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Déclaration pour un monde dénucléarisé

Adopté par le Comité Central du COE

07 juillet 2014

(Adopté par le comité central du COE, 2-8 juillet 2014)

La Dixième Assemblée du Conseil œcuménique des Églises s’est réunie dans une région où les explosions, accidents et menaces nucléaires ont causé de lourdes pertes. L’Asie du Nord-Est est le seul endroit au monde où les armes nucléaires aient été employées en temps de guerre. Durant la guerre froide, plus de 1 000 bombes nucléaires ont été testées dans des zones limitrophes du Pacifique et de l’Asie. Aujourd’hui, la totalité des États de cette région soit détiennent des armes nucléaires, soit dépendent de l’arsenal nucléaire des États-Unis. Les centrales nucléaires d’Asie de l’Est, s’élevant à plus d’une centaine et comptant d’autres projets en cours, sont la manifestation d’une prouesse économique mais rappellent aussi la tragédie de Fukushima. C’est en Corée du Sud que l’on trouve la plus forte concentration géographique de centrales nucléaires au monde.

En Asie du Nord-Est, des personnes de conscience et de courage vivant à proximité de centrales nucléaires et dans les zones ciblées par des forces nucléaires adverses soulèvent de graves questions quant au chemin que prend leur société dans les domaines militaire et économique. Avant et après l’Assemblée de Busan, des conférences œcuméniques et interreligieuses au Japon, en Corée, aux États-Unis et en Europe ont appelé à la fois à remplacer l’énergie nucléaire dans la région, pour progresser vers le développement durable, et à éradiquer les armes nucléaires, pour avancer vers la paix.[i]

De fait, on ne peut concilier armes nucléaires et paix véritable. L’explosion, la chaleur et le rayonnement infligent des souffrances sans nom. Elles sèment une destruction qui ne peut être contenue dans le temps ni l’espace. Leur puissance est incontrôlée et leurs effets inégalés. Dès lors qu’elles existent, les armes nucléaires mettent l’humanité en péril.

Les villes sont les cibles principales des armes nucléaires. L’attaque d’une ville avec cent petites bombes de la taille de celle d’Hiroshima tuerait sur le coup environ 20 millions de personnes et entraînerait par la suite deux ou trois fois ce nombre de victimes. De la suie provenant des villes réduites en cendres serait propulsée dans les couches supérieures de l’atmosphère, entraînant un dérèglement climatique. Sur une décennie, des températures plus basses et des saisons de croissance écourtées risqueraient de faire sombrer deux milliards de personnes dans la famine.[ii]

Compte tenu de ces éléments, 124 États ont déclaré en 2013 qu’«il est dans l’intérêt de la survie même de l’humanité de ne jamais plus employer d’armes nucléaires, sous quelques circonstances que ce soit».[iii] Cependant, la stratégie nucléaire requiert de s’engager sans équivoque à recourir aux armes et l’histoire du nucléaire est truffée d’accidents, d’erreurs de calcul et de quasi-catastrophes.[iv] En outre, une seule explosion nucléaire suffirait à submerger les services d’urgence de n’importe quel pays dans le monde.[v] La seule manière de veiller à ce que les armes nucléaires ne soient jamais plus employées est d’éradiquer les armes elles-mêmes.

La technologie de l’énergie nucléaire qui lui est connexe est une forme de développement particulièrement dangereuse. La catastrophe de Fukushima-Daiichi en 2011 a montré une fois encore les menaces qu’elle représente pour la population, la vie collective et les écosystèmes naturels. Des dizaines de milliers de personnes qui ont été déplacées en raison de la catastrophe ne seront jamais autorisées à rentrer chez elles. Leurs fermes, leurs villages et leurs villes restent vides et contaminées. On ne connaîtra jamais l’ampleur des conséquences de la catastrophe sur la santé publique et l’environnement. Un assainissement complet est impossible.

On désigne désormais les victimes de Fukushima par le terme hibakusha, qui évoque la souffrance, la stigmatisation sociale et un sort contre-nature. Ce terme a été employé pour la première fois pour désigner les personnes frappées par les bombardements atomiques au Japon. L’année 2015 marquera le 70e anniversaire de ces bombardements. Les hibakusha de 1945 témoignent encore, espérant que personne n’ait à endurer le même sort. Ils ont été rejoints par les hibakusha de 2011, qui dénoncent l’énergie nucléaire. Il est juste que les chrétiens et les Églises les écoutent et que nous témoignions à leurs côtés.

Préoccupations sanitaires, humanitaires et environnementales

Les utilisations militaires et civiles de la technologie nucléaire produisent toutes deux de vastes quantités de substances nocives qui n’existent pas à l’état naturel et comptent parmi les pires formes de pollution environnementale. Certains des produits dérivés demeurent une menace pour les organismes vivants pendant des millions d’années.[vi] Aucune solution connue pour le stockage à long terme ou l’élimination des déchets nucléaires n’est en mesure d’isoler les déchets de l’environnement aussi longtemps que persistent les dangers qui leur sont inhérents.[vii]

En alimentant nos économies par l’énergie nucléaire et en nous protégeant au moyen d’armes nucléaires, nous empoisonnons la terre et engendrons des risques pour nous-mêmes, nos descendants et les autres êtres vivants.

Le rayonnement nucléaire est un poison que l’on ne peut ni voir, ni sentir, ni goûter. Ses effets sur la santé sont graves et se transmettent aux générations suivantes. Les isotopes libérés par les centrales nucléaires peuvent contaminer l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons et la nourriture que nous mangeons. Ils ont des effets radioactifs et chimiques toxiques sur le corps humain.

Les effets du rayonnement ionisant sont observables très tôt lors d’une catastrophe nucléaire, dans les traumatismes psychologiques et sociaux qui détruisent les familles et les communautés. Avec le temps, les risques de développer différents types de cancers s’accroissent également, et des altérations génétiques permanentes se révèlent.

Il s’est avéré qu’on ne saurait cautionner l’emploi du terme «sécurisé» dans le cadre de l’industrie nucléaire. Des accidents graves qui avaient été jugés hautement improbables se sont produits à diverses reprises.[viii] Les conséquences graves de tels accidents ont été régulièrement ignorées ou écartées par les États et les entreprises impliquées.

Établir des niveaux «acceptables» d’exposition au rayonnement ionisant et aux toxines chimiques libérés lors d’accidents et d’essais nucléaires s’est révélé trompeur et dangereux. Après Tchernobyl, Fukushima et d’autres accidents, le niveau «acceptable» de contamination a simplement été augmenté afin de minimiser la gravité perçue de l’incident et de détourner la critique publique.

Le même type de politique est également la norme autour des sites d’essais nucléaires. Les étrangers utilisant les terrains répétaient aux riverains qu’ils n’avaient rien à craindre des retombées radioactives. Parfois, ils ne leur demandaient même pas de quitter les zones à haut risque. On rapporte de nombreux cas où des médecins militaires envoyés pour étudier les effets du rayonnement avaient l’autorisation d’examiner les victimes des essais, mais pas de leur prodiguer des soins médicaux. Les effets néfastes des substances nucléaires sur les communautés riveraines des zones d’essai nucléaire perdurent encore.[ix]

Au cours des dernières décennies, de nouvelles normes humanitaires ont été élaborées contre les armes chimiques et biologiques de destruction massive, les armes à laser, les mines antipersonnel et les armes à sous-munitions. La volonté affichée par les plus grandes puissances nucléaires d’éradiquer les armes chimiques de la Syrie constitue à la fois un cas typique et un précédent pour les actions à venir.

Obtenir une interdiction humanitaire du même type pour l’arme la plus puissante au monde sera ardu. Les puissances nucléaires semblent vilipender les préoccupations de la majorité en appuyant continuellement l’importance des armes nucléaires, en modernisant leurs arsenaux pour continuer à les utiliser pendant plusieurs décennies encore et en minimisant l’obligation de négocier des mesures efficaces pour le désarmement nucléaire énoncée par le Traité de non-prolifération nucléaire. Néanmoins, un nouveau collectif mondial pour l’abolition transforme le débat autour du nucléaire. Les gouvernements, les organisations internationales, les campagnes de la société civile et les réseaux religieux sont en train de délégitimer les armes nucléaires, compte tenu des conséquences sanitaires, humanitaires et environnementales. En conséquence, la légitimité et le prestige associés aux armes nucléaires s’érodent.

