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Étude biblique 4: Épouser la croix en disciples équipé-e-s

Étude biblique 4: Épouser la croix en disciples équipé-e-s

03 janvier 2018

Conférence mondiale sur la mission et l’évangélisation

Agir selon l’Esprit: appelés à être des disciples transformés

8-13 mars 2018

Arusha, Tanzanie

Étude biblique 4

Épouser la croix en disciples équipé-e-s

Luc 24,1–12

 

Or le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent à la tombe en portant les aromates qu’elles avaient préparés. Elles trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau. 3 Étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. Or, comme elles en étaient déconcertées, voici que deux hommes se présentèrent à elles en vêtements éblouissants. Saisies de crainte, elles baissaient le visage vers la terre quand ils leur dirent: «Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts? Il n’est pas ici, mais il est ressuscité. Rappelez-vous comment il vous a parlé quand il était encore en Galilée; il disait: “Il faut que le Fils de l’homme soit livré aux mains des hommes pécheurs, qu’il soit crucifié et que le troisième jour il ressuscite.”» Alors, elles se rappelèrent ses paroles; elles revinrent du tombeau et rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. C’étaient Marie de Magdala et Jeanne et Marie de Jacques; leurs autres compagnes le disaient aussi aux apôtres. Aux yeux de ceux-ci ces paroles semblèrent un délire et ils ne croyaient pas ces femmes. Pierre cependant partit et courut au tombeau; en se penchant, il ne vit que les bandelettes, et il s’en alla de son côté en s’étonnant de ce qui était arrivé.

Le 25 juin 2015, quelques jours à peine après le massacre de neuf personnes qui assistaient à une étude biblique à l’Église méthodiste épiscopale africaine de Mother Emanuel à Charleston, en Caroline du Sud, sœur Mary Tutt et moi avons voyagé de l’Église d’Allen à White Plains, dans l’État de New York, jusqu’au site de cette fusillade. À notre arrivée, une foule de gens était rassemblée dans la rue à l’extérieur de l’église, se préparant à entrer pour rendre un dernier hommage au pasteur Clementa C. Pinckney qui figurait parmi les victimes. En arrivant à Charleston, nous nous étions dépêchées de rejoindre l’église; nous sommes malgré tout arrivées quelques minutes seulement avant la fermeture des portes. Des visages familiers nous attendaient à notre arrivée, et nous nous sommes insérées sans peine dans la file d’attente. À l’entrée du sanctuaire de Mother Emanuel, nous avons été prévenues que les téléphones portables et les photos étaient interdits, une décision prise par respect pour la famille.

Neuf personnes ont connu le martyre le 17 juin 2015. Nous avons vu la dépouille de l’une d’elles. Pourquoi suis-je venue à Charleston pour le voir? me suis-je demandé en passant devant le corps sans vie du pasteur Pinckney, dont l’habit élégant reflétait l’engagement à prêcher la bonne nouvelle de Jésus et à être le pasteur des personnes qui suivraient le chemin de cette bonne nouvelle. Qu’y avait-il de si important pour que je fasse le déplacement avec sœur Tutt afin d’assister à cette veillée? Pourquoi une marche et une commémoration à White Plains ne m’ont-elles pas suffi? Pourquoi ai-je ressenti le besoin viscéral de me trouver au TD Arena pour son enterrement, de pleurer avec une communauté de foi qui englobait et dépassait largement notre Église méthodiste épiscopale africaine? Je n’ai pas les réponses à ces questions. Pourtant, mon âme s’élance encore vers Charleston, mon sang rugit toujours dans mes veines en écho aux mares de sang versé et mes pieds recommencent à fourmiller d’impatience quand je repense à juin 2015.

La théologie womaniste

La théologie womaniste est un estuaire de la théologie de la libération du peuple noir et, dans une certaine mesure, de celle de la population latino-américaine. À bien des égards, son évolution court en parallèle et entrecroise les théologies postcoloniales. Il y a certainement des points sur lesquels la théologie womaniste précède ces théologies, puisant dans d’anciens codes moraux, principes théologiques et méthodes constructives de vivre-ensemble. Cependant, la théologie womaniste qui voit le jour aux États-Unis est avant tout le produit théologique et éthique de la traite transatlantique des esclaves et des femmes afro-diasporiques, un produit modelé dans et par ce commerce et son héritage.

