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GEN 2 Rapport du président

22 février 2005





En cette aube du xxie siècle, notre monde est marqué par une intensification de l’incertitude et de l’inquiétude. C’est un monde meurtri, un monde dominé par des forces mauvaises qui alimentent une culture de violence et de désespoir. Les signes des temps sont clairs : la pandémie du sida, le génocide au Soudan, la catastrophe provoquée par le tsunami en Asie du Sud-Est, pour ne citer que quelques exemples. Les conflits, la pauvreté et l’injustice ont aggravé l’angoisse et le désespoir dans de nombreuses sociétés. Le monde a désespérément besoin de guérison dans presque tous les domaines de la vie humaine. C’est pourquoi, pour la dernière réunion de ce Comité central, je voudrais concentrer nos réflexions sur la guérison. Comme vous le savez, la prochaine Conférence mondiale sur la mission et l’évangélisation, qui aura lieu du 9 au 16 mai à Athènes, aura pour thème : « Viens Esprit Saint, guéris et réconcilie ! – Appelés en Christ à devenir des communautés de réconciliation et de guérison » J’espère que mon rapport et la discussion qui suivra permettront d’alimenter les débats de cette conférence.


Ce nouveau contexte mondial a suscité un regain d’intérêt et d’attention pour la guérison et, de ce fait, les Eglises sont confrontées à des questions fondamentales dans les domaines de la théologie, de la missiologie, de l’éthique et de la pastorale, questions qu’elles doivent examiner de façon critique. Personnellement, je me placerai dans une perspective missiologique : je veux considérer la guérison comme étant, pour l’Eglise, action missionnaire de transformation, de dynamisation et de réconciliation.



REDECOUVRIR LE MINISTERE DE GUERISON DE L’EGLISE

La guérison relève de l’essence même de l’Eglise. Dieu a donné à l’Eglise sa grâce et son pouvoir de guérison. C’est pourquoi il convient de corriger la conception missiologique erronée, mais largement répandue, qui considère la guérison comme un « ministère spécialisé » et n’y voit pas un élément fondamental ; il s’agit de parvenir à une conception ecclésiologique qui considère la guérison comme partie intégrante de la nature de l’Eglise, qui se manifeste au travers de sa vie sacramentelle, de son action diaconale et de son activité évangélisatrice.


1) JESUS CHRIST : LE GRAND GUERISSEUR DE TOUS LES TEMPS


  1. La guérison est ancrée dans la révélation de Dieu. Tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, Dieu se révèle comme artisan de guérison. La maladie apparaît comme rupture de la relation à Dieu, comme une aliénation par rapport à Dieu. Il y a guérison lorsque sont rétablies les justes relations à Dieu. La plupart des miracles de Jésus sont des miracles de guérison. La guérison est une dimension essentielle de la mission du Christ ainsi qu’une manifestation concrète de son œuvre de rédemption. C’est un signe et une anticipation de la venue eschatologique du Royaume de Dieu (cf. Lc 10,9) et de la participation au Royaume de Dieu, qui sera parachevée dans la parousie. Le Christ a donné à ses disciples le ministère de guérison : guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons ; le Royaume de Dieu est parmi vous (Mt 10,1, 5, 7 ; Lc 9,1-2 ; 10,9). La guérison est devenue une composante essentielle de la mission de l’Eglise primitive (Ac 3,1-10 ; 9,12, 17,18 ; 32-35 ; 14,19-20 ; 20,7-12). Pourtant, au cours des siècles suivants, les circonstances historiques ont fait que la guérison a beaucoup perdu de son importance dans la vie et le témoignage de l’Eglise.


  1. Une meilleure prise de conscience de la guérison. Nous constatons depuis quelque temps que le ministère de guérison est en train de renaître dans l’Eglise. Le désordre écologique, l’injustice économique et l’accroissement de la violence ainsi que le vécu de souffrances scandaleuses et inexplicables alimentent l’angoisse et le désespoir chez les gens qui, de ce fait, se préoccupent de plus en plus de la guérison. Selon les statistiques, quatre à cinq millions de pèlerins se rendent chaque année à Lourdes dans l’espoir d’y trouver la guérison. Nous constatons le même phénomène, sous de multiples formes, dans différentes parties du monde. On voit se multiplier, dans le christianisme, des cultes et mouvements de base centrés sur la guérison et dont les différentes formes de spiritualité sont axées sur la guérison. Parfois, ces mouvements sont interconfessionnels et même syncrétistes. Les Eglises redécouvrent ce domaine de la guérison, ayant mieux pris conscience de l’importance cruciale qu’il revêt pour la vie et la mission de l’Eglise. De nombreuses Eglises et organisations œcuméniques ont lancé des programmes spéciaux et créé des groupes de travail chargés d’étudier différents aspects et implications de la guérison.


  1. La guérison : thème récurrent du mouvement œcuménique. Dans le domaine de la mission, la guérison a toujours occupé une place importante. L’histoire de la mission est riche d’initiatives prises par des missionnaires qui ont voulu faire connaître l’Evangile jusqu’aux confins du monde. Par ailleurs, la guérison est inscrite au programme œcuménique depuis la naissance du mouvement œcuménique moderne. La conférence d’Edimbourg (1910), les conférences missionnaires qui ont suivi ainsi que les assemblées du COE et plusieurs autres grands rassemblements œcuméniques ont, plus ou moins intensivement, abordé le thème de la guérison. On remarque que naguère, dans le mouvement œcuménique, on considérait fondamentalement que la guérison relevait des « missions médicales » des Eglises, ce qui correspond à une perspective inspirée des cultures occidentales. Le colloque de Tübingen, en 1962, a mis au premier plan de ses discussions les questions liées aux soins communautaires et aux « soins de santé primaires », qui étaient alors mis en relation avec la mission. Ce même colloque a souligné la nature holistique et la portée globale du ministère de guérison de l’Eglise. Il y eut ensuite Tübingen II, en 1967, qui a créé, dans la structure du COE, la Commission médicale chrétienne (CMC). Pendant plus de deux décennies, la CMC a joué un rôle important en rappelant aux Eglises l’importance cruciale de la guérison pour la mission de l’Eglise et en les appelant à lui donner plus d’importance.


2) DE LA CONCEPTION FONCTIONNELLE A LA CONCEPTION ONTOLOGIQUE DE LA GUERISON


  1. La guérison est de nature sacramentelle. C’est un don (charisme) de l’Esprit Saint (1 Co 12,7-11) que l’Eglise exerce par le baptême, l’ordination et l’onction sacramentelle. L’eucharistie est un sacrement de guérison. Par elle, l’Eglise proclame que le Christ est le Guérisseur du monde, et l’Eglise, corps vivant du Christ, devient une communauté de guérison et fait entrer l’ensemble de la création en communion avec Dieu. La diaconie est l’action de guérison accomplie par la communauté eucharistique. La thérapie que l’Eglise pratique et proclame dans l’eucharistie doit déboucher sur une thérapie pour le monde entier. Par son engagement missionnaire, la diaconie de guérison exercée par l’Eglise (par laquelle elle distribue l’amour de Dieu, source de guérison et de vie) s’adresse à toute l’humanité et à toute la création. Comprise dans ce sens global, la diaconie de l’Eglise dépasse les limites des activités des institutions « diaconales ». L’Eglise est fidèle à sa nature et à sa vocation lorsqu’elle devient une communauté de guérison – une communauté d’amour, de prière, de partage, de service, de proclamation, de dynamisation et de réconciliation (Lc 22,27). Outre la spiritualité, chacune de ces dimensions et formes de la mission de l’Eglise joue un rôle important dans la guérison. Chacune sous-tend et exprime l’acte de guérison accompli par l’Eglise. La prière a un impact thérapeutique. La puissance divine de guérison se révèle en réponse à la prière.


