidèle au régime chaviste. Les violents affrontements qui se sont produits à Caracas auraient provoqué la mort d’au moins cinq personnes.

Colombie

Trois ans se sont écoulés depuis la signature de l’Accord de paix avec les FARC, mais sa mise en œuvre est encore incomplète et très contestée. Malgré la protection promise, 168 combattants démobilisés des FARC ont été tués, ainsi que plus de 150 responsables sociaux. Plusieurs massacres de civil-e-s autochtones ont été perpétrés à Toribío, Corinto et Tacueyó, dans le département du Cauca. L’engagement du gouvernement du président Duque en faveur de la paix, de la réconciliation et de la justice est largement mis en doute.

Plus récemment, des manifestations d’opposition au gouvernement ont éclaté jeudi 21 novembre: plus de 250 000 personnes ont manifesté lors d’une grève nationale de protestation contre la corruption et l’éventualité de mesures d’austérité. Plusieurs morts ont été déplorées durant les violences qui s’en sont suivi.

Les Églises appartenant au DiPaz continuent d’accompagner l’insertion sociale des ancien-ne-s combattant-e-s. L’Église presbytérienne de Colombie travaille également en collaboration avec d’autres Églises pour remédier à la situation des personnes ayant migré du Venezuela et aux manifestations étudiantes permanentes en faveur d’une éducation supérieure de qualité.

Nicaragua

Le Nicaragua s’évertue à surmonter les séquelles de la dictature, de la guerre civile et des catastrophes naturelles qui ont fait de lui l’un des pays les plus pauvres d’Occident. Le chef sandiniste Daniel Ortega est revenu en politique durant les élections de novembre 2006, après avoir dirigé le Nicaragua sous la révolution et la guerre civile jusqu’à sa défaite aux élections en 1990. M. Ortega jouit du soutien inconditionnel des pauvres du pays, qui représentent plus du tiers de la population et ont bénéficié de ses programmes sociaux. Sous son mandat, le Nicaragua a connu une croissance économique stable, les niveaux de pauvreté ont diminué et la violence est restée faible par rapport à d’autres pays d’Amérique centrale. Le président Ortega a cependant été confronté à des troubles violents au milieu de l’année 2018, initialement provoqués par les propositions de réforme d’un système de sécurité sociale au bord de la faillite. Le gouvernement et les forces de sécurité ont réagi par une répression sévère et persistante.

L’Église morave du Nicaragua, membre du COE, est aux prises avec une grave division interne.

Argentine

En septembre, les membres des mouvements sociaux argentins ont manifesté à Buenos Aires pour demander au président Mauricio Macri de déclarer l’état d’urgence alimentaire afin de combattre l’extrême pauvreté. L’Église catholique romaine a appuyé cette demande. Le Congrès a adopté à l’unanimité un projet de loi d’urgence alimentaire permettant d’affecter plus de ressources aux programmes sociaux. La pauvreté en Argentine était passée de 32,0% à 35,4% au premier semestre 2019, un record depuis l’effondrement de l’économie en 2001. L’élection présidentielle qui s’est tenue récemment a porté le dirigeant péroniste Alberto Fernandez à la présidence du pays.

La Fédération argentine d’Églises évangéliques (FAIE) dénonce avec force la pauvreté croissante et les violations des droits de la personne commises en Argentine.

Équateur

Onze jours de manifestations violentes, conjuguées à des barrages routiers, ont éclaté en octobre lorsque le président Lenin Moreno a annoncé la fin de 40 ans de subvention des prix du carburant, avec pour conséquence une hausse des prix de 123%, dans le cadre d’une série de mesures visant à atteindre les objectifs fixés par le Fonds monétaire international. En réaction aux manifestations, le gouvernement a déclaré «l’état d’exception» et transféré son siège de Quito à Guayaquil, sur la côte ouest. Cela n’a toutefois pas fait cesser les manifestations et les émeutes, dont le bilan s’élève à sept personnes tuées, 1 340 blessées et 1 152 arrêtées. Le 14 octobre, après avoir rencontré des responsables autochtones, le président a annoncé qu’il abrogerait sa décision de supprimer la subvention sur les prix du carburant.

Mexique

Le Mexique est la deuxième économie d’Amérique latine et un exportateur de pétrole majeur. Cependant, la prospérité reste un mirage pour une grande partie de la population, et les inégalités socio-économiques demeurent importantes. Les zones rurales sont souvent négligées, et d’immenses bidonvilles entourent les villes. Beaucoup de pauvres cherchent à franchir la frontière de 3 000 kilomètres qui sépare le Mexique des États-Unis. Néanmoins, ces dernières années, les retours de personnes migrantes ont été plus nombreux que les migrations vers les États-Unis. En dix ans, des dizaines de milliers de personnes ont été tuées dans des actes de violence en bande organisée liés à la drogue. De puissants cartels contrôlent le trafic de drogue entre l’Amérique du Sud et les États-Unis. Andres Manuel López Obrador a remporté une victoire éclatante aux élections présidentielles de juillet 2018.

Presque toutes les Églises mexicaines s’investissent dans l’aide humanitaire aux personnes réfugiées et migrantes, y compris l’Église méthodiste du Mexique, à qui le secrétaire général du COE a rendu visite en octobre.

Paraguay

En mai, le gouvernement a signé avec le Brésil un document dans lequel il s’engage à acheter l’énergie à un prix plus élevé que d’ordinaire à l’usine d’Itaipu, qui appartient aux deux pays. En conséquence, en août, le Paraguay a plongé dans une crise politique, de hauts fonctionnaires occupant des postes clés ont dû démissionner et le président Mario Abdo a été menacé de destitution. Des manifestations ont eu lieu dans tout le pays, principalement dans la capitale, Asunción. L’accord de mai a été officiellement annulé et les tensions se sont calmées.

Pérou

Fin septembre, le président Martín Vizcarra, après une défaite devant le Congrès, a dissous ce dernier et convoqué de nouvelles élections législatives. En réaction, les membres du Congrès ont voté la suspension du président et nommé son adjointe Mercedes Aráoz pour lui succéder. Elle a toutefois démissionné et Vizcarra est resté en fonction. Les manifestant-e-s soutenaient la dissolution du Congrès dans un contexte de crise persistante de crédibilité de la classe politique à la suite du scandale d’Odebrecht.

L’Église méthodiste du Pérou, membre du COE, est très impliquée dans l’assistance aux Vénézuélien-ne-s ayant migré au Pérou.