Dans «Coming Apart» (1979), Alice Walker écrit: «Une “womaniste” est une féministe, mais en plus ordinaire[1].» Quelques années plus tard, en 1983, elle donnera une définition élargie de ce terme dans son recueil d’essais, In Search of Our Mothers’ Gardens. Dans la troisième partie de cette définition, elle ouvre la voie à des possibilités illimitées d’engagement interdisciplinaire. En effet, la womaniste «Aime la musique. Aime la danse. Aime la lune. Aime l’Esprit. Aime l’amour, la bouffe et les rondeurs. Aime l’effort. Aime le folk. S’aime elle. Malgré tout[2].» Delores S. Williams a été la première à développer le «womanisme» d’Alice Walker dans les études de théologie et à employer le terme de «théologie womaniste».

Cette brève histoire de la théologie womaniste peut sembler sans rapport direct avec une étude attentive de Luc 24,1-12, mais ce n’est pas le cas. La pensée et la théologie womanistes accordent une grande attention à la fin de vie et à la mort de celles que Katie G. Cannon appellent les «hyper(in)visibles[3]». Ce terme sert à exprimer combien le corps des femmes noires est extrêmement visible dès lors qu’il se prête à l’oppression, à la souffrance et à l’extermination, mais il est ignoré, effacé et inexistant dès lors qu’il appartient à une communauté humaine qui pourrait participer sur tous les plans à l’engagement et au discours humains. Comme les femmes au tombeau («Marie de Magdala et Jeanne et Marie de Jacques; leurs autres compagnes»), Alice Walker, Delores Williams et Katie Cannon sont de celles qui se rendent sur les tombes et dans les lieux associés à la mort et à la fin de vie. Elles ne vont pas seulement voir ce qui s’est passé après la crucifixion et la mort de Jésus, prêtes à rétablir ce qui peut l’être sur sa dépouille et à honorer son corps dans la mort. Elles vont aussi voir ce qui s’est passé après le massacre d’innombrables femmes, hommes et enfants noirs et de tant d’autres balayés vers des espaces d’hyper(in)visibilité. Elles vont (et nous qui suivons la voie qu’elles ont tracée avec elles) sur les vieilles tombes oubliées de Rebecca Jackson et de Recy Taylor; elles vont (et nous qui suivons la voie qu’elles ont tracée avec elles) sur les tombes nouvelles d’Anthony Lamar Smith, de Sandra Bland et de Kiwi Herring.

Ce traitement de la libération, de la souffrance et de la résurrection propre à la théologie womaniste développée par Delores Williams revêt une importance cruciale quand on étudie Luc 24,1-12. En ce qui concerne la libération, Williams refuse d’utiliser l’exode comme point de départ, malgré la fécondité de ce thème pour la théologie de libération du peuple noir. Elle préfère s’intéresser au récit d’Hagar, parce qu’il décrit mieux la libération dans la vie et l’expérience des femmes noires. Comme beaucoup de théologiennes et de théologiens autochtones et postcoloniaux, elle refuse de tomber dans le piège colonial qui incite à une fuite de l’esclavage. La libération s’exprime plutôt par la rencontre avec le Dieu qui voit (Gn 16,13-14)[4].

Williams propose également un autre mode de réflexion sur la souffrance, qui provient de personnes dont la vie pourrait sans doute être décrite comme une souffrance perpétuelle. Dans ce domaine, elle estime que «la rançon, la satisfaction, la substitution et les théories morales de l’expiation ne peuvent pas nécessairement être employées pour apporter une réponse acceptable à la question de la rédemption et de la subrogation chez les Afro-Américaines[5]». Au lieu de cela, «la théologienne womaniste se sert de la réflexion et de l’action sociopolitiques dans le monde des Afro-Américaines pour montrer aux femmes noires que leur salut ne dépend d’aucune forme de subrogation sanctifiée par les conceptions traditionnelles et orthodoxes sur la vie et de la mort de Jésus[6]».

La souffrance et la sujétion perpétuelles des corps noirs et métis (surtout chez les femmes d’ascendance africaine aux États-Unis) exigent une théologie qui interrompt la souffrance, et non une théologie qui la convertit de concept abstrait en réalité. Tant que la croix de Jésus est acceptée comme une expression de la subrogation de Jésus, pour les personnes qui souffrent par subrogation pour les familles, les États-nations et toutes les catégories intermédiaires, il n’y a ni libération ni salut dans la croix. Selon Williams, on ne peut ni applaudir ni affirmer la souffrance. Il faut donc que nous fassions attention à la manière dont nous acceptons la croix et à ce que nous acceptons dans la croix.