  1. Intégration de la spiritualité et de la médecine. Dans l’Ancien Testament, la guérison est en rapport avec tous les aspects de la vie humaine : il s’agit du rétablissement de l’intégrité du corps, de l’esprit et de l’âme. Sans doute la guérison physique a-t-elle constitué une partie importante du ministère de guérison exercé par le Christ ; pourtant, ce qu’il visait surtout, c’était une guérison totale dans la perspective du salut. La santé du corps est importante parce que c’est le canal par lequel passe la grâce de Dieu, mais la guérison ne se limite pas au corps : elle concerne l’ensemble de la personne, dans tous les aspects, dimensions et manifestations de sa vie. C’est pourquoi il y a un lien très étroit entre guérison physique et guérison spirituelle. Nous devons considérer la guérison dans une perspective holistique. La pastorale et l’accompagnement spirituel doivent aller de pair avec les soins institutionnels et médicaux. Il faut dépasser la dichotomie entre les aspects spirituels et les aspects médicaux de la guérison, et intégrer « guérison scientifique » et « guérison divine ». Si nous considérons la guérison dans une perspective holistique, nous allons dans la bonne direction. Sa riche spiritualité et sa vision holistique permettent au christianisme d’apporter une contribution importante à la guérison scientifique.


  1. Un seul ministère, sous différentes formes. Comment l’Eglise exerce-t-elle son ministère de guérison ? Selon les époques et les contextes, la manière dont l’Eglise a exercé son ministère de guérison a revêtu des formes très diverses et employé des moyens très différents. De façon générale, l’Eglise orthodoxe et l’Eglise catholique considèrent que la guérison est inséparable de la spiritualité de l’Eglise et elles accordent une place importante à la liturgie, aux images, aux icônes et aux pèlerinages. Par contre, les Eglises de tradition protestante donnent la préférence au suivi personnel et à la confession. Au siècle dernier, l’Eglise catholique et les Eglises protestantes ont été influencées par les mouvements charismatiques. Ces dernières années, certaines de ces Eglises ont publié d’excellents documents sur le ministère de guérison. Outre les traditions bibliques et liturgiques, les normes et formes culturelles autochtones jouent, elles aussi, un rôle important dans le ministère de guérison exercé par les Eglises. Pourtant, le mouvement œcuménique ne s’est pas suffisamment intéressé à ce domaine particulier. Il conviendrait d’y consacrer de sérieuses discussions. La guérison est partie intégrante du sacerdoce collectif de l’Eglise, chaque chrétien devant assumer un ministère de guérison. Et, dans ce cadre, une fonction et une vocation particulières sont attribuées au ministère ordonné.


  1. Un rapport étroit entre la guérison et la justice. Quel sens donnons-nous au mot « guérison » ? La puissance divine de guérison est à l’œuvre partout où – et chaque fois que – l’Eglise s’occupe des malades et exprime sa solidarité avec les opprimés. Le Christ ne s’est pas contenté de guérir les malades, il a également tendu la main aux pauvres ; Il ne s’est pas contenté de s’identifier aux opprimés, Il s’est également fermement prononcé contre l’injustice. La guérison implique nécessairement le témoignage prophétique de l’Eglise. Le ministère de guérison de l’Eglise ne doit pas se limiter au service médical ou à l’accompagnement pastoral : il implique d’exercer une diaconie sociale, d’œuvrer pour la justice, de donner espoir aux personnes déprimées, d’apporter la réconciliation aux victimes de l’aliénation et la libération aux personnes marginalisées. Outre le traitement médical, la guérison implique que l’on s’attaque aux racines de l’injustice. L’Eglise perd son identité et sa crédibilité, sa raison d’être, si elle ne se conçoit pas comme la communauté de guérison de Dieu, son agent chargé d’exécuter, dans la puissance du Saint Esprit, sa mission de transformation, de dynamisation et de réconciliation.



LA GUERISON EST TRANSFORMATION

Les guérisons pratiquées par le Christ (qui allaient au delà de la simple guérison physique) visaient, en fin de compte, à transformer et recréer l’humanité et la création en instaurant une nouvelle qualité de relations entre Dieu, l’humanité et la création. En tant qu’elle est transformation, la guérison implique :


1. AFFIRMATION DE LA VIE


  1. La guérison est le début d’une vie nouvelle en Christ. La vie dans sa « plénitude », la vie « en abondance », la « vie éternelle » s’est incarnée dans le Christ. La transformation de « toutes choses », « et sur la terre et dans les cieux » (Col 1,20), dans la perspective de la plénitude de vie, a commencé en Christ : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10,10). Toute vie vient de Dieu. La guérison de la vie, elle aussi, vient de Dieu ; c’est lui la source première de la guérison. Une prière orthodoxe dit que Dieu est « le médecin de nos âmes et de nos corps ». L’événement-Christ est la transformation de la vie et l’inauguration d’une vie nouvelle (Col 3,9-10). Tel est, effectivement, l’objectif de la guérison. La vie est don de Dieu, et la guérison est le signe de la renaissance de la vie : « Voyez, je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,5).


  1. Guérir, c’est restaurer ce qui est brisé dans notre vie. Le péché de l’homme a provoqué la désagrégation de la vie dans ses dimensions et manifestations humaines et écologiques. Séparée de son Créateur, la vie est disloquée, pervertie. Le Christ est venu restaurer l’intégrité de la vie et lui rendre sa qualité. Dans ce sens, la guérison est essentiellement re-création ; c’est une restauration et une redécouverte de l’intégrité, de la cohérence et de l’unité de la vie, qui est alors réorientée vers un nouvel avenir eschatologique, par Jésus Christ. C’est sur la croix qu’ont été opérées la transformation et la re-création de la création et de l’humanité ; la résurrection a parachevé ce processus.


  1. Guérir, c’est rétablir l’intégrité de la vie. L’intégrité est une dimension essentielle de l’anthropologie biblique, de la conception de la vie qu’on trouve dans la Bible (Gn 2,7 ; 1 Th 5,23 ; Rm 12,1-2 ; Jn 5,1-15). Guérir, c’est restaurer un ensemble cohérent qui a été bouleversé, désagrégé et désorienté. Dans l’Eglise orthodoxe, la confession est faite pour les péchés de l’âme, de l’esprit et du corps, considérés comme indissociables, et la guérison est accordée à tous les péchés qui relèvent de ces différentes dimensions de la vie humaine. A la différence de la conception rationaliste des Lumières, la théologie et la philosophie des Eglises orthodoxes considèrent la personne humaine et, plus généralement, la vie dans une perspective holistique. Du fait que la religion est de plus en plus souvent renvoyée à la sphère du privé et que, par ailleurs, les sciences médicales tendent à se compartimenter de plus en plus, nous en sommes arrivés à perdre de vue la dimension holistique de la guérison. Dans sa définition de la guérison, l’Organisation mondiale de la santé souligne bien l’importance critique de l’intégrité. De son côté, la Commission médicale chrétienne a elle aussi affirmé une vision holistique de la guérison, la considérant comme « un état dynamique de la santé de l’individu et de la société, de la santé physique, mentale, spirituelle, économique, politique et sociale, un état où les personnes sont en harmonie les unes avec les autres, avec l’environnement matériel et avec Dieu ».1 La théologie chrétienne doit refuser toute approche dualiste et dissociative, et promouvoir une vision holistique de la vie et de la guérison.


  1. Guérir, c’est faire retourner la vie à sa source. Guérir, ce n’est pas seulement normaliser la fonction d’un organe particulier. C’est aussi sanctifier la vie en redécouvrant son authenticité et sa qualité en tant qu’elle a été créée à l’image de Dieu. Se détourner de Dieu, c’est rejeter le don que Dieu nous fait de la vie et s’exposer au péché et à la mort. De nos jours, nous sommes entourés de forces qui visent à détruire la vie, ainsi que de valeurs qui transforment la vie, qui se présentent à nous sous des formes et des noms différents. Ces forces et ces valeurs menacent le tissu même de la vie : la vie est menacée moralement, spirituellement, physiquement et écologiquement. Ce n’est qu’avec le Christ et dans la puissance de l’Esprit Saint que la vie retrouve sa nature et sa dignité originelles. Le ministère de guérison de l’Eglise doit avant tout affirmer le caractère sacré de la vie, qui est don de Dieu, et appeler les chrétiens à s’engager en faveur d’une qualité de vie qui reflète les valeurs de l’Evangile. Guérir, c’est servir la vie. C’est une invitation à se tourner vers Dieu, à se convertir et à croire à l’Evangile (Mc 1,15), source de la vie authentique.