Le discernement œcuménique dans les questions nucléaires

Le Conseil œcuménique des Églises souligne systématiquement depuis longtemps la nécessité d’engager une réflexion et une action de sensibilisation éthiques sur les armes et l’énergie nucléaires du point de vue de la justice, de la participation et de la durabilité. En 1948 déjà, la Première Assemblée du COE avait déclaré que la guerre au moyen d’armes «atomiques» et d’autres armes modernes était «un péché contre Dieu et une dégradation de l’homme». Depuis lors, les politiques des Églises s’emploient à écarter les dangers nucléaires.

En 1975, la Cinquième Assemblée mit en garde contre les «dilemmes éthiques» soulevés par la production d’énergie nucléaire et les armes nucléaires, les risques du stockage des déchets et la diffusion de la technologie nucléaire.[x] La Conférence mondiale de 1979 sur la foi, la science et l’avenir avertit également que l’énergie nucléaire ne pourrait pas jouer un rôle significatif à long terme dans la réduction des émissions de CO2, demanda un moratoire sur la construction de centrales nucléaires et souligna l’urgence d’un changement majeur en direction de l’énergie renouvelable.[xi]

En 1983, la Sixième Assemblée demanda l’élaboration d’«un texte de loi international déclarant illégales, en tant que crime contre l’humanité, la détention et l’utilisation des armes nucléaires». Les préoccupations œcuméniques exprimées trois ans plus tard lors de la catastrophe de Tchernobyl s’appliquent également à la crise de Fukushima aujourd’hui: la sécurité des travailleuses et travailleurs occupés dans le secteur de l’énergie nucléaire, le silence officiel systématique à propos de risques attestés et le déni du droit des citoyens à l’information sur les dommages qui pourraient les affecter personnellement.

En 1989, le Colloque du COE sur l’énergie nucléaire notait que «les actions humaines violent souvent l’intégrité de la création et, aujourd’hui, mettent en danger sa survie même», et recommandait trois principes éthiques en matière de technologie énergétique qui demeurent valables pour évaluer l’énergie nucléaire aujourd’hui: (a) la responsabilité à l’égard des générations futures de promouvoir la «durabilité de la création», (b) la justice en tant que moyen d’assurer la survie et l’accomplissement de l’humanité, et (c) la participation des gens aux choix énergétiques qui affectent directement leur vie». [xii]

La Déclaration du Comité central de 2009 sur l’éco-justice et la dette écologique mentionne des préoccupations relevant des utilisations tant militaires que civiles de l’énergie nucléaire: le concept de «dette écologique», qui fait référence aux dommages causés aux populations par la fabrication, les essais et le déploiement d’armes nucléaires et par l’«hiver nucléaire» et la famine qu’un conflit nucléaire peut causer; l’ère de la «consommation illimitée» alimentée en partie par l’énergie nucléaire; et les conclusions économiques et écologiques qui démentent les affirmations selon lesquelles l’énergie nucléaire est sûre, bon marché et fiable.

En 2011, le Rassemblement œcuménique international pour la paix (ROIP), en Jamaïque, réaffirma l’appel du COE au «désarmement nucléaire total». Il déclara que la catastrophe de Fukushima de 2011 «a prouvé une fois de plus que nous ne devons plus compter sur l’énergie nucléaire comme source d’énergie».

En 2013, l’Assemblée du COE réunie en Corée du Sud déclara qu’il fallait que, dans la péninsule coréenne, «la sécurité commune de la population devienne une priorité plus grande qu’une sécurité nationale fondée sur la division, la compétition et les armements», et elle appela à l’élimination des centrales nucléaires et des armes nucléaires de l’Asie du Nord-Est.[xiii]

Le plaidoyer œcuménique contre les dangers nucléaires se manifeste dans l’engagement mondial des Églises membres. Du Canada à l’Inde, du Japon à l’Australie, de l’Allemagne aux îles Marshall, les Églises s’opposent à la construction de centrales nucléaires, protestent contre la présence d’armes nucléaires et soutiennent les communautés affectées par l’extraction de l’uranium, les essais nucléaires et les catastrophes nucléaires. Beaucoup de ces luttes sont menées en coopération avec des adeptes d’autres religions.

Le Comité central du COE reconnaît que certaines Églises continuent leur cheminement avec le sujet complexe de l’énergie nucléaire et convient que certaines Églises peuvent avoir un processus différent, suivant leur contexte, pour aborder la question de l’énergie nucléaire. APPROUVÉ

Les responsables d’Église de trois pays d’Afrique ont été des agents catalyseurs de la mise en place de la Zone exempte d’armes nucléaires en Afrique (ANWZ/ZEANA) en 2009, qui répondait à une recommandation de l’Assemblée du COE de 2006. Un réseau œcuménique de défense de causes constitué par le COE a aidé à garantir que le Traité sur le commerce des armes (TCA) de 2013 respecte les critères humanitaires et les droits humains, conformément à une décision du Comité central de 2011. Suivant une recommandation de l’Assemblée de Busan, des Églises des six continents sont engagées dans des efforts coordonnés de plaidoyer œcuménique en faveur d’une interdiction des armes nucléaires pour motifs humanitaires.

Intendance de la création et gestion des risques

Les chrétiennes et les chrétiens sont appelés à prendre leur part dans la responsabilité de sauvegarder la création de Dieu et de protéger le caractère sacré de la vie. La gestion responsable et inclusive de l’énergie aujourd’hui doit mieux prendre en compte le bien commun, l’intégrité de la création et l’avenir de l’humanité. Les sources d’énergie doivent être sûres, efficaces et renouvelables. Les économies d’énergie doivent faire partie intégrante de l’utilisation de celle-ci. Les utilisations actuelles ne doivent pas créer de graves problèmes pour l’avenir. L’énergie d’aujourd’hui doit être telle qu’elle puisse réellement être aussi l’énergie de demain.

Malgré des décennies de recherche, l’énergie nucléaire n’a pas répondu à ces exigences. Elle n’est pas renouvelable, elle n’exploite pas non plus des ressources durables. Du carbone est émis tout au long de la chaîne de production d’énergie nucléaire: extraction du minerai, traitement, transport, construction et opérations de démantèlement, gestion à long terme des déchets nucléaires toxiques. Les affirmations selon lesquelles l’énergie nucléaire est propre et écologiquement compatible semblent ignorer son impact d’ensemble, ses conséquences et ses solutions de remplacement.

L’énergie nucléaire s’est aussi révélée hors de prix, en particulier quand on y inclut les subventions gouvernementales et le transfert des charges aux citoyens, et qu’on reconnaît les coûts incalculables de la gestion des déchets nucléaires à long terme. Un calcul complet des coûts réels doit aussi comprendre les subventions directes et indirectes, les obligations en cas de catastrophe et le démantèlement en toute sécurité. Certains de ces coûts sont cachés; certains continuent indéfiniment. En comparaison d’autres sources d’énergie, les centrales nucléaires impliquent aussi des investissements considérables.[xiv] Typiquement, les fortes subventions gouvernementales à l’énergie nucléaire surpassent de loin le soutien des mêmes gouvernements aux technologies des énergies renouvelables.[xv]

Les importantes dépenses de fonds publics sont également un trait marquant des programmes d’armements nucléaires. Chaque année, les États détenant des armes nucléaires dépensent environ 100 milliards de dollars É.U. pour celles-ci. Les plans actuels de modernisation, de renouvellement et d’extension des armements impliquent un total de 500 milliards de dollars ou plus dans la seule région euro-atlantique. Ces milliards tirés des fonds publics sont une source de revenus considérables pour les entreprises privées, y compris les grandes sociétés également actives dans l’énergie nucléaire. Près de 300 banques, institutions financières et fonds de pension dans 30 pays investissent dans 27 grandes sociétés ayant des contrats en rapport avec les armements nucléaires. En 2013, leurs avoirs s’élevaient au total à 314 milliards de dollars.[xvi]

L’utilisation de l’énergie nucléaire est chargée de risques qui sont difficiles à gérer. La probabilité d’une catastrophe nucléaire peut être relativement faible, mais les conséquences d’une telle catastrophe vont de très lourdes à inimaginables. Le risque, de ce fait, est élevé.

Beaucoup de gouvernements ont pris la décision responsable d’éviter entièrement de tels risques. Après la catastrophe de Fukushima, le Japon, l’Allemagne, la Suisse, l’Espagne, le Mexique et Taiwan ont fermé, cessé de construire ou décidé d’abandonner progressivement leurs centrales nucléaires. D’autres États demeurent résolus à s’appuyer sur des sources d’énergie non nucléaires et à s’opposer à toute forme de recours aux armes nucléaires.