Williams offre également un éclairage important pour le thème de l’étude biblique du jour, qui le relie aux thèmes des jours précédents. Le 12 mars, le thème était «Équiper les disciples pour transformer le monde»; et le 13 mars, «Épouser la croix en disciples équipés». Cette reprise d’un jour sur l’autre met en relief l’utilité, la fonctionnalité, la préparation et la capacité de celles et ceux d’entre nous qui suivent la voie de Jésus, pour équiper les disciples et, ce faisant, être des disciples équipés. Au cœur de la façon dont Williams traite la question de la souffrance, y compris la souffrance de Jésus sur la croix, il y a la question de l’équipement. Elle parle d’équipement en termes d’utilité. Elle examine la question suivante: la manière dont nous avons tendance à «épouser la croix» (en particulier lorsque cela donne l’impression d’accepter et d’affirmer la souffrance) constitue-t-elle un équipement utile ou exploitable pour les disciples de Jésus? À cette question, elle répond: non. Par conséquent, elle nous amène vers de nouvelles manières d’épouser la croix de Jésus et de nous équiper pour que nous suivions la voie de Jésus.

Williams propose le chemin suivant pour épouser la croix. Un chemin qui nous aide dans la lecture de Luc 24: «La résurrection ne dépend pas de la croix pour vivre, car la croix représente seulement le mal tentant au fil de l’Histoire de vaincre le bien. La résurrection de Jésus et l’épanouissement de l’esprit de Dieu dans le monde à la suite de la résurrection représentent la vie de la vision ministérielle triomphant du mal qui tentait de la détruire[7].» Elle explique ensuite: «Ainsi, pour répondre de façon satisfaisante à l’expérience des femmes noires qui ont connu l’oppression de la subrogation tout au long de l’Histoire, la théologienne womaniste doit montrer que la rédemption humaine peut ne pas être liée à un quelconque rôle de subrogation ou de substitution que Jésus aurait joué dans un acte sanglant ayant soi-disant permis de triompher du péché ou du mal[8]

Et elle ajoute, dans un but de clarification: «La croix devient ainsi une image de souillure, une manifestation flagrante du péché humain collectif. Jésus ne triomphe alors pas du péché par la mort sur la croix […]. Jésus a par conséquent vaincu le péché dans la vie, et non dans la mort[9].» Pour beaucoup d’entre nous, cette reformulation est difficile à accepter. Une réorientation de cette ampleur serait révolutionnaire. Pourtant Williams nous invite à épouser la «vision ministérielle» de Jésus, la vie de Jésus et la vie à laquelle il nous appelle en tant que disciples. Cette vision ministérielle peut conduire à la mort ou à travers la mort, même sur la croix, mais son idée maîtresse et son acceptation ouvrent sur la vie de droiture, de paix, de joie, de justice, de grâce, de miséricorde et de guérison que nous menons tous les jours. C’est la raison pour laquelle nous pouvons affirmer l’importance des textes de la résurrection même pendant le carême. C’est la raison pour laquelle nous pouvons présenter la croix de Jésus comme une évolution douloureuse et fâcheuse de la vie, quoique non surprenante, dans et à travers les expériences dans le désert de Hagar et de Jésus. Avec Williams, nous pouvons affirmer qu’épouser la croix signifie que les femmes de Luc 24 qui découvrent le vide de la tombe sont d’abord déconcertées, puis partent dans une mission qui poursuit la vision ministérielle. Cette vision passe souvent par les croix que nous devons porter et par la croix de Jésus, mais elle est toujours centrée sur la vie.

Points principaux du texte

De nombreux points de Luc 24,1-12 méritent d’être gardés à l’esprit. Le fait que les femmes se rendent au tombeau de Jésus le jour du Sabbat est un élément qu’il ne faut pas ignorer. Ces femmes, qui auraient préparé le corps de Jésus si elles l’avaient trouvé, font écho à la vie de celui qui faisait des guérisons le jour du Sabbat (Mc 3,1-6; Lc 13,10-17). Ce n’est certainement pas une erreur si les tissus qui auraient été utilisés pour le corps de Jésus, les bandelettes, ressemblaient à des bandages. Il y a un sens dans lequel le tissu même utilisé pour les rites funéraires exprimait l’espérance des bandages: la mort n’est peut-être pas définitive, ce que recouvre le tissu peut être guéri, aidé ou surmonté. Il y a également le fait que le tombeau était vide. C’est en définitive la partie de la bonne nouvelle de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus qui ne peut pas et ne doit pas changer. La tombe vide peut être expliquée de nombreuses manières différentes, mais Dieu envoie des messagers qui expliquent ce vide, ce moment critique de traumatisme et de perplexité[10].

