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Prédication : Aimer l’étranger

Prédication par la pasteure Susan Durber, lors de la réunion de la Commission plénière de Foi et constitution, le 13 octobre 2009, en Crète, Grèce.

13 octobre 2009

Prédication par la pasteure Susan Durber

Commission plénière de Foi et constitution

13 octobre 2009, Crète, Grèce

À cette époque, je traversais un moment particulièrement difficile de ma vie, je me sentais perdue. Un jour, dans la ville où j’habitais alors, je marchais sans presque m’occuper d’aller ou non dans la bonne direction. Je fixais le sol en marchant, il pleuvait, comme il pleut en Grande-Bretagne, sans conviction, misérablement. Soudain un homme que je n’avais jamais vu auparavant, un peu dépenaillé et qui sentait l’alcool, a trébuché devant moi et m’a dit en me regardant dans les yeux : « Tu vas t’en sortir, ma fille ! ». Et je m’en suis sortie. Qui est-ce qui m’a parlé ce jour-là ?

Quelqu’un que j’ai connu lorsque j’ai vécu quelque temps aux États-Unis, c’était un pasteur luthérien, a été un jour dans un Mac Do, juste après avoir présidé un service funèbre très difficile. Il commençait ses frites quand un gros homme est venu s’asseoir à sa table, dans le même compartiment juste en face de lui. Mon ami était énervé. « Comment ça va, mon Père ? » a demandé cet homme (à cause de son col de clergyman, évidemment…). « Vous avez l’air d’avoir passé une mauvaise journée. Vous voulez qu’on en parle ? » Quelque chose a poussé mon ami à raconter sa journée, disant qu’il avait d’abord été à un cimetière qui n’était pas le bon, et ensuite qu’il avait l’impression de ne pas avoir été ce qu’il aurait fallu, pour cette famille. Alors cet inconnu lui a tendu la main à travers la table et lui a demandé s’il croyait à tous ces trucs sur Jésus ressuscité des morts. Déconcerté, mon ami a marmonné que, oui, il y croyait, mais qu’il y avait des jours où ce n’était pas facile d’y croire. « C’est bien ce que je pensais », a dit l’étranger, et il est parti. Des années plus tard, alors qu’il était en congé sabbatique, mon ami a lu l’histoire des pèlerins d’Emmaüs et il a compris tout à coup qui était ce jour-là l’étranger du Mac Do. C’est ancré dans la tradition de notre foi, et aussi dans notre vécu, que le Christ vient nous rencontrer dans la compagnie des étrangers.

Pourtant, aussi essentielle que puisse être cette idée, nous l’oublions tout le temps. Au lieu de ça, nous nous accrochons très fort à nos amis, à ceux qui sont comme nous et que nous aimons, en espérant y trouver le Christ. Dans un monde incertain et dans des lieux et des communautés où la diversité peut sembler ne pas faire partie de la décoration esthétique, mais être plutôt une menace qui plane au dessus de nous, nous nous accrochons à ceux que nous connaissons et que nous aimons au lieu de nous tourner vers ceux qui nous semblent étranges et aux yeux de qui nous aussi nous avons l’air étrange. Il n’y a pas besoin d’être un génie pour comprendre que ce n’est pas bon pour nous. Pas bon pour l’œcuménisme, pour la mission de l’Église, pour le dialogue interreligieux et pour la paix du monde, ou, en fait, pour n’importe quelle sorte d’épanouissement humain. Mais la vérité revient toujours vers nous – les choses sont ainsi, ou bien c’est peut-être Dieu ?

Au cours de ces journées, pour beaucoup d’entre nous, il y a eu des moments où nous aurons pris conscience de l’étrangeté des autres pour nous, et peut-être plus encore de notre étrangeté pour eux. Personne n’est normal. Simplement, nous nous habituons à la façon dont nous sommes, et même parfois nous nous y habituons tellement que nous en prendrions la défense sans même presque savoir pourquoi. Il y a, enracinée dans l’être humain, une crainte profonde de l’étranger, que cet étranger soit quelqu’un d’autre ou qu’il s’agisse de l’étranger qui est en nous. Et nous savons qu’il y faut une certaine confiance en soi, combinée à une certaine humilité, pour être disposé à rencontrer des étrangers, à tel point que, bien souvent, il faut que les étrangers nous fassent la surprise de leur présence. Et pourtant la Bible nous dit, et notre expérience aussi, que c’est souvent par l’étranger que Dieu parle.