Les gouvernements qui financent les centrales nucléaires acceptent de ce fait des risques auxquels ils exposent aussi leur population. Ils se servent de fonds publics pour subventionner une industrie que les investisseurs privés évitent à cause de ses risques inhérents. En plus de subventions de plusieurs milliards de dollars, les gouvernements accordent à l’industrie nucléaire des exemptions de responsabilité en cas d’accident ou de catastrophe. La perte économique totale causée par la catastrophe de Fukushima, par exemple, est estimée à un montant situé entre 250 et 500 milliards de dollars.[xvii]

Déployer des armes nucléaires, c’est prendre ce qui est sans doute le plus grand risque délibéré de l’histoire de l’humanité. Premièrement, le gouvernement concerné doit se référer à une menace crédible pour justifier l’utilisation de ses armes. Deuxièmement, il doit compter sur la gestion du risque par ses ennemis pour éviter d’être attaqué. Troisièmement, il doit être prêt à abandonner sa propre gestion du risque s’il est attaqué. Ses adversaires sont confrontés aux mêmes contradictions. Depuis des décennies, le destin de la terre est suspendu au fil de ce curieux pari. Assurément, persister dans un tel pari, c’est se moquer du Créateur.

Malgré les traités et les accords, la prolifération des armes nucléaires demeure un risque permanent. Alors que le nombre des ogives nucléaires a été réduit depuis la guerre froide, la tendance générale des États dotés d’armes nucléaires est de moderniser plutôt que d’éliminer leurs arsenaux. En outre, le nombre des pays capables de produire des armes nucléaires a augmenté. Le simple fait d’avoir un programme d’armements nucléaires apparaît comme un argument puissant dans les relations internationales, même pour un petit pays.

Liens entre l’énergie nucléaire et les armes nucléaires du point de vue de la sécurité et des possibilités

L’énergie nucléaire constitue la voie vers l’acquisition de l’équipement, des matériaux et de la technologie nécessaires à la fabrication d’armes nucléaires. Présentée comme «l’atome pour la paix» et «l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire», l’expansion de cette énergie a favorisé celle des armes nucléaires. L’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins civiles peut cacher des intentions militaires et inciter les pays à retraiter le plutonium contenu dans les déchets nucléaires pour l’utiliser à la fabrication d’armes. Les pays ayant des niveaux technologiques différents peuvent utiliser le plutonium de qualité civile pour les ogives nucléaires.

Les installations nucléaires civiles et militaires sont autant de cibles potentielles d’actes de terrorisme ou de guerre. Les substances radioactives peuvent être volées ou vendues et combinées à des explosifs classiques pour fabriquer une bombe «sale».

Comme plus de 400 centrales nucléaires sont en activité dans le monde entier et que quinze pays en ont besoin pour assurer le quart ou davantage de leur production d’électricité, le remplacement de l’énergie nucléaire prendra du temps. Pourtant il existe d’autres solutions, plus économiques, plus sûres et plus durables. La première est celle des économies d’énergie. On estime que des mesures dans ce domaine pourraient permettre d’économiser un quart de la totalité de la production actuelle d’énergie, ce qui est bien supérieur à ce qui est aujourd’hui produit grâce au nucléaire. Les économies d’énergie représentent la solution la plus accessible, la moins coûteuse et la plus sûre pour remplacer l’énergie nucléaire.

L’abandon progressif des réacteurs et l’élimination des arsenaux nucléaires offrent d’autres possibilités: recours accru aux énergies renouvelables, appui aux communautés qui voient disparaître les emplois dans le secteur nucléaire et promotion d’industries nouvelles et écologiquement responsables, arrêt de la production de substances nucléaires nocives et suppression de la menace nucléaire dans les relations internationales. Comme la crise climatique, ce démantèlement offrirait aussi l’occasion de démontrer qu’au 21e siècle la bonne gouvernance et la prospérité de l’humanité exigent que l’on repense de manière cohérente les intérêts nationaux et internationaux.

La sortie du nucléaire, pèlerinage de justice et de paix

Dieu est un Créateur généreux, qui fait surgir la vie des atomes et des molécules et offre à sa création la vie en abondance. Le fait de diviser l’atome en éléments mortels et non naturels donne déjà sérieusement matière à réflexion sur les plans éthique et théologique. En utilisant l’énergie de l’atome de telle manière que la vie est menacée et détruite, on commet un péché, celui de faire mauvais usage de la création divine.

Nous sommes appelés à vivre de manière à protéger la vie plutôt que de la mettre en danger ― à ne pas vivre dans la crainte en comptant sur les armes nucléaires pour nous défendre, à ne pas non plus nous livrer au gaspillage en comptant sur l’énergie nucléaire. Nous sommes invités à édifier des communautés et des économies en harmonie avec les multiples dons et promesses de vie accordés par Dieu.

Dans les années 1990, lorsque les Dénés du Sahtu, population autochtone du Canada septentrional, découvrirent que de l’uranium extrait de leurs terres avait été utilisé pour les bombes qui détruisirent Hiroshima et Nagasaki en 1945, ils envoyèrent une délégation de leurs anciens au Japon pour présenter leurs excuses. Nous devons nous aussi porter un témoignage de ce genre, en jugeant les armements et l’utilisation de l’énergie en fonction de leurs conséquences sur les gens et la création divine, en confessant que notre aspiration au confort matériel et nos convenances personnelles nous incitent à ne pas penser à la provenance de l’énergie que nous consommons et à la quantité dont nous avons besoin, en renonçant totalement à soutenir le stockage d’armes nucléaires et en refusant d’accepter que la destruction à grande échelle d’autres populations puisse être une forme légitime de protection pour nous-mêmes.

Les voix des hibakusha et des pi-pok-ja, victimes japonaises et coréennes des bombes atomiques, ainsi que celles des victimes des sites d’essais nucléaires nous appellent à sortir de l’âge nucléaire, comme pour un nouvel Exode. Nous devons écouter tous ceux et celles qui souffrent des méfaits du nucléaire: les personnes dont les corps sont déformés par les mutations génétiques, dont les terres sont empoisonnées à la suite des essais nucléaires, dont les villages et les villes sont contaminés par les accidents nucléaires, et enfin toutes celles qui sont exposées aux radiations parce qu’elles travaillent dans des mines ou des centrales.

Dieu nous délivre du mal, et donc du mal nucléaire. Face à l’éventualité de la destruction de ce qu’il avait créé, Dieu a élargi son alliance pour y inclure la totalité de la création (Genèse 9). L’Esprit de Dieu porte toute la création (Psaume 104). L’exploitation des êtres humains et la destruction de la création vont de pair (Esaïe 23). La parole de Dieu nous conduit vers la présence et le dessein de Dieu dans la création, nous invite à ne pas mettre en danger la bonté de la création et nous rappelle que l’ensemble de celle-ci doit susciter l’émerveillement, la célébration et la louange.

Dieu met devant nous la vie et la mort, les bénédictions et les malédictions. Il nous implore de «choisir la vie» pour que nous et nos enfants puissions vivre (Deutéronome 30). L’Assemblée de Busan nous a rappelé que le «maintenant» de Dieu est imminent, qu’il est le temps eschatologique, le temps de la metanoia, plein de grâce. En tant qu’Églises, nous devons nous éduquer à choisir la vie en nous détournant de l’éclair aveuglant des ogives nucléaires et de la lueur mortelle des réacteurs pour nous tourner vers les sources d’énergie saines existant dans le monde naturel où nous vivons ― le soleil, le vent, l’eau et l’énergie géothermique. Voilà le chemin de l’exode qui nous éloigne des dangers nucléaires et autres.

«Nous avons eu le plaisir de disposer d’énergie en abondance grâce au nucléaire; maintenant, nous avons le déplaisir de devoir démanteler des réacteurs et d’éliminer les déchets radioactifs», peut-on lire dans une déclaration de foi chrétienne coréenne préalable à l’Assemblée de Busan. «Nous affirmons avec force qu’il est nécessaire non pas de garantir la sécurité du statu quo, c’est-à-dire des pays disposant d’armes nucléaires, mais d’assurer la sécurité de la vie de toute l’humanité et de la création.» [xviii]

Dieu nous a préparé un chemin conduisant à la vie, la justice et la paix, loin de l’autodestruction, de la violence et de la guerre.[xix] Dans cet esprit, la Dixième Assemblée a invité les Églises du monde entier à se joindre au pèlerinage œcuménique de justice et de paix et à le renforcer.