Un point essentiel de ce texte est Luc 24,11. Dans ce texte, le mot grec λερος (leros) est utilisé pour exprimer comment les paroles que les femmes ont rapportées dans leur communauté ont été accueillies. Ce mot est employé une seule fois dans les Écritures chrétiennes, et il est rendu dans la Traduction œcuménique de la Bible par «délire». Beaucoup d’entre nous pourraient être tentés de croire que cela n’a pas d’importance que ce soient des femmes qui ont trouvé la tombe de Jésus vide, que la question de leur identité de genre ne prête pas à conséquence. Ce n’est cependant pas une erreur. Nous pourrions également être tentés de penser que la suggestion selon laquelle les paroles des femmes étaient du délire n’a rien à voir non plus avec leur genre. Cependant, celles d’entre nous qui ont fait l’expérience des injustices liées au genre sur tous les plans savent que les accusations contre les femmes portent souvent sur leur voix et leurs propos. Elles sont régulièrement accusées de commérages et de troubles de la parole. Ailleurs dans les Écritures chrétiennes, la parole des femmes est réprimée (1 Co 14,34; 1 Tm 2,12). En outre, les femmes ont de tout temps été accusées d’hystérie. Dans les procédures judiciaires et dans de nombreuses Églises, leur parole et leur témoignage sont encore aujourd’hui sujets à caution. Le fait qu’elles soient les premiers témoins de la résurrection constitue donc une puissante rupture des traditions à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église[11].

Se rappeler, revenir et rapporter

Luc 24,8-9 clarifie la responsabilité et la mission auxquelles la longue péricope étudiée le 13 mars nous appelle. Il est certain que les épreuves, les tribulations et les difficultés dans nos vies nous conduisent dans de nombreux cimetières. De fait, il y a des personnes qui vivront au-delà de nos jours terrestres et qui marcheront jusqu’aux cimetières où nos corps seront enterrés. Dans notre vie de disciples à la suite de Jésus Christ, nous arriverons à un tombeau où nous nous attendrons à trouver le corps et l’esprit de Jésus. Nous y apporterons nos plus fins aromates, en vue d’honorer le corps (sans vie) du Sauveur. Et nous découvrirons que le corps de notre Sauveur a disparu. Cette expérience nous déconcertera. Nous hésiterons sur la marche à suivre. Nous accosterons les messagers de Dieu qui essaient d’interpréter et de traduire cette expérience pour nous. Mais cela n’en demeurera pas moins difficile pour nous. La tradition nous invite à respecter les coutumes et à agir comme nous en avons l’habitude. Cependant, des disciples équipés qui épousent la croix de Jésus comme l’événement fâcheux mais non surprenant d’une vie de disciple doivent se tenir prêtes et prêts à laisser la tradition pour recevoir la résurrection. Pour recevoir la résurrection, nous devons être capables de nous rappeler, de revenir et de rapporter.

Nous nous rappelons la souffrance, mais, surtout, nous nous rappelons ce que Jésus a dit dans sa vie avant cette dernière souffrance. Nous participons, comme les messagers de Dieu, en nous rappelant les uns les autres, mutuellement, ce que Jésus a dit et accompli dans sa vie. Quand nous nous souvenons, cependant, nous ne devons pas compter sur la béquille de notre culpabilité de persécuteurs et de disciples de Jésus pour justifier une interprétation expiatoire de la croix; le souvenir de notre propre culpabilité doit nous inciter à être de meilleurs disciples et compagnes ou compagnons de Jésus sur le chemin de Jésus.

Nous revenons en des lieux et auprès de personnes que Jésus a fréquentées pendant sa vie terrestre. Nous ne restons pas à proximité du tombeau. Nous nous dirigeons vers nos sources, nos lieux d’origine, les lieux centraux où nous nous trouvons avec les nôtres et où Dieu nous rencontre, nous crée et nous recrée.