2) LIBERATION DU PECHE


  1. Guérir, c’est redécouvrir l’humanité authentique. Considéré dans une perspective holistique, guérir, ce n’est pas seulement faire disparaître des maladies physiques ; la guérison libère l’homme des maux physiques, mentaux et spirituels. Ceux qui s’approchaient du Christ étaient des pécheurs, opprimés et persécutés. La guérison que leur apportait le Christ transformait leur vie en les libérant de leur désagrégation physique, intellectuelle et morale ainsi que du pouvoir du mal et du péché (Mc 5,34 ; Lc 7,50). C’est pourquoi, sous toutes ses formes et manifestations, la guérison est essentiellement une lutte contre les forces du mal qui nient la liberté et la dignité du don divin de la vie. Ces forces du mal ne relèvent pas seulement du domaine socio-économique ; elles sont aussi morales, spirituelles, rationnelles et écologiques. La guérison vise à combattre ces forces et à redécouvrir ce qui est authentiquement humain. C’est ce concept biblique qui doit continuer à prévaloir si l’on veut que la conception chrétienne de la guérison devienne la force motrice de tout processus de guérison.


  1. La relation entre la guérison et le salut. Guérir, c’est arracher la vie aux puissances du mal qui la menacent, la désintègrent et la corrompent. C’est un processus dont l’aboutissement est la guérison pleine et ultime en Christ. Dans ce sens, la guérison est essentiellement salut. Dans le Nouveau Testament, le salut (soteria) et la guérison (thérapeuô) sont deux termes utilisés indifféremment (cf. Lc 10,9 ; Mc 5,34 ; 6,56 ; Mt 10,7-8). La guérison, c’est la proclamation du salut en Christ ; elle donne une vie nouvelle en communiquant aux faibles et aux désespérés la puissance vivificatrice de l’Esprit Saint. Il faut considérer la guérison dans le contexte de l’économie divine du salut en Jésus Christ. Les guérisons miraculeuses opérées par le Christ n’étaient pas des événements isolés et réduits à eux-mêmes ; ils avaient pour objectif le salut : « Et ceux qui le touchaient étaient tous sauvés » (Mc 6,56). La théologie et la spiritualité orthodoxes soulignent fortement cet important aspect de la guérison.


  1. La guérison est source de renouveau. Le renouveau est une dimension essentielle de la libération et du salut. Il nous délivre du péché et de la corruption et il ouvre la voie à l’avenir de Dieu dans le Christ. Le renouveau est un nouveau commencement dans le Christ ; il anticipe l’eschaton. En tant qu’il est processus de libération et de transformation, le renouveau est dynamique, créateur et holistique, et il englobe la totalité de la vie, dans tous ses aspects et expressions. En permanence, l’Esprit Saint renouvelle l’humanité à l’image de Dieu (cf. Col 3,9-10 ; 2 Co 5,17). Le renouveau n’est pas seulement un renouveau de la personne ; il s’adresse à toute l’humanité et au cosmos tout entier.


3) EDIFICATION DE LA COMMUNAUTE


  1. Guérir, c’est établir des relations. La communauté est une dimension essentielle de la vie humaine. En l’absence de communauté, la vie devient source de haine et de violence. Pour la Bible, guérir une personne, c’est l’intégrer dans la communauté avec d’autres personnes ; cette guérison s’adresse tant aux pauvres qu’aux puissants (Mc 5). Etre en harmonie les uns avec les autres et établir des relations, c’est un aspect important de la guérison. En fait, établir des relations revient, fondamentalement, à édifier la communauté. La guérison ne s’adresse pas à l’individu en tant que tel mais toujours à sa relation avec son prochain, avec la nature et avec Dieu. Au travers de l’individu, la guérison s’adresse à l’ensemble de la communauté. La guérison a une dimension personnelle (Ex 15,26 ; Mc 2,11 ; Lc 8,48 ; Jn 5,6), mais aussi une dimension communautaire ainsi que des implications pour la communauté (Lc 5,12-16 ; 8,40-48 ; Mc 5,21-34). Il y a interdépendance étroite entre la guérison et l’édification de la communauté. La guérison est édification de la communauté, et l’édification d’une communauté implique un processus de guérison.


  1. Guérir, c’est rétablir de justes relations avec la création. La guérison affirme que la création de Dieu est bonne dans la mesure où elle est en harmonie avec l’environnement naturel. La création est la demeure de l’humanité. La création est l’œuvre de Dieu lui-même ; c’est pourquoi elle lui appartient et il la donne à l’humanité pour qu’elle l’utilise, mais seulement selon le dessein du Créateur et pour sa gloire. Lorsque les êtres humains font un emploi mauvais ou abusif de la création, ils commettent un péché contre Dieu. Mais les transgressions humaines ont gravement meurtri la création de Dieu, aussi faut-il y porter remède. Dans le contexte de la restauration des relations entre l’humanité et Dieu, la création tient une place importante. Elle joue également un rôle nécessaire dans l’édification de la communauté. Selon la sotériologie orthodoxe, l’économie du Christ englobe la totalité de la création. Il convient d’accorder une attention particulière à cette dimension dans l’écothéologie moderne.


  1. L’Eglise, koinonia christocentrique, est appelée à devenir une communauté de guérison. Etre l’Eglise, c’est être une communauté thérapeutique. L’Eglise est appelée à partager les souffrances et blessures spirituelles et physiques de ses membres et à aller à la rencontre de ceux qui ont besoin de guérison. Par la vie sacramentelle, le témoignage évangélique et l’action diaconale, elle doit aider les gens en un lieu donné à se réintégrer dans la totalité de la vie, de la spiritualité et du témoignage de l’Eglise. L’édification de la communauté est un processus qui doit permettre aux gens de se libérer de leur aliénation vis-à-vis de Dieu et les uns vis-à-vis des autres. Guérir, cela implique instaurer l’harmonie, la paix et l’unité, par opposition au conflit et à la division (Jn 5,6-8, 14). Communauté nouvelle édifiée et transformée par le Christ, l’Eglise a une vocation particulière : être le héraut d’une humanité nouvelle inaugurée par l’événement-Christ. L’action divine de guérison dans la puissance du Saint Esprit sera parachevée lorsque le Christ reviendra dans sa gloire.



LA GUERISION EST DYNAMISATION

Dans le Nouveau Testament, la guérison apparaît aussi comme une « dynamisation », c’est-à-dire un acte qui donne aux démunis et aux marginalisés un pouvoir, en l’occurrence celui de s’opposer aux forces du mal. Les miracles de Jésus sont des « prodiges » (Ac 2,22), des actes qui manifestent sa puissance ; dans la guérison, c’est la puissance de Dieu qui agit en Jésus Christ par le Saint Esprit (Lc 4,14). Dans un monde soumis aux forces de la mondialisation, d’un militarisme toujours croissant, de l’unilatéralisme et d’autres « ismes », la question du pouvoir revêt une importance toujours plus critique. Quels sont les défis et implications de la conception chrétienne du pouvoir en tant que source de guérison, de transformation et de dynamisation ?


1) LE POUVOIR, FORCE DE DOMINATION ET DE LIBERATION


  1. Définition du pouvoir. Le pouvoir est ambigu et ambivalent ; il peut être aussi bien constructeur que destructeur, bon que mauvais, et il peut mener soit à l’intégrité, soit à l’aliénation. En général, le pouvoir va de pair avec la force et la domination, l’absolutisme et la violence. La nature paradoxale du pouvoir (dunamis) apparaît aussi à l’évidence dans la Bible, où ce terme signifie la « capacité » –­ celle de faire tant le bien que le mal. Mais cela n’implique en aucune manière un dualisme. Le pouvoir humain sera toujours ambigu et fragile.