C’est pourquoi le Comité central du Conseil œcuménique des Églises, réuni à Genève (Suisse) du 2 au 8 juillet 2014, demande aux Églises membres et aux partenaires et réseaux associés de prendre les mesures suivantes:

1. Poursuivre et approfondir les débats éthiques et théologiques sur les utilisations civiles et militaires de l’énergie nucléaire, de manière à discerner les objectifs qu’elles servent, leur coût réel, les intérêts qu’elles favorisent, les droits qu’elles violent, leurs effets sur la santé et sur l’environnement, ainsi qu’à déterminer s’il existe un témoignage relatif à l’utilisation de l’électricité nucléaire et à l’acceptation de la protection des armes nucléaires.

2. Élaborer et mettre en pratique une spiritualité sensible à l’écologie pour inspirer des changements transformateurs dans les styles de vie des individus et des communautés, opérer des changements positifs en termes de consommation, d’efficacité et de conservation de l’énergie, ainsi que par le recours aux énergies renouvelables, et s’appuyer sur les expériences des Églises membres du COE soucieuses de l’environnement.

3. Appliquer et encourager le désinvestissement des fonds placés dans des industries et des établissements financiers impliqués dans la production d’armes ou de centrales nucléaires et dans les exportations qui s’y rapportent et plaider pour que les ressources investies par les États dans les armes et les centrales nucléaires soient réinvesties dans le développement des énergies renouvelables et dans la reconversion des communautés qui voient les entreprises travaillant dans le nucléaire fermer.

4. Soutenir la réadaptation, l’accompagnement pastoral, les actions en justice et la compensation des pertes pour les victimes d’accidents et d’essais nucléaires, notamment les survivants de la catastrophe de Fukushima au Japon et les victimes des essais nucléaires dans le Pacifique; soutenir le procès intenté devant la Cour internationale de justice par les îles Marshall contre les États disposant d’armements nucléaires.

5. Inviter leurs gouvernements à se joindre aux efforts entrepris par d’autres gouvernements et à soutenir les efforts de la société civile pour interdire la production, le déploiement, le transfert et l’utilisation d’armes nucléaires, conformément au droit humanitaire international et aux obligations internationales en vigueur.

6. Se joindre aux réseaux œcuméniques de défense de la cause collaborant avec des organisations de la société civile, des Églises et d’autres groupes religieux dans des alliances ouvertes et participatives, comme la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN).

7. Soutenir les mesures spécifiques en faveur de l’objectif œcuménique de longue date visant à la dénucléarisation de la péninsule coréenne, et notamment à un moratoire sur les manœuvres militaires et à la négociation d’accords régionaux collectifs sur la sécurité pour remplacer la dissuasion nucléaire.

8. S’opposer à la multiplication des bases militaires, des forces nucléaires et des missiles de défense en Asie ou susceptibles de viser ce continent et faire connaître la résistance de l’opinion publique à cette expansion militaire, notamment à la nouvelle base navale du village de Gangjeong sur l’île de Jeju, en République de Corée.

Le Comité central appelle les Églises membres et les partenaires et réseaux associés à lancer des campagnes nationales et internationales coordonnées avec le COE en vue des objectifs suivants:

9. Prier instamment les 31 États qui ne disposent pas d’armes nucléaires – qui appellent au désarmement, tout en dépendant des forces nucléaires des États-Unis – à soutenir activement l’élimination des armes nucléaires, conformément au droit humanitaire international, à éloigner toutes les armes nucléaires de leur territoire et à négocier des accords de sécurité collective fondés sur le principe du non-nucléaire.

10. Encourager la création de nouvelles zones libres d’armes nucléaires, notamment en Asie du Nord-Est et au Moyen-Orient, ainsi que des mesures pour consolider les zones existantes en Asie du Sud-Est, dans le Pacifique, en Amérique latine et en Afrique face à toute présence ou menace d’armes nucléaires.

11. Prier instamment les gouvernements d’arrêter les centrales nucléaires et de changer les modalités de la consommation d’énergie pour améliorer l’efficacité et les économies énergétiques, réduire les émissions de carbone et les déchets toxiques et développer leurs ressources en énergies renouvelables.

12. Organiser des campagnes cohérentes et interdisciplinaires en accord avec les présentes recommandations, dans le cadre de leur contribution au pèlerinage œcuménique de justice et de paix.



NOTES

[i] Déclarations d’Églises membres et de conférences œcuméniques et interreligieuses ayant abordé la question nucléaire avant et après l’Assemblée du COE à Busan:

· Declaration of the International Conference on the East Japan Disaster, “Resisting the Myth of Safe Nuclear Energy: The Fundamental Question from Fukushima”, Église unie du Christ au Japon, Sendai, mars 2014.

· A Call for Peace and Reconciliation on the Korean Peninsula: Ecumenical Korea Peace Statement, Église méthodiste unie et al., Atlanta, mai 2013

· A Joint Statement on Peace in the Korean Peninsula, Église presbytérienne de Corée – Église presbytérienne (États-Unis), Louisville, avril 2013

· Sang-Saeng: Living Together in Justice and Peace, Document de travail de la consultation de sensibilisation au nucléaire pré-Assemblée, COE-œcuménique-interreligieux, Séoul, décembre 2012

· No to Nuclear Power! Faith Declaration from Fukushima, Conseil national des Églises du Japon, Fukushima, décembre 2012

· Christians for a Nuclear Free Earth, déclaration œcuménique, Tokyo, mai 2012

· Faith Declaration for a World Free of Nuclear Weapons and Nuclear Energy, Korean Network for a World Free of Nuclear Power and Weapons, Séoul, mars 2012

· For a World without Nuclear Power Plants, Église anglicane du Japon, Kyoto, mai 2012

· Conférences interreligieuses asiatiques sur l’article neuf de la Constitution japonaise, trois déclarations de conférences: Okinawa, 2012; Séoul, 2010; Tokyo, 2008

· For a World of Peace, a World Free of Nuclear Weapons, déclaration œcuménique coréenne et internationale, 2010

[ii] Self-assured destruction: The climate impacts of nuclear war, Alan Robock et Owen Brian, Bulletin of the Atomic Scientists, 2012, http://climate.envsci.rutgers.edu/pdf/RobockToonSAD.pdf

[iii] Joint Statement on the Humanitarian Consequences of Nuclear Weapons, 68e Session, Assemblée générale de l’ONU, 2013, http://www.reachingcriticalwill.org/images/documents/Disarmament-fora/1com/1com13/statements/21Oct_Joint.pdf

[iv] Command and Control, Eric Schlosser, Allen Lane, 2013

[v] Nuclear Famine: Two Billion People at Risk, Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire, 2013, http://www.ippnw.org/pdf/nuclear-famine-two-billion-at-risk-2013.pdf

[vi] Voir le document d’information, Timeframe of Care, Mary Lou Harley, Église unie du Canada

[vii] Rapport d’étude final : Choisir une voie pour l’avenir, Société de gestion des déchets nucléaires canadienne, 2005, http://www.nwmo.ca/studyreport

[viii] Echelle internationale des évènements nucléaires et radiologiques. Agence internationale de l’énergie atomique, http://www-ns.iaea.org/tech-areas/emergency/ines.asp

[ix] Rapport du Rapporteur spécial (Calin Georgescu), Conseil des droits de l’homme, Genève, 3 septembre 2012

[x] Briser les barrières, Rapport officiel de la Cinquième Assemblée du COE, 1975, p. 252

[xi] Faith and Science in an Unjust World, Vol. II, WCC, 1979, p. 90

[xii] Church and Society Working Group Report, World Council of Churches Consultation on Nuclear Energy, Kinshasa, Zaïre, 1989

[xiii] Déclaration sur la paix et la réunification de la péninsule coréenne, 10e Assemblée du COE, 2013, http://www.oikoumene.org/fr/resources/documents/assembly/2013-busan/adopted-documents-statements/peace-and-reunification-of-the-korean-peninsula

[xiv] Par exemple, aux États-Unis, un dollar investi dans l’efficacité énergétique peut produire cinq fois plus d’électricité que s’il est investi dans l’énergie nucléaire. Les investissements dans l’énergie éolienne peuvent produire 100 fois plus d’électricité. Fukushima and the Future of Nuclear Power, Green Cross International, 2011, http://www.gcint.org/sites/default/files/article/files/GCI_ Perspective_Nuclear_Power_20110411.pdf

[xv] Ibid. Aux États-Unis, la proportion était de dix contre un en 2009 – USD 55 milliards pour le nucléaire, USD 5.5 milliards pour l’énergie solaire et éolienne.

[xviii] Faith Declaration for a World Free of Nuclear Weapons and Nuclear Energy, Séoul, République de Corée, mars 2012

[xix] Exodus to a New Earth, plénière sur la paix, 10e Assemblée du COE, in Ecumenical Review, December 2013, p. 484.