Dans toutes les religions qui trouvent leur origine en Abraham, et probablement dans d’autres aussi, l’hospitalité est un élément essentiel. Où qu’on aille chercher, dans l’Ancien ou le Nouveau Testament, on trouve des récits parlant de croyants qui sont hospitaliers, accueillants, ouverts, réceptifs envers le monde et les gens. Plus encore peut-être, on a des récits de croyants désireux de recevoir l’hospitalité de la part d’autres personnes, persuadés avec joie qu’ils vont ainsi pouvoir rencontrer Dieu lui-même. Mais l’hospitalité qui nous est révélée dans les récits bibliques est différente de certaines notions de l’hospitalité que j’ai apprises chez moi. Pour nous, nous avons tendance à imaginer l’hospitalité comme consistant à inviter dans notre espace privé quelques personnes soigneusement choisies. Ce sera peut-être très généreux, somptueux, soigneusement préparé et souvent très ouvert, mais habituellement il s’agit d’accueillir nos amis, nos voisins, nos associés en affaires. La conception biblique de l’hospitalité, c’est autre chose. Il s’agit d’accueillir l’étranger. Je pense que le terme grec pour hospitalité, celui qui est souvent utilisé dans le Nouveau Testament, signifie littéralement « amour de l’étranger » - philoxenia. Exercer l’hospitalité au sens vraiment biblique, cela ne veut donc pas dire organiser des quantités de fêtes à l’intention de nos amis, mais trouver le moyen d’accueillir réellement les étrangers.

L’autre point important dans la conception biblique de l’hospitalité, c’est qu’il est aussi essentiel de la recevoir que de la donner. On imagine facilement que Dieu souhaite que l’Église exerce l’hospitalité, qu’elle accueille sans distinction. Nous n’avons pas de problème pour voir l’Église comme un « hôte ». Mais il est intéressant, n’est-ce pas, que dans tous ces innombrables récits où Jésus prend un repas avec des disciples, des Pharisiens, des collecteurs d’impôts ou avec qui que ce soit, ce n’est pas lui qui invite, c’est presque toujours lui l’invité. Jésus est l’étranger qu’on accueille. C’est lui qui recevait l’hospitalité – et c’est ainsi qu’il trouvait un endroit où offrir la bienvenue de la part de Dieu. Il n’invitait pas les gens à entrer chez lui dans ses conditions à lui – il entrait délibérément chez eux, dans leurs maisons, leurs communautés et il s’ouvrait à eux. Que l’on songe à Jésus partageant le repas d’une personne de mauvaise réputation, ou à ces deux disciples à Emmaüs, c’est lui qui était l’invité et qui recevait ce qu’on lui offrait. Et lorsqu’il a demandé à ses disciples de le suivre, il ne leur a pas suggéré de tenir table ouverte ou d’accueillir des invités, mais il les a envoyés, vulnérables au point de devoir dépendre de l’hospitalité des autres. Jésus a envoyé ses disciples, sans vêtements de rechange, sans un bâton pour s’appuyer, entièrement vulnérables. Être disciple, c’est être prêt à recevoir l’hospitalité, et être assez vulnérable pour en avoir besoin.

Dans un certain nombre de situations, et de différentes manières, il semble que l’Église soit aujourd’hui davantage dans la position de l’« invitée » que dans celle de l’« hôte d’accueil ». Il arrive que nous soyons étrangers dans nos propres pays – qu’il s’agisse des 3% de chrétiens en Asie, ou de minorités chrétiennes dans des pays essentiellement musulmans, ou encore dans une Europe de plus en plus athée. Nous apprenons à être dépendants de l’hospitalité des autres. L’hospitalité, ce n’est pas uniquement le don généreux de ceux qui sont riches et puissants, c’est aussi le talent et la grâce des plus faibles.