  1. L’usage du pouvoir. La puissance de Dieu incarnée en Christ est source de libération, de guérison et de transformation. En conséquence, la véritable question n’est pas celle du pouvoir en tant que tel, mais celle de son bon usage. Le pouvoir ne doit pas servir à dominer l’autre, mais à le dynamiser, à lui donner une capacité. Il doit servir à restaurer la dignité de la personne et la qualité de la vie. Tout exercice du pouvoir doit reposer sur la justice. Tout pouvoir qui ne sert qu’à donner plus de pouvoir encore aux puissants et qui appauvrit ceux qui n’ont pas de pouvoir est tout simplement un abus de pouvoir. Le COE a souvent condamné le mauvais usage du pouvoir et ses abus, un pouvoir que Dieu nous a donné en Christ en tant que source d’amour et de libération. L’exercice arbitraire et injuste du pouvoir est source de corruption, d’oppression et de déshumanisation.


  1. Critère moral pour l’exercice du pouvoir. Le pouvoir ne doit pas se fonder sur la force ; il doit se fonder sur des valeurs. Il doit être utilisé pour servir non pas des intérêts personnels, mais le bien de tous. Le pouvoir doit être étayé par des principes éthiques, et il doit être employé de façon responsable. De nos jours, nous constatons une crise des critères qui doivent inspirer l’exercice du pouvoir, et cela dans tous les domaines et à tous les niveaux de la vie publique, y compris la religion. La gouvernance mondiale est en crise parce qu’il n’y a plus de critères moraux. Le pouvoir doit s’inspirer de principes moraux, faute de quoi il devient un instrument du mal. Pour bien comprendre ce qu’est le pouvoir et pour l’exercer de façon responsable, le rôle de la religion est extrêmement important : en effet, pour de nombreuses religions et sociétés, la source première du pouvoir est la religion.


2) L’EGLISE EST PORTEUSE DU POUVOIR DIVIN DE GUERISON


  1. Nécessité de transformer l’ambiguïté du pouvoir. Le Christ a donné aux disciples « puissance et autorité sur tous les démons, et il leur donna de guérir les maladies » (Lc 9,1 ; Mt 10,1 ; Mc 3,15 ; Ac 1,8). L’Eglise est porteuse du pouvoir de guérison qui appartient à Dieu et, de ce fait, elle est appelée à devenir, dans les mains de Dieu, son instrument de transformation et de dynamisation. Le pouvoir de l’Eglise est un pouvoir de service et non de domination, d’amour et non d’oppression, de partage et non d’absolutisme. Dans nos Eglises, il y a souvent des gens qui critiquent sérieusement différentes formes d’abus de pouvoir qui se commettent dans le cadre d’institutions ecclésiales. L’Eglise est appelée à guérir l’arrogance et le dilemme inhérents au pouvoir. Elle est appelée, non pas à imiter le pouvoir du monde mais à le remettre en question, à se faire le porte-parole de ceux qui n’ont pas de pouvoir et à annoncer que le jugement doit commencer dans la maison de Dieu. A Melbourne, la Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation a affirmé : « Notre réponse à la déshumanisation et à l’oppression ne peut être celle qu’adresserait, en quelque sorte, une Eglise innocente à un monde coupable, car nous savons, à notre honte, que le pouvoir qui s’exerce dans l’Eglise (dans la réalité empirique de sa forme terrestre) peut donner lieu à des abus ».


  1. Du pouvoir violent au pouvoir non violent. Le pouvoir de la violence finit par devenir omniprésent dans toutes nos sociétés. Le pouvoir est presque devenu synonyme de culture de mort. Le concept biblique de pouvoir implique le don de la vie et la préservation de celle-ci. C’est un pouvoir qui va dans le sens de la cohérence et de la paix, de la justice et de la créativité. C’est un pouvoir qui est au service de la résistance non violente en vue de défendre la liberté et la dignité de la personne. Le pouvoir non violent, ce n’est pas l’absence de pouvoir ; c’est plutôt le refus de la violence en tant qu’expression du pouvoir et comme moyen de rétablir la justice et la paix. Comment l’Eglise peut-elle élaborer et promouvoir une conception du pouvoir qui fera du pouvoir non violent un critère et un modèle ? En fait, la Décennie « vaincre la violence », lancée par le Conseil il y a cinq ans, offre aux Eglises et au mouvement œcuménique l’occasion et le contexte appropriés pour continuer à œuvrer à cette tâche formidable et urgente.


  1. De la suffisance à la vulnérabilité du pouvoir. Toutes les formes et expressions du pouvoir humain sont imparfaites et limitées. Dieu seul est la source ultime de tout pouvoir. Toute expression ou structure de pouvoir humain qui prétend se suffire à elle-même est source de mal moral et spirituel. Ce sentiment d’autosuffisance est source d’excès et d’abus de pouvoir, lesquels sont eux-mêmes causes de haine, d’aliénation et de violence. Il s’agit de définir clairement les limites et limitations du pouvoir humain et d’admettre sa vulnérabilité, non seulement en théorie mais encore en pratique, surtout pour ceux qui prétendent que le pouvoir se suffit à lui-même.


  1. Du pouvoir absolu au devoir de rendre des comptes. Le pouvoir humain est soumis à Dieu. C’est lui qui leur a donné le pouvoir, gratuitement. Aussi le pouvoir doit-il s’exercer uniquement dans les limites du dessein de Dieu pour l’humanité tout entière et pour toute la création. Ceux qui considèrent que le pouvoir est absolu et qui l’exercent dans ce sens sont en rébellion contre Dieu. Toute forme de pouvoir qui n’est pas transparente et qui n’implique pas de comptes à rendre (par exemple l’oppression politique, l’exploitation économique ou la marginalisation sociale) est corrompue, oppressive et déshumanisante. Le pouvoir humain est toujours soumis au jugement de Dieu ; aussi faut-il l’exercer en sachant fondamentalement qu’il faudra rendre des comptes aux êtres humains et à Dieu.


  1. Du pouvoir centralisé au pouvoir partagé. Toute structure de pouvoir qui opère d’une manière centralisée et exclusive est condamnée, tôt ou tard, à l’échec. Toute conception ou tout exercice du pouvoir qui ne se fondent pas sur les droits des gens, sur leur participation et sur leur décision constitue un abus de pouvoir. Lorsque le pouvoir est exercé de façon unilatérale, il y a nécessairement des exploiteurs et des exploités, et ce pouvoir devient une force mauvaise ; lorsque le pouvoir est partagé, il est au service de la justice et du progrès, il favorise la participation et il édifie la communauté, devenant ainsi source de créativité. Partager le pouvoir,

c’est donner du pouvoir à la communauté, ce qui est source de mutualité et de confiance. Il faut que le pouvoir soit entre les mains des gens, qu’il soit délégué par eux et qu’il soit à leur service.


3) POUR UN POUVOIR QUI TRANSFORME


  1. Le pouvoir, source de transformation. La foi en Christ est source de pouvoir ; elle donne naissance au pouvoir de guérison et de transformation : « Ta foi t’a sauvé » (Mc 5, 34). Le pouvoir de l’Evangile est force de transformation : c’est lui qui permet aux aveugles de voir, aux boiteux de marcher, aux lépreux d’être purifiés, aux sourds d’entendre et aux morts de ressusciter (Lc 7,22). En tant qu’elle est pouvoir de transformation, la guérison restaure et renouvelle, et elle permet de prendre un nouveau départ. Considérée dans cette perspective particulière, l’économie du Christ, c’est la venue du Royaume de Dieu ainsi que sa confrontation avec les forces du contre-royaume (Lc 9,1) ; elle vise à transformer ce qui était déchu, ce qui a été déformé. Etant des « prodiges » (Ac 2,22), c’est-à-dire des manifestations de puissance, les guérisons miraculeuses opérées par le Christ sont des signes que le pouvoir du Royaume de Dieu a vaincu le pouvoir de Satan (Lc 10,18) et que la transformation du monde est devenue réalité ici et maintenant.