 

La Dixième Assemblée du Conseil œcuménique des Églises s’est réunie dans une région où les explosions, accidents et menaces nucléaires ont causé de lourdes pertes. L’Asie du Nord-Est est le seul endroit au monde où les armes nucléaires aient été employées en temps de guerre. Durant la guerre froide, plus de 1 000 bombes nucléaires ont été testées dans des zones limitrophes du Pacifique et de l’Asie. Aujourd’hui, la totalité des États de cette région soit détiennent des armes nucléaires, soit dépendent de l’arsenal nucléaire des États-Unis. Les centrales nucléaires d’Asie de l’Est, s’élevant à plus d’une centaine et comptant d’autres projets en cours, sont la manifestation d’une prouesse économique mais rappellent aussi la tragédie de Fukushima. C’est en Corée du Sud que l’on trouve la plus forte concentration géographique de centrales nucléaires au monde.

En Asie du Nord-Est, des personnes de conscience et de courage vivant à proximité de centrales nucléaires et dans les zones ciblées par des forces nucléaires adverses soulèvent de graves questions quant au chemin que prend leur société dans les domaines militaire et économique. Avant et après l’Assemblée de Busan, des conférences œcuméniques et interreligieuses au Japon, en Corée, aux États-Unis et en Europe ont appelé à la fois à remplacer l’énergie nucléaire dans la région, pour progresser vers le développement durable, et à éradiquer les armes nucléaires, pour avancer vers la paix.[i]

De fait, on ne peut concilier armes nucléaires et paix véritable. L’explosion, la chaleur et le rayonnement infligent des souffrances sans nom. Elles sèment une destruction qui ne peut être contenue dans le temps ni l’espace. Leur puissance est incontrôlée et leurs effets inégalés. Dès lors qu’elles existent, les armes nucléaires mettent l’humanité en péril.

Les villes sont les cibles principales des armes nucléaires. L’attaque d’une ville avec cent petites bombes de la taille de celle d’Hiroshima tuerait sur le coup environ 20 millions de personnes et entraînerait par la suite deux ou trois fois ce nombre de victimes. De la suie provenant des villes réduites en cendres serait propulsée dans les couches supérieures de l’atmosphère, entraînant un dérèglement climatique. Sur une décennie, des températures plus basses et des saisons de croissance écourtées risqueraient de faire sombrer deux milliards de personnes dans la famine.[ii]

Compte tenu de ces éléments, 124 États ont déclaré en 2013 qu’«il est dans l’intérêt de la survie même de l’humanité de ne jamais plus employer d’armes nucléaires, sous quelques circonstances que ce soit».[iii] Cependant, la stratégie nucléaire requiert de s’engager sans équivoque à recourir aux armes et l’histoire du nucléaire est truffée d’accidents, d’erreurs de calcul et de quasi-catastrophes.[iv] En outre, une seule explosion nucléaire suffirait à submerger les services d’urgence de n’importe quel pays dans le monde.[v] La seule manière de veiller à ce que les armes nucléaires ne soient jamais plus employées est d’éradiquer les armes elles-mêmes.

La technologie de l’énergie nucléaire qui lui est connexe est une forme de développement particulièrement dangereuse. La catastrophe de Fukushima-Daiichi en 2011 a montré une fois encore les menaces qu’elle représente pour la population, la vie collective et les écosystèmes naturels. Des dizaines de milliers de personnes qui ont été déplacées en raison de la catastrophe ne seront jamais autorisées à rentrer chez elles. Leurs fermes, leurs villages et leurs villes restent vides et contaminées. On ne connaîtra jamais l’ampleur des conséquences de la catastrophe sur la santé publique et l’environnement. Un assainissement complet est impossible.

On désigne désormais les victimes de Fukushima par le terme hibakusha, qui évoque la souffrance, la stigmatisation sociale et un sort contre-nature. Ce terme a été employé pour la première fois pour désigner les personnes frappées par les bombardements atomiques au Japon. L’année 2015 marquera le 70e anniversaire de ces bombardements. Les hibakusha de 1945 témoignent encore, espérant que personne n’ait à endurer le même sort. Ils ont été rejoints par les hibakusha de 2011, qui dénoncent l’énergie nucléaire. Il est juste que les chrétiens et les Églises les écoutent et que nous témoignions à leurs côtés.

Préoccupations sanitaires, humanitaires et environnementales

Les utilisations militaires et civiles de la technologie nucléaire produisent toutes deux de vastes quantités de substances nocives qui n’existent pas à l’état naturel et comptent parmi les pires formes de pollution environnementale. Certains des produits dérivés demeurent une menace pour les organismes vivants pendant des millions d’années.[vi] Aucune solution connue pour le stockage à long terme ou l’élimination des déchets nucléaires n’est en mesure d’isoler les déchets de l’environnement aussi longtemps que persistent les dangers qui leur sont inhérents.[vii]

En alimentant nos économies par l’énergie nucléaire et en nous protégeant au moyen d’armes nucléaires, nous empoisonnons la terre et engendrons des risques pour nous-mêmes, nos descendants et les autres êtres vivants.

Le rayonnement nucléaire est un poison que l’on ne peut ni voir, ni sentir, ni goûter. Ses effets sur la santé sont graves et se transmettent aux générations suivantes. Les isotopes libérés par les centrales nucléaires peuvent contaminer l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons et la nourriture que nous mangeons. Ils ont des effets radioactifs et chimiques toxiques sur le corps humain.

Les effets du rayonnement ionisant sont observables très tôt lors d’une catastrophe nucléaire, dans les traumatismes psychologiques et sociaux qui détruisent les familles et les communautés. Avec le temps, les risques de développer différents types de cancers s’accroissent également, et des altérations génétiques permanentes se révèlent.

Il s’est avéré qu’on ne saurait cautionner l’emploi du terme «sécurisé» dans le cadre de l’industrie nucléaire. Des accidents graves qui avaient été jugés hautement improbables se sont produits à diverses reprises.[viii] Les conséquences graves de tels accidents ont été régulièrement ignorées ou écartées par les États et les entreprises impliquées.

Établir des niveaux «acceptables» d’exposition au rayonnement ionisant et aux toxines chimiques libérés lors d’accidents et d’essais nucléaires s’est révélé trompeur et dangereux. Après Tchernobyl, Fukushima et d’autres accidents, le niveau «acceptable» de contamination a simplement été augmenté afin de minimiser la gravité perçue de l’incident et de détourner la critique publique.

Le même type de politique est également la norme autour des sites d’essais nucléaires. Les étrangers utilisant les terrains répétaient aux riverains qu’ils n’avaient rien à craindre des retombées radioactives. Parfois, ils ne leur demandaient même pas de quitter les zones à haut risque. On rapporte de nombreux cas où des médecins militaires envoyés pour étudier les effets du rayonnement avaient l’autorisation d’examiner les victimes des essais, mais pas de leur prodiguer des soins médicaux. Les effets néfastes des substances nucléaires sur les communautés riveraines des zones d’essai nucléaire perdurent encore.[ix]

Au cours des dernières décennies, de nouvelles normes humanitaires ont été élaborées contre les armes chimiques et biologiques de destruction massive, les armes à laser, les mines antipersonnel et les armes à sous-munitions. La volonté affichée par les plus grandes puissances nucléaires d’éradiquer les armes chimiques de la Syrie constitue à la fois un cas typique et un précédent pour les actions à venir.

Obtenir une interdiction humanitaire du même type pour l’arme la plus puissante au monde sera ardu. Les puissances nucléaires semblent vilipender les préoccupations de la majorité en appuyant continuellement l’importance des armes nucléaires, en modernisant leurs arsenaux pour continuer à les utiliser pendant plusieurs décennies encore et en minimisant l’obligation de négocier des mesures efficaces pour le désarmement nucléaire énoncée par le Traité de non-prolifération nucléaire. Néanmoins, un nouveau collectif mondial pour l’abolition transforme le débat autour du nucléaire. Les gouvernements, les organisations internationales, les campagnes de la société civile et les réseaux religieux sont en train de délégitimer les armes nucléaires, compte tenu des conséquences sanitaires, humanitaires et environnementales. En conséquence, la légitimité et le prestige associés aux armes nucléaires s’érodent.

Le discernement œcuménique dans les questions nucléaires

Le Conseil œcuménique des Églises souligne systématiquement depuis longtemps la nécessité d’engager une réflexion et une action de sensibilisation éthiques sur les armes et l’énergie nucléaires du point de vue de la justice, de la participation et de la durabilité. En 1948 déjà, la Première Assemblée du COE avait déclaré que la guerre au moyen d’armes «atomiques» et d’autres armes modernes était «un péché contre Dieu et une dégradation de l’homme». Depuis lors, les politiques des Églises s’emploient à écarter les dangers nucléaires.