Nous rapportons ce que nous avons vu et ce que nous avons fait. Nous rapportons que nous sommes allées au tombeau dans le but d’exprimer nos coutumes, mais que nous avons été interrompues par la vérité de la résurrection. Nous rapportons que nous avons rencontré des messagers au tombeau. Surtout, nous rapportons que la tombe de Jésus était vide. Nous rapportons ce que les messagers de Dieu nous ont dit. Nos principaux outils de disciples sont nos souvenirs, notre retour et notre récit.

  • Que signifie se rappeler dans l’Écriture du point de vue de votre tradition?
  • Que signifie revenir dans l’Écriture du point de vue de votre tradition?
  • Que signifie rapporter dans l’Écriture du point de vue de votre tradition?

Sœur Mary Tutt et moi nous sommes rendues à Charleston dans le cadre de notre vie de foi commune. Nous avons voyagé en femmes endeuillées, mais aussi en pasteure et paroissienne, en femmes de générations différentes, l’une apprenant à vivre et à diriger à l’époque d’un mouvement pour la vie du peuple noir et l’autre ayant vécu la fin de la ségrégation dans le Sud, la migration vers le Nord et le mouvement des droits civiques aux États-Unis.

Ensemble, nous nous sommes rappelé. Nous nous sommes rappelé la fusillade qui s’était produite quelques jours plus tôt à Charleston; nous nous sommes rappelé les dizaines de milliers de personnes mortes au cours des semaines, des jours, des mois, des années, des décennies et des siècles passés. Nous nous sommes rappelé, même si nous ne pouvions pas prendre de photo ni utiliser nos téléphones portables. Nous nous sommes aussi rappelé Jésus. Nous nous sommes rappelé que Jésus avait traversé des souffrances injustes dans la vie mais aussi sur la croix. Sœur Tutt et moi nous sommes rappelé, même si le corps sans vie du pasteur Clementa Pinckney n’était plus qu’une coquille dans le cercueil exposé devant le sanctuaire.

Ensemble, nous sommes revenues. Sœur Tutt et moi sommes revenues à White Plains, dans l’État de New York. Nous sommes revenues chez nous, nous sommes revenues à nos sentiments. Nous sommes revenues aux épreuves et aux difficultés, aux dons et aux grâces uniques de nos maisons communes et individuelles. Nous sommes revenues des chants funèbres à la vie de tous les jours et à l’entourage dont nous venions. Comme les femmes au tombeau de Jésus, comme les femmes qui pensent, écrivent et vivent dans l’esprit womaniste, nous n’avons pas fait de la tombe notre maison.

Ensemble, nous avons rapporté. Sœur Tutt et moi n’avions pas le même récit. Nous n’avons pas vu exactement la même chose, mais nous avons vu beaucoup des mêmes choses. Nos sentiments à propos de ce que nous avions vu n’étaient pas exactement les mêmes, mais nous avons rapporté un récit dans les lieux où nous sommes revenues. Nous avons rapporté avoir vu une église. Nous avons rapporté avoir vu un corps, mais le corps n’était plus l’homme qui y avait vécu auparavant. Nous avons rapporté avoir vu d’autres membres de l’Église méthodiste épiscopale africaine, des familles, des amis et des spectateurs. Nous avons rapporté avoir assisté à un éloge funèbre, l’une d’entre nous depuis la salle et l’autre sur un écran. Nous avons rapporté que la violence et la souffrance qui ont motivé notre voyage étaient insensées. Nous avons rapporté que beaucoup étaient toujours en vie et s’efforçaient de vivre. Nous avons rapporté un message de «surprenante grâce». Nous avons rapporté un peu à la manière de la grande nuée des témoins: Marie de Magdala, Jeanne, Marie mère de Jacques, leurs compagnes, Pierre qui a cru, les théologiennes womanistes et tant d’autres. Nous avons rapporté que, à l’instar du tombeau de Jésus, le cercueil, la tombe, en vérité, était vide. Et pourtant nous nous rappelons, nous revenons et nous rapportons le récit de la résurrection au-delà du tombeau, parce que nous acceptons la vision ministérielle qui, dans notre expérience, nous conduit à travers la croix de Jésus.