  1. Le pouvoir de transformation est de portée cosmique. Le pouvoir de transformation ne se limite pas aux seuls individus ni à une communauté particulière. C’est l’instrument qu’emploie Dieu pour réaliser son dessein pour l’ensemble de l’humanité et de la création (Ap 21,3-4). Le pouvoir de transformation s’adresse à une humanité créée à l’image de Dieu ; il vise à réaliser la plénitude, l’intégrité et la qualité de vie qui se sont incarnées dans le Christ ; il s’efforce de créer une société juste, responsable et fondée sur la participation, inspirée par les valeurs de l’Evangile ; il a pour fin une création mise au service du dessein de Dieu et non pas exploitée pour servir des intérêts humains égoïstes. En d’autres termes, la conception chrétienne du pouvoir affirme une conception de la société et de la création qui a été révélée dans le Christ. Les premiers Pères de l’Eglise ont fortement souligné la nature holistique et la dimension cosmique de la puissance transformatrice de Dieu dans le Christ. Cette caractéristique importante de la théologie patristique, qui reste très vivante dans la réflexion théologique orthodoxe, doit être très sérieusement étudiée dans le contexte de l’influence croissante qu’exercent sur la théologie contemporaine les dimensions de l’écologie et de la mondialisation.


  1. L’Eglise est agent de la puissance transformatrice de Dieu. Par la puissance du Saint Esprit, le Christ a été envoyé pour « annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, […] proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté » (Lc 4,18-19). L’Eglise est agent du Royaume de Dieu, aussi a-t-elle pour vocation de poursuivre cette mission en combattant les autorités et les puissances de ce monde (Ep 1, 21 ; Col 2,10). Elle doit faire pièce aux tendances déshumanisantes du pouvoir dans tous les domaines de la société et, par une évangélisation active, la diaconie et le témoignage prophétique, devenir un instrument dynamique de la puissance transformatrice de Dieu. Communauté transformée et création nouvelle, l’Eglise doit, dans sa vie et sa mission, révéler la puissance transformatrice de Dieu, source de guérison et de dynamisation. Dans un monde dominé par les forces du mal, les valeurs de l’Evangile doivent aider l’Eglise à corriger sa perception du pouvoir et l’exercice qu’elle en fait. Les valeurs de l’Evangile dynamisent les pauvres, les opprimés, les marginalisés : elles leur donnent du pouvoir – le pouvoir de s’organiser et de se gouverner eux-mêmes dans la dignité et la paix avec la justice.


4) LA PUISSANCE DE DIEU SE REVELE DANS LA FAIBLESSE


  1. Le pouvoir de Dieu est le pouvoir de l’amour. Dans la Bible, le pouvoir est un don de grâce et d’amour que Dieu accorde gratuitement. Paul nous le rappelle : « Ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour » (2 Tm 1,7). Il y a un lien intime entre pouvoir et amour. Le pouvoir de Dieu en Jésus Christ était un pouvoir de don de soi et de kénose. Avec la croix, le Christ a fondamentalement remis en question le pouvoir humain ; il a vaincu le mal par la puissance de l’amour. L’amour est au cœur du pouvoir dont parle l’Evangile. C’est pourquoi le pouvoir de l’Evangile est faiblesse ; c’est la kénose de Dieu. Le Christ nous a guéris et nous a donné du pouvoir en portant nos maladies, « lui dont les meurtrissures vous ont guéris » (1 P 2,24). La croix, qui est l’expression suprême de la faiblesse, est devenue la manifestation concrète de la puissance de Dieu (1 Co 1,17-18 ; Rm 1,16 ; Ph 3,10-11). La kénose du Christ est une expression non pas de faiblesse mais du pouvoir de sacrifice ; c’est la puissance de l’amour : « Ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Co 12,9). Il y a du pouvoir dans la faiblesse : « Ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1 Co 1,25). Paul dit encore : « Aussi mettrai-je mon orgueil bien plutôt dans les faiblesses […] Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,10 ; 13,4). Quel paradoxe ! Il y a guérison, dynamisation et transformation lorsque l’amour de Dieu est à l’œuvre.


  1. La faiblesse de Dieu est source de vie. La souffrance de Dieu en Christ est devenue un événement vivificateur, une source de guérison. Ce que nous dit l’Evangile, c’est que, par le Christ, Dieu a arraché à la mort son aiguillon et lui a ôté son pouvoir (Col 2,15 ). C’est pourquoi, loin de détruire la vie, le pouvoir de la croix est source de vie ; grâce à elle, le pouvoir de la mort a été aboli. La faiblesse de Dieu, c’est son pouvoir de guérison, de dynamisation et de transformation. En d’autres termes, par la croix Dieu a partagé notre déchéance, et par la résurrection il nous a rétablis dans notre humanité authentique en recréant, en renouvelant et en transformant notre vie. Dans mon Eglise, au cours de la célébration eucharistique, nous chantons : « Par sa mort, le Christ a foulé aux pieds la mort ; par sa résurrection, il nous a donné la vie ». La croix est l’expression de la kénose de Dieu ; la résurrection est la manifestation de la puissance vivificatrice de Dieu. Cela se produit en chaque lieu et en tous lieux lorsqu’on célèbre l’eucharistie. En réalité, le mode de vie que nous a révélé le Christ, c’est celui d’une vie fondée sur la kénose.


  1. La faiblesse de Dieu est, pour l’Eglise, source de pouvoir. La puissance de Dieu proclamée par Jésus Christ, c’est le rejet des puissances de ce monde et la manifestation de sa grâce et de son amour dans la faiblesse. L’action divine de guérison en Christ donne du pouvoir à ceux qui n’en ont pas ; elle libère, humanise et transforme. Christ le Puissant s’est fait impuissant pour donner du pouvoir à ceux qui n’en ont pas. Ayant reçu son pouvoir du Christ, l’Eglise doit accomplir sa mission : combattre les forces de ce monde qui exercent une influence démoniaque sur la société. L’Eglise n’est pas du côté du pouvoir, des puissants : elle est dans le camp des faibles, de ceux qui n’ont pas de pouvoir. L’Eglise doit contester tous les actes qui ont pour fin de réduire à l’impuissance, elle doit soutenir activement tous les actes qui visent à donner du pouvoir aux faibles.2 Cela implique un processus de conscientisation, ainsi que le rejet des structures socio-économiques corrompues et des systèmes de gouvernement oppressifs. L’Eglise demeure puissante dans la faiblesse aussi longtemps qu’elle reste fidèle à l’alliance que Dieu a conclue avec l’humanité par le Christ. Lorsque l’Eglise mène un combat prophétique contre la violence et l’injustice, elle exerce le pouvoir que lui a donné le Christ. Ce pouvoir qu’elle a reçu de lui est source de guérison, de réconciliation et de transformation.



GUERISON ET RECONCILIATION

La réconciliation est le fruit de la guérison. La Bible abonde en récits de réconciliation. L’événement-Christ est à la fois source et message de réconciliation (2 Co 5,18-20). Quelles sont les caractéristiques de la réconciliation dans une perspective chrétienne ?


1) LA RECONCILIATION EST UN PROCESSUS DE GUERISON


  1. Dans le Christ, Dieu est le point de convergence de toute réconciliation. La réconciliation (katallaguè) appartient à Dieu ; c’est l’acte rédempteur posé par Dieu dans le Christ : « Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix » (Col 1,19-20). En Christ, Dieu a réconcilié avec lui l’humanité et la création et il a créé une humanité nouvelle (2 Co 5,17-21 ; 5,19 sq.). La réconciliation comporte trois dimensions, étroitement liées entre elles : réconciliation entre Dieu et les êtres humains, réconciliation des êtres humains, et réconciliation de la création tout entière. En tant qu’elle est processus de guérison et de transformation, la réconciliation est multidimensionnelle, elle englobe tout. Fondamentalement, elle signifie : se tourner vers Dieu et restaurer l’image de Dieu dans les êtres humains. Dieu a assumé la condition humaine pour guérir, en réconciliant avec lui les êtres humains. Dans ce sens, la réconciliation n’est pas œuvre humaine ; elle a ses racines en Dieu et elle est partie intégrante de l’économie salvifique du Christ. En Christ, Dieu est la force motrice et le point de convergence de toute réconciliation.