En 1975, la Cinquième Assemblée mit en garde contre les «dilemmes éthiques» soulevés par la production d’énergie nucléaire et les armes nucléaires, les risques du stockage des déchets et la diffusion de la technologie nucléaire.[x] La Conférence mondiale de 1979 sur la foi, la science et l’avenir avertit également que l’énergie nucléaire ne pourrait pas jouer un rôle significatif à long terme dans la réduction des émissions de CO2, demanda un moratoire sur la construction de centrales nucléaires et souligna l’urgence d’un changement majeur en direction de l’énergie renouvelable.[xi]

En 1983, la Sixième Assemblée demanda l’élaboration d’«un texte de loi international déclarant illégales, en tant que crime contre l’humanité, la détention et l’utilisation des armes nucléaires». Les préoccupations œcuméniques exprimées trois ans plus tard lors de la catastrophe de Tchernobyl s’appliquent également à la crise de Fukushima aujourd’hui: la sécurité des travailleuses et travailleurs occupés dans le secteur de l’énergie nucléaire, le silence officiel systématique à propos de risques attestés et le déni du droit des citoyens à l’information sur les dommages qui pourraient les affecter personnellement.

En 1989, le Colloque du COE sur l’énergie nucléaire notait que «les actions humaines violent souvent l’intégrité de la création et, aujourd’hui, mettent en danger sa survie même», et recommandait trois principes éthiques en matière de technologie énergétique qui demeurent valables pour évaluer l’énergie nucléaire aujourd’hui: (a) la responsabilité à l’égard des générations futures de promouvoir la «durabilité de la création», (b) la justice en tant que moyen d’assurer la survie et l’accomplissement de l’humanité, et (c) la participation des gens aux choix énergétiques qui affectent directement leur vie». [xii]

La Déclaration du Comité central de 2009 sur l’éco-justice et la dette écologique mentionne des préoccupations relevant des utilisations tant militaires que civiles de l’énergie nucléaire: le concept de «dette écologique», qui fait référence aux dommages causés aux populations par la fabrication, les essais et le déploiement d’armes nucléaires et par l’«hiver nucléaire» et la famine qu’un conflit nucléaire peut causer; l’ère de la «consommation illimitée» alimentée en partie par l’énergie nucléaire; et les conclusions économiques et écologiques qui démentent les affirmations selon lesquelles l’énergie nucléaire est sûre, bon marché et fiable.

En 2011, le Rassemblement œcuménique international pour la paix (ROIP), en Jamaïque, réaffirma l’appel du COE au «désarmement nucléaire total». Il déclara que la catastrophe de Fukushima de 2011 «a prouvé une fois de plus que nous ne devons plus compter sur l’énergie nucléaire comme source d’énergie».

En 2013, l’Assemblée du COE réunie en Corée du Sud déclara qu’il fallait que, dans la péninsule coréenne, «la sécurité commune de la population devienne une priorité plus grande qu’une sécurité nationale fondée sur la division, la compétition et les armements», et elle appela à l’élimination des centrales nucléaires et des armes nucléaires de l’Asie du Nord-Est.[xiii]

Le plaidoyer œcuménique contre les dangers nucléaires se manifeste dans l’engagement mondial des Églises membres. Du Canada à l’Inde, du Japon à l’Australie, de l’Allemagne aux îles Marshall, les Églises s’opposent à la construction de centrales nucléaires, protestent contre la présence d’armes nucléaires et soutiennent les communautés affectées par l’extraction de l’uranium, les essais nucléaires et les catastrophes nucléaires. Beaucoup de ces luttes sont menées en coopération avec des adeptes d’autres religions.

Le Comité central du COE reconnaît que certaines Églises continuent leur cheminement avec le sujet complexe de l’énergie nucléaire et convient que certaines Églises peuvent avoir un processus différent, suivant leur contexte, pour aborder la question de l’énergie nucléaire. APPROUVÉ

Les responsables d’Église de trois pays d’Afrique ont été des agents catalyseurs de la mise en place de la Zone exempte d’armes nucléaires en Afrique (ANWZ/ZEANA) en 2009, qui répondait à une recommandation de l’Assemblée du COE de 2006. Un réseau œcuménique de défense de causes constitué par le COE a aidé à garantir que le Traité sur le commerce des armes (TCA) de 2013 respecte les critères humanitaires et les droits humains, conformément à une décision du Comité central de 2011. Suivant une recommandation de l’Assemblée de Busan, des Églises des six continents sont engagées dans des efforts coordonnés de plaidoyer œcuménique en faveur d’une interdiction des armes nucléaires pour motifs humanitaires.

Intendance de la création et gestion des risques

Les chrétiennes et les chrétiens sont appelés à prendre leur part dans la responsabilité de sauvegarder la création de Dieu et de protéger le caractère sacré de la vie. La gestion responsable et inclusive de l’énergie aujourd’hui doit mieux prendre en compte le bien commun, l’intégrité de la création et l’avenir de l’humanité. Les sources d’énergie doivent être sûres, efficaces et renouvelables. Les économies d’énergie doivent faire partie intégrante de l’utilisation de celle-ci. Les utilisations actuelles ne doivent pas créer de graves problèmes pour l’avenir. L’énergie d’aujourd’hui doit être telle qu’elle puisse réellement être aussi l’énergie de demain.

Malgré des décennies de recherche, l’énergie nucléaire n’a pas répondu à ces exigences. Elle n’est pas renouvelable, elle n’exploite pas non plus des ressources durables. Du carbone est émis tout au long de la chaîne de production d’énergie nucléaire: extraction du minerai, traitement, transport, construction et opérations de démantèlement, gestion à long terme des déchets nucléaires toxiques. Les affirmations selon lesquelles l’énergie nucléaire est propre et écologiquement compatible semblent ignorer son impact d’ensemble, ses conséquences et ses solutions de remplacement.

L’énergie nucléaire s’est aussi révélée hors de prix, en particulier quand on y inclut les subventions gouvernementales et le transfert des charges aux citoyens, et qu’on reconnaît les coûts incalculables de la gestion des déchets nucléaires à long terme. Un calcul complet des coûts réels doit aussi comprendre les subventions directes et indirectes, les obligations en cas de catastrophe et le démantèlement en toute sécurité. Certains de ces coûts sont cachés; certains continuent indéfiniment. En comparaison d’autres sources d’énergie, les centrales nucléaires impliquent aussi des investissements considérables.[xiv] Typiquement, les fortes subventions gouvernementales à l’énergie nucléaire surpassent de loin le soutien des mêmes gouvernements aux technologies des énergies renouvelables.[xv]

Les importantes dépenses de fonds publics sont également un trait marquant des programmes d’armements nucléaires. Chaque année, les États détenant des armes nucléaires dépensent environ 100 milliards de dollars É.U. pour celles-ci. Les plans actuels de modernisation, de renouvellement et d’extension des armements impliquent un total de 500 milliards de dollars ou plus dans la seule région euro-atlantique. Ces milliards tirés des fonds publics sont une source de revenus considérables pour les entreprises privées, y compris les grandes sociétés également actives dans l’énergie nucléaire. Près de 300 banques, institutions financières et fonds de pension dans 30 pays investissent dans 27 grandes sociétés ayant des contrats en rapport avec les armements nucléaires. En 2013, leurs avoirs s’élevaient au total à 314 milliards de dollars.[xvi]

L’utilisation de l’énergie nucléaire est chargée de risques qui sont difficiles à gérer. La probabilité d’une catastrophe nucléaire peut être relativement faible, mais les conséquences d’une telle catastrophe vont de très lourdes à inimaginables. Le risque, de ce fait, est élevé.

Beaucoup de gouvernements ont pris la décision responsable d’éviter entièrement de tels risques. Après la catastrophe de Fukushima, le Japon, l’Allemagne, la Suisse, l’Espagne, le Mexique et Taiwan ont fermé, cessé de construire ou décidé d’abandonner progressivement leurs centrales nucléaires. D’autres États demeurent résolus à s’appuyer sur des sources d’énergie non nucléaires et à s’opposer à toute forme de recours aux armes nucléaires.