 

Questions

  1. Quelles sont nos croyances au sujet de la souffrance et de la croix? Comment pourrions-nous réorienter nos croyances au sujet de la souffrance et de la croix?
  2. D’après votre expérience de Jésus et vos échanges quotidiens avec différents membres de votre communauté, qu’est-ce que signifie pour vous «épouser la croix»?
  3. Comment incarneriez-vous la bonne nouvelle et la vision ministérielle de Jésus dans votre vie quotidienne? Quelle vie menez-vous en tant que disciple missionnaire de Jésus?
  4. À notre retour chez nous après la Conférence mondiale sur la mission, qu’est-ce que nous nous rappellerons de rapporter, un peu à la manière de la grande nuée des témoins, à propos de l’espérance que nous offre le récit de la résurrection au-delà du tombeau?

 

Prière

Dieu de la vie,

accorde-nous l’amour par-delà les frontières;

ouvre nos yeux sur des significations nouvelles et plus profondes de l’acceptation de la croix.

Amène-nous à nous rappeler, à revenir et à rapporter le récit de la résurrection au-delà du tombeau.

Puissions-nous toujours rechercher cette vie offerte par Jésus ressuscité.

En tant que disciples transformés et équipés,

aide-nous à œuvrer pour triompher des maux qui sont traditionnellement représentés par la croix.

Et, mus par l’Esprit,

puissions-nous accepter la vision ministérielle pour être transformés et pour transformer la condition de disciple

par des vies de droiture, de paix, de joie, de justice, de grâce, de miséricorde et de guérison. Amen.

À propos de l’auteure

La pasteure Jennifer S. Leath est professeure agrégée de religion et de justice sociale à l’École de théologie Iliff. Elle prêche à l’église méthodiste épiscopale africaine de Campbell Chapel à Denver, aux États-Unis.

 

Notes


[1] Alice Walker (2006), «Coming Apart», dans Layli Phillips (dir), The Womanist Reader, Routledge, New York, p. 7, 11. «Le sens de “womaniste” englobe la définition de “féministe” dans le dictionnaire américain Webster, mais cela signifie également instinctivement favorable aux femmes, explique-t-elle dans une note de bas de page, Ce mot ne figure pas du tout dans le dictionnaire. Néanmoins, il est profondément enraciné dans la culture des femmes noires. Il vient (selon moi) d’une expression que nos mères employaient pour décrire et tenter de juguler nos éclats d’enfant: “You’re acting womanish” [que l’on pourrait traduire en français par “Tu joues les femmes”]. Cette étiquette ne nous a pas empêchées, la plupart du temps, de «jouer les femmes» dès que nous en avions l’occasion, c’est-à-dire comme nos mères elles-mêmes et d’autres femmes que nous admirions. «Womaniste» présente notamment l’avantage que le terme vient de ma propre culture, ce qui me dispense de lui accoler l’adjectif «noire» (une nécessité gênante et un problème que je rencontre avec le mot «féministe»), parce que le contexte noir est implicite, de même que les femmes blanches ne ressentent apparemment pas le besoin de préciser «blanche» après «féministe», puisqu’il est admis que le terme est né dans la culture des femmes blanches.

[2] Alice Walker (1983), In Search of Our Mothers’ Gardens: Womanist Prose, 1re éd., Harcourt Brace Jovanovich, San Diego.

[3] Katie Cannon (2007), «Sexing Black Women: Liberation from the Prisonhouse of Anatomical Authority», dans Dwight N. Hopkins et Anthony B. Pinn (dir.), Loving the Body: Black Religious Studies and the Erotic, Palgrave Macmillan, Basingstoke, p. 11-30.

[4] Delores S. Williams (1993), Sisters in the Wilderness: The Challenge of Womanist God-Talk, Orbis Books, Maryknoll, p. 5-7.

[5] Ibid., p. 164.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 165.

[8] Ibid..

[9] Ibid., p. 166.

[10] William Barclay (2001), The Gospel of Luke, édition révisée et augmentée, Westminster John Knox Press, Louisville; Richard Horsley (1987), Jesus and the Spiral of Violence: Popular Jewish Resistance in Roman Palestine, 1re éd., Harper & Row, San Francisco; Bruce Malina (1981), The New Testament World: Insights from Cultural Anthropology, John Knox Press, Atlanta.

[11] Cela reste vrai, même si le pape François a récemment accordé à Marie de Magdala une fête liturgique et le titre d’«apôtre des apôtres». «Mary Magdalene, ‘Apostle to the Apostles,’ Given Equal Dignity in Feast», consulté le 3 octobre 2017, https://aleteia.org/2016/06/10/mary-magdalene-apostle-to-the-apostles-given-equal-dignity-in-feast.