  1. La réconciliation est un processus centré sur la croix. La réconciliation est le fruit non pas d’un pouvoir humain mais de la faiblesse de Dieu en Christ. Dieu s’est identifié à la souffrance de l’humanité pour la guérir. Le Christ nous a réconciliés avec Dieu par son sang (Rm 5,14). Le processus de réconciliation n’est pas chose facile : il implique des risques et des sacrifices. Pour mettre en œuvre la puissance de la victoire de la vie sur la mort, il faut passer par un processus de kénose (Ph 2,6-7). Toute guérison implique une souffrance ; la réconciliation présuppose un sacrifice. La souffrance devient rédemptrice lorsqu’elle est étayée par des valeurs morales et spirituelles et par une vision centrée sur la vie. La souffrance devient processus de transformation lorsqu’elle vise à un nouveau commencement. La grâce et l’amour de Dieu nous sont révélés par la kénose. Lorsque nous partageons sa croix avec le Christ, une espérance nouvelle se lève et une vie nouvelle émerge. Sans la croix, la réconciliation devient un consensus politique de nature provisoire et de portée limitée.


  1. Le processus de réconciliation vise à instaurer la confiance. Lorsqu’elle est authentique, la réconciliation est plus qu’un accord politique ; c’est une transformation de la conscience, une modification des comportements et une guérison des mémoires. La réconciliation détruit le mur de la haine (Ep 2,14), elle crée un environnement nouveau qui favorise le rapprochement, un espace où il peut y avoir interaction dynamique et créatrice. A force d’écouter les récits les uns des autres, on en arrive à mieux se comprendre mutuellement et à se faire plus confiance. En fait, l’instauration de la confiance est un élément fondamental du processus de guérison. Une authentique réconciliation vise avant tout à jeter des passerelles pour franchir les fossés que constituent les différences religieuses, sociales et culturelles. Dans bien des sociétés, il y a des tensions et des conflits qui sont alimentés par des considérations d’ordre religieux et ethnique. En instaurant la confiance, on transforme la confrontation en réconciliation, ce qui permet alors aux religions, aux cultures et aux civilisations de vivre harmonieusement ensemble, de constituer une communauté unique et responsable. En fait, instaurer la confiance est un impératif de notre temps.


  1. La réconciliation vise à l’édification de la communauté. La réconciliation est une réponse à la désintégration, à l’hostilité, à l’aliénation et à la perversion des relations. C’est pourquoi l’édification de la communauté est un élément central du processus de guérison et de réconciliation. En Christ, Dieu nous a réconciliés avec lui et les uns avec les autres en nous constituant en koinonia. La réconciliation, loin de se limiter aux individus, englobe la communauté tout entière ; mais ce processus s’adresse toujours à des personnes : ce qu’il faut réconcilier, ce sont des personnes, pas des idées. C’est pourquoi il ne convient pas de voir dans la réconciliation un simple modus vivendi entre positions différentes. En tant qu’elle est processus de guérison, il faut que la réconciliation s’enracine dans la vie quotidienne et la conscience des gens et qu’elle exerce son influence sur tous les domaines et dimensions de la communauté. La réconciliation ne fait pas disparaître les tensions : elle transforme la communauté en y introduisant un nouveau système de valeurs et en favorisant l’interaction créatrice entre les diversités et même les tensions. L’intégrité de la communauté sera d’autant mieux établie que les diversités auront été réconciliées et les relations rendues cohérentes.


  1. Le ministère de réconciliation, mandat donné par Dieu à l’Eglise. Dans l’acte permanent de réconciliation accompli par Dieu par le Christ, dans la puissance de l’Esprit, l’Eglise est un « ambassadeur » : un ministère de réconciliation lui a été confié (2 Co 5,18-20), ministère qui se trouve au cœur même de la missio Dei donnée à l’Eglise : « Nous mettons notre orgueil en Dieu par notre Seigneur Jésus Christ par qui, maintenant, nous avons reçu la réconciliation » (Rm 5,14). D’une part, l’Eglise a reçu du Christ le mandat d’exercer ce ministère, mais, d’autre part, elle est appelée à devenir le ferment d’une communauté réconciliée et un modèle d’une telle communauté. La réconciliation relève de l’essence de l’Eglise, elle fait partie de son devenir. La réconciliation, ce n’est pas revenir en arrière pour rétablir le statu quo ante. La réconciliation est un phénomène dynamique, axé sur un avenir nouveau. En transformant la désintégration du monde et en le réconciliant avec lui, Dieu a inauguré un avenir nouveau et a instauré une communauté nouvelle. En Christ, l’avenir nouveau et la création nouvelle sont devenus des réalités. Dans un monde déchiré par les divisions et les conflits, nous avons terriblement besoin d’édifier des communautés réconciliées, dans lesquelles on respecte les différences, on surmonte les conflits et on instaure une confiance mutuelle. Pour exercer un tel ministère de façon crédible, l’Eglise doit elle-même devenir une communauté réconciliée.


2) CONFESSION ET PARDON : VERS LA RECONCILIATION


  1. Le pardon, don gratuit et obligation. Les sociétés modernes accordent une grande importance au pardon dans la perspective de la guérison des mémoires ; il en est question dans les déclarations et discours publics. Sous une forme ou sous une autre, cette question retient l’attention de groupes ethniques, de nations, d’Etats et même de religions. Malheureusement, le pardon a perdu une bonne partie de son sens véritable ; on voudrait trop souvent qu’il soit accordé facilement et offert à bon marché. Dans la Bible, le pardon (aphésis) revêt une importance spéciale : il signifie action de laisser partir, de remettre une dette, une faute ou un péché. Dieu seul peut pardonner le péché des hommes (Lc 5,21 ; 7,49), car c’est Dieu qui est la source de tout amour. Le pardon est un don de Dieu, aussi est-ce également une tâche qui incombe à son Eglise (cf. Mt 5,23-24 ; Jn 20,21-23 ; 2 Co 5,19). C’est ainsi que, par le pouvoir de Dieu, l’Eglise est habilitée à pardonner les péchés et à guider les individus et les communautés vers la guérison et la réconciliation. Dans le Symbole de Nicée, nous confessons « un seul baptême pour le pardon des péchés ». Le pardon est un aspect essentiel de la foi chrétienne ainsi qu’une dimension fondamentale de la vocation des chrétiens. La guérison et la réconciliation impliquent le pardon.


  1. Pardonner, ce n’est pas oublier le passé. Pardonner, c’est guérir le passé : « Pardonner, ce n’est pas oublier ; c’est plutôt se souvenir, mais d’une manière différente »3. Il faut affronter courageusement le passé, et le faire de façon responsable. Pardonner, cela signifie aussi regarder vers l’avenir avec une foi nouvelle, une espérance nouvelle et dans une perspective nouvelle. Le pardon nous engage à vivre ensemble dans la paix avec la justice ; mais, plus encore, il donne tant à celui qui pardonne qu’à celui qui est pardonné la capacité de s’engager ensemble pour accomplir une tâche commune : créer un avenir d’espérance en se libérant de l’amertume du passé. Négliger les blessures du passé ne contribue en rien à édifier une communauté réconciliée. Oublier les souvenirs de souffrances n’incite pas les gens à regarder vers l’avant ni à s’engager dans l’édification d’un avenir nouveau. Le pardon est l’amorce de la guérison. En affirmant notre passé, nous guérissons et réconcilions nos souvenirs et nous transformons nos blessures.