Les gouvernements qui financent les centrales nucléaires acceptent de ce fait des risques auxquels ils exposent aussi leur population. Ils se servent de fonds publics pour subventionner une industrie que les investisseurs privés évitent à cause de ses risques inhérents. En plus de subventions de plusieurs milliards de dollars, les gouvernements accordent à l’industrie nucléaire des exemptions de responsabilité en cas d’accident ou de catastrophe. La perte économique totale causée par la catastrophe de Fukushima, par exemple, est estimée à un montant situé entre 250 et 500 milliards de dollars.[xvii]

Déployer des armes nucléaires, c’est prendre ce qui est sans doute le plus grand risque délibéré de l’histoire de l’humanité. Premièrement, le gouvernement concerné doit se référer à une menace crédible pour justifier l’utilisation de ses armes. Deuxièmement, il doit compter sur la gestion du risque par ses ennemis pour éviter d’être attaqué. Troisièmement, il doit être prêt à abandonner sa propre gestion du risque s’il est attaqué. Ses adversaires sont confrontés aux mêmes contradictions. Depuis des décennies, le destin de la terre est suspendu au fil de ce curieux pari. Assurément, persister dans un tel pari, c’est se moquer du Créateur.

Malgré les traités et les accords, la prolifération des armes nucléaires demeure un risque permanent. Alors que le nombre des ogives nucléaires a été réduit depuis la guerre froide, la tendance générale des États dotés d’armes nucléaires est de moderniser plutôt que d’éliminer leurs arsenaux. En outre, le nombre des pays capables de produire des armes nucléaires a augmenté. Le simple fait d’avoir un programme d’armements nucléaires apparaît comme un argument puissant dans les relations internationales, même pour un petit pays.

Liens entre l’énergie nucléaire et les armes nucléaires du point de vue de la sécurité et des possibilités

L’énergie nucléaire constitue la voie vers l’acquisition de l’équipement, des matériaux et de la technologie nécessaires à la fabrication d’armes nucléaires. Présentée comme «l’atome pour la paix» et «l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire», l’expansion de cette énergie a favorisé celle des armes nucléaires. L’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins civiles peut cacher des intentions militaires et inciter les pays à retraiter le plutonium contenu dans les déchets nucléaires pour l’utiliser à la fabrication d’armes. Les pays ayant des niveaux technologiques différents peuvent utiliser le plutonium de qualité civile pour les ogives nucléaires.

Les installations nucléaires civiles et militaires sont autant de cibles potentielles d’actes de terrorisme ou de guerre. Les substances radioactives peuvent être volées ou vendues et combinées à des explosifs classiques pour fabriquer une bombe «sale».

Comme plus de 400 centrales nucléaires sont en activité dans le monde entier et que quinze pays en ont besoin pour assurer le quart ou davantage de leur production d’électricité, le remplacement de l’énergie nucléaire prendra du temps. Pourtant il existe d’autres solutions, plus économiques, plus sûres et plus durables. La première est celle des économies d’énergie. On estime que des mesures dans ce domaine pourraient permettre d’économiser un quart de la totalité de la production actuelle d’énergie, ce qui est bien supérieur à ce qui est aujourd’hui produit grâce au nucléaire. Les économies d’énergie représentent la solution la plus accessible, la moins coûteuse et la plus sûre pour remplacer l’énergie nucléaire.

L’abandon progressif des réacteurs et l’élimination des arsenaux nucléaires offrent d’autres possibilités: recours accru aux énergies renouvelables, appui aux communautés qui voient disparaître les emplois dans le secteur nucléaire et promotion d’industries nouvelles et écologiquement responsables, arrêt de la production de substances nucléaires nocives et suppression de la menace nucléaire dans les relations internationales. Comme la crise climatique, ce démantèlement offrirait aussi l’occasion de démontrer qu’au 21e siècle la bonne gouvernance et la prospérité de l’humanité exigent que l’on repense de manière cohérente les intérêts nationaux et internationaux.

La sortie du nucléaire, pèlerinage de justice et de paix

Dieu est un Créateur généreux, qui fait surgir la vie des atomes et des molécules et offre à sa création la vie en abondance. Le fait de diviser l’atome en éléments mortels et non naturels donne déjà sérieusement matière à réflexion sur les plans éthique et théologique. En utilisant l’énergie de l’atome de telle manière que la vie est menacée et détruite, on commet un péché, celui de faire mauvais usage de la création divine.

Nous sommes appelés à vivre de manière à protéger la vie plutôt que de la mettre en danger ― à ne pas vivre dans la crainte en comptant sur les armes nucléaires pour nous défendre, à ne pas non plus nous livrer au gaspillage en comptant sur l’énergie nucléaire. Nous sommes invités à édifier des communautés et des économies en harmonie avec les multiples dons et promesses de vie accordés par Dieu.

Dans les années 1990, lorsque les Dénés du Sahtu, population autochtone du Canada septentrional, découvrirent que de l’uranium extrait de leurs terres avait été utilisé pour les bombes qui détruisirent Hiroshima et Nagasaki en 1945, ils envoyèrent une délégation de leurs anciens au Japon pour présenter leurs excuses. Nous devons nous aussi porter un témoignage de ce genre, en jugeant les armements et l’utilisation de l’énergie en fonction de leurs conséquences sur les gens et la création divine, en confessant que notre aspiration au confort matériel et nos convenances personnelles nous incitent à ne pas penser à la provenance de l’énergie que nous consommons et à la quantité dont nous avons besoin, en renonçant totalement à soutenir le stockage d’armes nucléaires et en refusant d’accepter que la destruction à grande échelle d’autres populations puisse être une forme légitime de protection pour nous-mêmes.

Les voix des hibakusha et des pi-pok-ja, victimes japonaises et coréennes des bombes atomiques, ainsi que celles des victimes des sites d’essais nucléaires nous appellent à sortir de l’âge nucléaire, comme pour un nouvel Exode. Nous devons écouter tous ceux et celles qui souffrent des méfaits du nucléaire: les personnes dont les corps sont déformés par les mutations génétiques, dont les terres sont empoisonnées à la suite des essais nucléaires, dont les villages et les villes sont contaminés par les accidents nucléaires, et enfin toutes celles qui sont exposées aux radiations parce qu’elles travaillent dans des mines ou des centrales.

Dieu nous délivre du mal, et donc du mal nucléaire. Face à l’éventualité de la destruction de ce qu’il avait créé, Dieu a élargi son alliance pour y inclure la totalité de la création (Genèse 9). L’Esprit de Dieu porte toute la création (Psaume 104). L’exploitation des êtres humains et la destruction de la création vont de pair (Esaïe 23). La parole de Dieu nous conduit vers la présence et le dessein de Dieu dans la création, nous invite à ne pas mettre en danger la bonté de la création et nous rappelle que l’ensemble de celle-ci doit susciter l’émerveillement, la célébration et la louange.

Dieu met devant nous la vie et la mort, les bénédictions et les malédictions. Il nous implore de «choisir la vie» pour que nous et nos enfants puissions vivre (Deutéronome 30). L’Assemblée de Busan nous a rappelé que le «maintenant» de Dieu est imminent, qu’il est le temps eschatologique, le temps de la metanoia, plein de grâce. En tant qu’Églises, nous devons nous éduquer à choisir la vie en nous détournant de l’éclair aveuglant des ogives nucléaires et de la lueur mortelle des réacteurs pour nous tourner vers les sources d’énergie saines existant dans le monde naturel où nous vivons ― le soleil, le vent, l’eau et l’énergie géothermique. Voilà le chemin de l’exode qui nous éloigne des dangers nucléaires et autres.

«Nous avons eu le plaisir de disposer d’énergie en abondance grâce au nucléaire; maintenant, nous avons le déplaisir de devoir démanteler des réacteurs et d’éliminer les déchets radioactifs», peut-on lire dans une déclaration de foi chrétienne coréenne préalable à l’Assemblée de Busan. «Nous affirmons avec force qu’il est nécessaire non pas de garantir la sécurité du statu quo, c’est-à-dire des pays disposant d’armes nucléaires, mais d’assurer la sécurité de la vie de toute l’humanité et de la création.» [xviii]

Dieu nous a préparé un chemin conduisant à la vie, la justice et la paix, loin de l’autodestruction, de la violence et de la guerre.[xix] Dans cet esprit, la Dixième Assemblée a invité les Églises du monde entier à se joindre au pèlerinage œcuménique de justice et de paix et à le renforcer.

C’est pourquoi le Comité central du Conseil œcuménique des Églises, réuni à Genève (Suisse) du 2 au 8 juillet 2014, demande aux Églises membres et aux partenaires et réseaux associés de prendre les mesures suivantes:

1. Poursuivre et approfondir les débats éthiques et théologiques sur les utilisations civiles et militaires de l’énergie nucléaire, de manière à discerner les objectifs qu’elles servent, leur coût réel, les intérêts qu’elles favorisent, les droits qu’elles violent, leurs effets sur la santé et sur l’environnement, ainsi qu’à déterminer s’il existe un témoignage relatif à l’utilisation de l’électricité nucléaire et à l’acceptation de la protection des armes nucléaires.