Mais que signifierait le fait, pour l’Église, d’être une communauté réellement – et par définition - caractérisée par l’amour et l’accueil des étrangers ? Et qu’est-ce que cela voudrait dire pour nous, en tant qu’Églises, d’être réellement accueillantes les unes aux autres dans l’esprit du Christ ? Selon un certain point de vue, la façon d’accueillir les étrangers consiste à les faire entrer aussi rapidement que possible pour en faire des amis solides. Mais, paradoxalement, il est vrai que les groupes fermés où règne l’amitié la plus solide sont aussi ceux où il est le plus difficile d’entrer pour en faire partie. Offrir à quelqu’un une véritable hospitalité, c’est lui proposer un lieu où cette personne pourra être elle-même et rester à une certaine distance si nécessaire, et non la propulser dans une intimité étroite à laquelle elle n’est pas encore préparée. L’un des documents que nous avons entendus cette semaine évoquait l’importance d’un lieu, d’une espèce d’« antichambre » où les étrangers pourraient s’aventurer en toute sécurité. Instituer cet espace plus public, voilà qui rend une communauté réellement hospitalière. Comme l’ancien temple juif qui avait une « cour des gentils », un espace pour les étrangers, il nous faut à nous aussi une sorte d’espace du seuil (un « narthex »), où on peut accueillir les étrangers. On parle d’œcuménisme réceptif, il faut donc peut-être quelque chose comme des salles de réception dans lesquelles on pourrait installer de vrais lieux d’accueil.

Il y a aussi cet aspect important des récits bibliques qui parlent d’une hospitalité que l’on reçoit, aussi bien qu’on l’accorde. Si nous devons être vraiment ouverts les uns aux autres, il faut être disposés à connaître les autres à leurs conditions à eux et pas seulement aux nôtres. Il nous faut être assez forts et vulnérables à la fois pour nous risquer dans l’espace étrange d’une Église de tradition différente, ou même dans la maison de notre voisin, et voir quel genre d’hospitalité nous allons y recevoir alors que nous sommes nous-mêmes devenus vulnérables. Il faut que nous soyons disposés à recevoir, à nous asseoir à des tables étrangères et à y manger tout notre soûl. Pour nous, il n’y a pas d’anorexie œcuménique, mais abondance œcuménique.

L’hospitalité est omniprésente dans le récit évangélique. L’appel à aimer l’étranger. La mission consistant à partir sans rien emporter de façon à être dépendants de la bienveillance des étrangers. Quelques pains et quelques poissons transformés en festin. L’eau changée en un vin aussi bon que celui de Crète. Mais, plus que tout, bien sûr, l’histoire de Jésus l’étranger ; la Parole de Dieu faisant sa demeure parmi nous, lui qui n’avait pas un endroit où reposer sa tête, lui qui a surgi comme un étranger sur le chemin d’Emmaüs. Et aussi cette forte tradition de Jésus qui dit : « J’étais étranger et vous m’avez visité… », et « lorsque vous avez fait cela à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait… ». En accueillant l’étranger, c’est le Christ lui-même que nous accueillons.

En Grande-Bretagne, on parle à nos enfants du danger que représente l’étranger, je pense que c’est peut-être la même chose chez vous. Nous avons raison de les rendre attentifs et de les protéger, mais il ne faudrait jamais oublier que le danger le plus terrible consiste à rester toujours entre soi, avec ses amis. Dieu nous appelle à aimer l’étranger, et, en tout étranger, Christ peut venir nous rencontrer, et c’est ce qu’il fait. Parce que nous avons tant reçu de l’hospitalité de Dieu, dans sa générosité, vivons des vies d’hospitalité, soyons de ceux et celles qui aiment les étrangers, exactement comme Dieu a manifesté son amour le plus profond envers les plus étranges d’entre nous. Amen.

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