  1. L’acceptation de la vérité est la condition sine qua non du pardon. Il faut que la faute soit admise ; il faut que la vérité soit dite. Reconnaître la vérité dans sa totalité est le premier pas positif et concret dans la perspective d’un nouveau commencement. Dire la vérité – telle est la condition première de la guérison. A ce propos, je me permettrai de vous rappeler la douloureuse histoire de mon peuple. Cette année, mon Eglise et mon peuple vont commémorer le quatre-vingt dixième anniversaire du génocide arménien. Au cours de la Première Guerre mondiale, en 1915, un million et demi d’Arméniens ont été massacrés par le gouvernement turc ottoman, selon un plan soigneusement élaboré et systématiquement exécuté. Bien que ma génération n’ait pas personnellement vécu ce passé tragique, le génocide arménien a eu de fortes répercussions sur notre formation spirituelle et intellectuelle. Le passé hante les victimes ; nous ne pouvons nous libérer du passé tant que ce passé n’aura pas été dûment reconnu. Un document préparatoire de la prochaine Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation le souligne bien : « La guérison exige que soit brisé ce silence et que la vérité puisse se faire jour. Cela permet la reconnaissance de ce qui a été caché ».


  1. Le pardon doit mener à la réconciliation des mémoires. La mémoire est une source vivante de l’histoire, un élément essentiel qui permet de se comprendre soi-même. Dans le processus de réconciliation, il faut créer des espaces dans lesquels les mémoires seront guéries, transformées et réconciliées. Pour les professionnels de la santé, le pardon est un puissant instrument psychothérapeutique.4 En fait, lorsque les mémoires ne sont pas guéries, nous restons prisonniers du passé ; lorsqu’elles sont guéries, par l’aveu et le pardon, elles nous donnent la capacité de reconstruire des relations, d’intensifier la confiance mutuelle et de nous engager dans un processus de transformation. Les mémoires non guéries sont sources de violence, de haine et de désintégration. En tant que réponse à l’aveu d’une faute, le pardon est un facteur déterminant du processus de guérison et de réconciliation. Par le pardon, nous nous

acceptons mutuellement dans la vérité et la justice. Le pardon est un geste qui coûte ; seul l’aveu doit mener au pardon, ce qui est une condition préalable à toute guérison et à toute réconciliation réelles.


  1. Le pardon doit mener à la justice. Au cœur du processus de réconciliation, il y a la justice. Par justice, je ne veux pas dire vengeance ; je veux parler de la justice réparatrice et transformatrice : c’est sur elle en effet que peuvent s’appuyer une guérison et une réconciliation authentiques. Il s’agit d’un processus auquel doivent participer tant la victime que l’auteur du crime : pour que le processus de réconciliation ait pour fin la justice, tous deux doivent y participer. L’impunité ne fait que perpétuer l’injustice ; pourtant, châtier le coupable ne constitue pas une fin en soi. L’aveu et le pardon ont pour fin la réconciliation. Il faut mettre la vérité et la justice au service de la guérison et de la réconciliation. En Afrique du Sud, le processus « vérité et réconciliation » a clairement refusé toute « réconciliation à bon marché », c’est-à-dire la réconciliation sans la justice. Seule la justice réparatrice permet d’arriver à une authentique réconciliation. Le processus de guérison implique entre autres que l’on donne du pouvoir à ceux qui n’en ont pas, qu’on les accompagne et qu’on se batte pour la justice et la réconciliation. En tant qu’acte divin de guérison, la réconciliation nous libère de la désintégration et de la crainte et elle fait de nous une communauté nouvelle et transformée (Rm 5,6-11 ; 2 Co 5,17).



VERS UNE MISSION DE RECONCILIATION DANS UN MONDE FRAGMENTE


1) RENOUVELER LA MISSION DE GUERISON


En 1983, l’Assemblée de Vancouver a déclaré : « L’Eglise vit dans un monde où la fragmentation et l’absence d’harmonie s’expriment non seulement sous la forme de maladies et de conflits mais aussi dans la marginalisation et l’oppression dont sont victimes tant de gens pour des raisons économiques, raciales, politiques et culturelles. Cette situation appelle l’Eglise à exercer son ministère de guérison d’une manière holistique et dans une pratique renouvelée par la puissance de l’amour du Christ, lequel constitue la base de ce ministère. »5 Cet appel de Vancouver à un ministère de guérison est aujourd’hui plus urgent que jamais. L’Eglise doit exercer son ministère de réconciliation, essentiellement, comme un ministère de transformation, de dynamisation et de réconciliation.


  1. A notre époque, la fragmentation du monde est une réalité existentielle qui nous touche au plus haut point. L’humanité est aux prises avec une crainte lancinante et une insécurité profonde. Le monde se fait de plus en plus confus et menaçant. L’absence de confiance mutuelle et de tolérance provoque une polarisation entre les communautés et les pousse de plus en plus à la violence. Y a-t-il, pour l’Eglise, mission plus crédible et urgente que de devenir un authentique instrument de la puissance divine de guérison, de transformation, de dynamisation et de réconciliation ? Confronté au pouvoir humain, le Christ a révélé son impuissance ; confronté à l’orgueil humain, il a révélé son humilité ; confronté à la haine des humains, il a révélé son amour ; confronté aux divisions entre les humains, il a révélé sa réconciliation ; confronté au péché des humains, il a révélé son salut ; confronté à la mort des êtres humains, il a révélé sa vie. Telle est la voie du Christ. Et cette voie doit devenir la voie de l’Eglise. La mission de Dieu est un appel à devenir une Eglise qui guérit dans un monde marqué par la destruction, la fragmentation et l’aliénation.


  1. Il nous faut redécouvrir l’ecclésiologie de l’Eglise primitive, pour qui la guérison était partie intégrante de sa nature profonde. Il nous faut aussi redécouvrir la conception holistique de la mission, dans laquelle la guérison est un élément essentiel de la vocation de l’Eglise. L’intérêt croissant que portent nos Eglises à la guérison, et qui se manifeste de différentes manières et à des degrés divers, est sans doute un signe encourageant. Pourtant, il s’agit de lui donner une forme plus structurée, une expression plus efficace et une orientation plus claire. Dans nos réflexions sur la mission et dans notre activité missionnaire, nous devons fortement souligner la place centrale qu’occupe le ministère de guérison. Il convient d’énoncer clairement la spécificité du concept chrétien de guérison : en premier lieu, nous devons intégrer la guérison par la foi et la guérison par la médecine ; en second lieu, nous devons accorder la place qui leur est due aux dimensions écologique et communautaire de la guérison ; en troisième lieu, nous devons voir dans la guérison un processus holistique tendu vers le salut.


  1. Outre les dimensions ecclésiologiques et missiologiques de la guérison, certaines pratiques socioculturelles (essentiellement dans les cultures d’Afrique et d’Amérique du Nord et du Sud) contribuent elles aussi à donner une forme et une importance nouvelles au ministère de guérison des Eglises. La manière dont ces cultures exercent le pouvoir de guérison pose des questions critiques. En premier lieu, le ministère de guérison appartient à l’Eglise dans son ensemble ; en outre, pour exercer son pouvoir de guérison, Dieu a recours à certaines personnes, dont il fait ses instruments, mais celles-ci doivent exercer ce pouvoir de guérison dans le cadre du ministère de guérison de l’Eglise et non de façon isolée ou en se mettant en avant. En second lieu, lorsque le ministère de guérison est exercé par des individus, il ne peut être question de transaction financière, sous quelque forme que ce soit : cela reviendrait à dénaturer le pouvoir de guérison de l’Eglise. En troisième lieu, s’il est vrai que l’emploi, dans un ministère de guérison, de formes et modes culturels autochtones est un signe de force et de richesse, cela peut facilement déboucher sur le syncrétisme lorsque ces formes culturelles sont considérées comme des normes et ne sont pas vérifiées à la lumière de l’Evangile.


  1. Pour la mission de guérison, de dynamisation et de réconciliation de l’Eglise, il est nécessaire de trouver un équilibre entre la perspective communautaire et la perspective individuelle. Il convient d’accorder une attention toute particulière à la famille qui, de nos jours, dans bien des sociétés, est disloquée et déformée moralement et spirituellement. La guérison et la réédification de la communauté doivent partir de la famille. L’éducation et la formation chrétiennes doivent accompagner tout le processus de guérison. Pour se renouveler, le ministère de guérison est aussi appelé à donner plus d’efficacité au témoignage prophétique de l’Eglise, dans ses multiples aspects et manifestations.