2. Élaborer et mettre en pratique une spiritualité sensible à l’écologie pour inspirer des changements transformateurs dans les styles de vie des individus et des communautés, opérer des changements positifs en termes de consommation, d’efficacité et de conservation de l’énergie, ainsi que par le recours aux énergies renouvelables, et s’appuyer sur les expériences des Églises membres du COE soucieuses de l’environnement.

3. Appliquer et encourager le désinvestissement des fonds placés dans des industries et des établissements financiers impliqués dans la production d’armes ou de centrales nucléaires et dans les exportations qui s’y rapportent et plaider pour que les ressources investies par les États dans les armes et les centrales nucléaires soient réinvesties dans le développement des énergies renouvelables et dans la reconversion des communautés qui voient les entreprises travaillant dans le nucléaire fermer.

4. Soutenir la réadaptation, l’accompagnement pastoral, les actions en justice et la compensation des pertes pour les victimes d’accidents et d’essais nucléaires, notamment les survivants de la catastrophe de Fukushima au Japon et les victimes des essais nucléaires dans le Pacifique; soutenir le procès intenté devant la Cour internationale de justice par les îles Marshall contre les États disposant d’armements nucléaires.

5. Inviter leurs gouvernements à se joindre aux efforts entrepris par d’autres gouvernements et à soutenir les efforts de la société civile pour interdire la production, le déploiement, le transfert et l’utilisation d’armes nucléaires, conformément au droit humanitaire international et aux obligations internationales en vigueur.

6. Se joindre aux réseaux œcuméniques de défense de la cause collaborant avec des organisations de la société civile, des Églises et d’autres groupes religieux dans des alliances ouvertes et participatives, comme la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN).

7. Soutenir les mesures spécifiques en faveur de l’objectif œcuménique de longue date visant à la dénucléarisation de la péninsule coréenne, et notamment à un moratoire sur les manœuvres militaires et à la négociation d’accords régionaux collectifs sur la sécurité pour remplacer la dissuasion nucléaire.

8. S’opposer à la multiplication des bases militaires, des forces nucléaires et des missiles de défense en Asie ou susceptibles de viser ce continent et faire connaître la résistance de l’opinion publique à cette expansion militaire, notamment à la nouvelle base navale du village de Gangjeong sur l’île de Jeju, en République de Corée.

Le Comité central appelle les Églises membres et les partenaires et réseaux associés à lancer des campagnes nationales et internationales coordonnées avec le COE en vue des objectifs suivants:

9. Prier instamment les 31 États qui ne disposent pas d’armes nucléaires – qui appellent au désarmement, tout en dépendant des forces nucléaires des États-Unis – à soutenir activement l’élimination des armes nucléaires, conformément au droit humanitaire international, à éloigner toutes les armes nucléaires de leur territoire et à négocier des accords de sécurité collective fondés sur le principe du non-nucléaire.

10. Encourager la création de nouvelles zones libres d’armes nucléaires, notamment en Asie du Nord-Est et au Moyen-Orient, ainsi que des mesures pour consolider les zones existantes en Asie du Sud-Est, dans le Pacifique, en Amérique latine et en Afrique face à toute présence ou menace d’armes nucléaires.

11. Prier instamment les gouvernements d’arrêter les centrales nucléaires et de changer les modalités de la consommation d’énergie pour améliorer l’efficacité et les économies énergétiques, réduire les émissions de carbone et les déchets toxiques et développer leurs ressources en énergies renouvelables.

12. Organiser des campagnes cohérentes et interdisciplinaires en accord avec les présentes recommandations, dans le cadre de leur contribution au pèlerinage œcuménique de justice et de paix.



NOTES

[i] Déclarations d’Églises membres et de conférences œcuméniques et interreligieuses ayant abordé la question nucléaire avant et après l’Assemblée du COE à Busan:

· Declaration of the International Conference on the East Japan Disaster, “Resisting the Myth of Safe Nuclear Energy: The Fundamental Question from Fukushima”, Église unie du Christ au Japon, Sendai, mars 2014.

· A Call for Peace and Reconciliation on the Korean Peninsula: Ecumenical Korea Peace Statement, Église méthodiste unie et al., Atlanta, mai 2013

· A Joint Statement on Peace in the Korean Peninsula, Église presbytérienne de Corée – Église presbytérienne (États-Unis), Louisville, avril 2013

· Sang-Saeng: Living Together in Justice and Peace, Document de travail de la consultation de sensibilisation au nucléaire pré-Assemblée, COE-œcuménique-interreligieux, Séoul, décembre 2012

· No to Nuclear Power! Faith Declaration from Fukushima, Conseil national des Églises du Japon, Fukushima, décembre 2012

· Christians for a Nuclear Free Earth, déclaration œcuménique, Tokyo, mai 2012

· Faith Declaration for a World Free of Nuclear Weapons and Nuclear Energy, Korean Network for a World Free of Nuclear Power and Weapons, Séoul, mars 2012

· For a World without Nuclear Power Plants, Église anglicane du Japon, Kyoto, mai 2012

· Conférences interreligieuses asiatiques sur l’article neuf de la Constitution japonaise, trois déclarations de conférences: Okinawa, 2012; Séoul, 2010; Tokyo, 2008

· For a World of Peace, a World Free of Nuclear Weapons, déclaration œcuménique coréenne et internationale, 2010

[ii] Self-assured destruction: The climate impacts of nuclear war, Alan Robock et Owen Brian, Bulletin of the Atomic Scientists, 2012, http://climate.envsci.rutgers.edu/pdf/RobockToonSAD.pdf

[iii] Joint Statement on the Humanitarian Consequences of Nuclear Weapons, 68e Session, Assemblée générale de l’ONU, 2013, http://www.reachingcriticalwill.org/images/documents/Disarmament-fora/1com/1com13/statements/21Oct_Joint.pdf

[iv] Command and Control, Eric Schlosser, Allen Lane, 2013

[v] Nuclear Famine: Two Billion People at Risk, Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire, 2013, http://www.ippnw.org/pdf/nuclear-famine-two-billion-at-risk-2013.pdf

[vi] Voir le document d’information, Timeframe of Care, Mary Lou Harley, ancienne membre du Conseil d’administration, Société de gestion des déchets nucléaires canadienne

[vii] Rapport d’étude final : Choisir une voie pour l’avenir, Société de gestion des déchets nucléaires canadienne, 2005, http://www.nwmo.ca/studyreport

[viii] Echelle internationale des évènements nucléaires et radiologiques. Agence internationale de l’énergie atomique, http://www-ns.iaea.org/tech-areas/emergency/ines.asp

[ix] Rapport du Rapporteur spécial (Calin Georgescu), Conseil des droits de l’homme, Genève, 3 septembre 2012

[x] Briser les barrières, Rapport officiel de la Cinquième Assemblée du COE, 1975, p. 252

[xi] Faith and Science in an Unjust World, Vol. II, WCC, 1979, p. 90

[xii] Church and Society Working Group Report, World Council of Churches Consultation on Nuclear Energy, Kinshasa, Zaïre, 1989

[xiii] Déclaration sur la paix et la réunification de la péninsule coréenne, 10e Assemblée du COE, 2013, http://www.oikoumene.org/fr/resources/documents/assembly/2013-busan/adopted-documents-statements/peace-and-reunification-of-the-korean-peninsula

[xiv] Par exemple, aux États-Unis, un dollar investi dans l’efficacité énergétique peut produire cinq fois plus d’électricité que s’il est investi dans l’énergie nucléaire. Les investissements dans l’énergie éolienne peuvent produire 100 fois plus d’électricité. Fukushima and the Future of Nuclear Power, Green Cross International, 2011, http://www.gcint.org/sites/default/files/article/files/GCI_ Perspective_Nuclear_Power_20110411.pdf

[xv] Ibid. Aux États-Unis, la proportion était de dix contre un en 2009 – USD 55 milliards pour le nucléaire, USD 5.5 milliards pour l’énergie solaire et éolienne.

[xviii] Faith Declaration for a World Free of Nuclear Weapons and Nuclear Energy, Séoul, République de Corée, mars 2012

[xix] Exodus to a New Earth, plénière sur la paix, 10e Assemblée du COE, in Ecumenical Review, December 2013, p. 484.