2) LA GUERISON, PRIORITE ŒCUMENIQUE


Quelles sont, pour le mouvement œcuménique, les implications d’un renouveau de la mission de guérison ? Dans mon rapport à l’Assemblée de Harare (1998), j’ai déclaré : « Témoins de cette vie en abondance que Dieu désire pour tous, les Eglises doivent engager tout l’éventail de leurs ressources pour se porter au secours de l’être humain meurtri. Bien qu’il ne soit pas possible de continuer à réaliser des programmes dans ce domaine comme on le faisait naguère, le ministère de guérison de l’Eglise, qui est une dimension essentielle de la vocation missionnaire des Eglises, devrait rester l’un des principaux champs d’action du Conseil. »6 C’est ma conviction aujourd’hui encore. Je voudrais vous rappeler que lors de notre première réunion après l’Assemblée de Harare, nous avons défini un certain nombre de champs d’action prioritaires pour le témoignage œcuménique du Conseil : d’une part, « être l’Eglise » et « rendre un témoignage et un service communs dans le contexte de la mondialisation », mais aussi, d’autre part : « servir la vie » et « le ministère de réconciliation ».7 En fait, ce que nous avons réalisé à ce jour dans ce domaine n’est à mon avis pas satisfaisant, compte tenu de la multiplication des besoins, des problèmes et des attentes des gens. Il faudra qu’après l’Assemblée se poursuivent les discussions théologiques sur la guérison et la médecine parallèle, la guérison et la culture, la guérison et le dialogue entre les religions, mais aussi sur un certain nombre d’autres problèmes qui ne sont pas encore résolus et qui prêtent à controverses. Je vais maintenant passer en revue un certain nombre de domaines particuliers sur lesquels, à mon avis, il faudrait approfondir notre réflexion.


  1. La guérison est, en premier lieu, en rapport avec la vie sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations. Dans ce sens, servir la vie devrait être la force motrice et sustentatrice de la guérison. Lorsqu’il s’intéresse à la manière de servir la vie, le Conseil doit reprendre et approfondir les discussions sur la théologie de la vie, sur une éthique et une spiritualité centrées sur la vie, sur la culture de paix et de la non-violence, etc.


  1. La guérison est également en rapport avec l’anthropologie : qu’est-ce qu’un être humain, et quelles sont sa place et sa vocation dans la création ? Il nous faut réexaminer nos convictions et perceptions anthropologiques à la lumière des fantastiques progrès et changements que l’on constate dans tous les domaines de la vie humaine. Dans ce contexte, il s’agit d’étudier avec réalisme, et avec la participation active des Eglises, certaines questions que posent la biotechnologie, le contrôle des naissances, l’avortement et la sexualité humaine. L’étude récemment faite par Foi et constitution sur l’anthropologie théologique constitue une initiative importante dans ce sens. Foi et constitution doit poursuivre ce processus en élargissant sa portée dans le cadre d’une réflexion approfondie.


  1. Nous ne pouvons pas ignorer la dimension écologique. Comme je l’ai fait remarquer, la guérison doit être holistique, elle doit tout englober. C’est à l’ensemble de la création que s’adresse l’action divine de guérison dans le Christ. Le système écologique a besoin de guérison. Il ne s’agit pas d’un problème écologique mais d’un problème théologique, moral et spirituel. Il nous faut reprendre, dans un cadre thématique ou administratif différent, les thèmes fondamentaux liés à la justice, la paix et la sauvegarde de la création (JPSC).


  1. Il semble qu’un nouveau paradigme missiologique soit en train de s’imposer : celui de la mission considérée comme réconciliation. J’espère que la CME reprendra cette question. Il faudrait faire mieux ressortir les liens existant entre mission et réconciliation, en particulier dans une perspective ecclésiologique. Bien entendu, il ne s’agit pas de limiter le champ d’action de la mission à la seule réconciliation (la missio Dei va plus loin que la réconciliation) ; compte tenu de la multiplication des conflits dans de nombreuses sociétés, nous devons donner la priorité, au Conseil, à la réconciliation en rapport avec la mission.


  1. Le mouvement œcuménique a traité de la question du pouvoir à différentes occasions et à propos de différents thèmes. Compte tenu de l’évolution de la situation au niveau mondial, cette question du pouvoir doit occuper une place importante dans la discussion œcuménique. Il nous faut élaborer une conception du pouvoir qui se fonde sur le partage, la durabilité et des principes moraux, une conception du pouvoir qui refuse l’unilatéralisme et la légitimation de n’importe quelle forme de pouvoir humain, une conception enfin qui renforce les structures de responsabilité et qui affirme la vulnérabilité mutuelle.


  1. Enfin, je suis profondément convaincu que, pour l’ensemble du mouvement œcuménique, l’un des thèmes essentiels et prioritaires doit être celui-ci : « être l’Eglise ». Le ministère de guérison est une dimension essentielle de ce que cela signifie aujourd’hui « être l’Eglise ». En offrant au monde la puissance de guérison de l’Esprit Saint, l’Eglise devient pleinement et authentiquement elle-même, tant dans son essence que dans son rayonnement missionnaire. Comment les Eglises peuvent-elles un jouer un rôle crédible et devenir un instrument de guérison entre les mains de Dieu aussi longtemps qu’elles restent prisonnières de leurs divisions historiques ? Partenaires de Dieu dans sa mission de guérison, de transformation, de dynamisation et de réconciliation dans le monde, ainsi que nous l’avons dit à Harare dans Notre vision œcuménique,


« nous marchons ensemble, peuple libéré par le pardon de Dieu.

Au milieu des déchirures du monde,

nous proclamons la bonne nouvelle de la réconciliation, de la guérison et de la justice en Christ ».8


Aram Ier

Catholicos de Cilicie


Février 2005

Antélias, Liban





1 Healing and wholeness: the Church's Role in Health, rapport d’une étude effectuée par la Commission médicale chrétienne, COE, Genève 1990, p. 6.

2 Rapport de la section IV, § 12, in: Que ton règne vienne, perspectives missionnaires, Rapport de la Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation, Melbourne, Australie, 12-25 mai 1980; Genève, COE/Labor et Fides, 1982, p. 267.

3 La réflexion œcuménique sur le pouvoir et la faiblesse suit deux perspectives. La Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation de Melbourne (cf. section IV) a défendu une approche critique du pouvoir, mettant l’accent sur la non-violence et l’absence de pouvoir, position que l’on retrouve dans le document Affirmation œcuménique sur la mission et l’évangélisation de 1982. La Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation qui tenue à San Antonio a plus insisté sur la puissance créatrice de la résistance et de la dynamisation des pauvres (cf. section II). A mon avis, ces deux approches sont légitimes et complémentaires.

4 Robert J. Schreiter : "The Theology of Reconciliation and Peacemaking for Mission", in : Mission, Violence and Reconciliation, ed. H. Mellor and T. Yates, London, 2004, p. 22.

5 "La mission, ministère de réconciliation", Document préparatoire de la Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation, n° 10, § 38.

6 Rodney L. Petersen: "Forgiveness and Reconciliation in Christian Theology", in : The Orthodox Church in a pluralistic World, publié sous la direction d’Emmanuel Clapsis, COE, Genève 2004, p. 113.

7 "La mission, ministère de réconciliation", Document préparatoire de la Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation, n° 10, § 38

8 Rapport du président, in : Faisons route ensemble – Rapport officiel de la Huitième Assemblée du Conseil œcuménique des Eglises, publié sous la direction de Nicolas Lossky, WCC Publications, Genève 1999, pp. 47-48.

9 Conseil œcuménique des Eglises: Procès-verbal de la cinquantième réunion, Genève, 26 août-3 septembre 1999, p. 90.

10 Faisons route ensemble – Rapport officiel de la Huitième Assemblée du Conseil œcuménique des Eglises, publié sous la direction de Nicolas Lossky, WCC Publications, Genève 1999, p. 128.