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Allez en paix!

Étude biblique sur Jean 14,27-31 par Néstor O. Míguez, pour le 9e jour de l’Assemblée, 7 novembre 2013: Lors de la Dernière Cène, Jésus a prononcé le mot: «Paix!» Lorsque Jésus nous parle de la paix, juste avant d’être trahi et mis à mort, il ne parle pas depuis une oasis de tranquillité. Où et de quelle sorte de paix l’Église et le mouvement œcuménique parlent-ils? La paix de Dieu n’est pas temporaire, et elle ne concerne pas des évènements heureux. La paix est une question de vie pour les gens qui y aspirent. À la fin de l’Assemblée, «Allez en paix!» signifiera, pour nous, que l’on nous donne un mandat et une habilitation bibliques et missiologiques pour aller témoigner de la vision de la vie en abondance dans les cieux nouveaux et sur la nouvelle terre.

15 juillet 2013

Étude biblique 6

Néstor O. Míguez

Jean 14,27-31

Traduction œcuménique de la Bible (TOB)

27Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n'est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre. 28Vous l'avez entendu, je vous ai dit: «Je m'en vais et je viens à vous.» Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, car le Père est plus grand que moi. 29Je vous ai parlé dès maintenant, avant l'événement, afin que, lorsqu'il arrivera, vous croyiez. 30Désormais, je ne m'entretiendrai plus guère avec vous, car le prince de ce monde vient. Certes, il n'a en moi aucune prise; 31mais de la sorte le monde saura que j'aime mon Père et que j'agis conformément à ce que le Père m'a prescrit. Levez-vous, partons d'ici!

Jésus présente une alternative, une différence, un dilemme: la paix qu’il offre va au rebours de la paix «à la manière du monde». Ce faisant, il donne au mot paix – un mot puissant et chargé de sens dans la tradition israélite – une nouvelle signification, un nouveau sens. Il nous laisse nous interroger, décider de la valeur qu’il aura pour notre vie, sachant que cette paix nous unit à la présence et l’amour de Jésus. Cette paix, c’est sa personne, ainsi que le reconnaît l’apôtre Paul: «C'est lui, en effet, qui est notre paix» (Ep 2,14). C’est en gardant cela à l’esprit que nous abordons ce texte de l’Évangile.

Le texte dans son contexte

Ce texte conclut la première partie du discours d’adieu de Jésus, mais il contient aussi des promesses de son retour. Le verset 26 affirme la présence permanente de l’Esprit Paraclet: c’est la condition qui permettra au souvenir vivant de Jésus de demeurer dans la communauté (cf. Jean 14,26). Cet adieu ne devrait pas être cause de tristesse car c’est l’accomplissement de la mission de Jésus. En même temps, c’est une façon de préparer les disciples aux évènements dramatiques qui vont se produire. Cela explique les mots qui accompagnent le don de la paix: «Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre» (27). Ce qui va se passer, c’est la réunion du Père et du Fils. Ce texte révèle l’ébauche d’une doctrine de la Trinité.

La crainte peut être provoquée par le prince de ce monde, qui peut arriver n’importe quand et éclipser temporairement la présence du Messie. Le pouvoir du prince de ce monde est complètement différent du pouvoir de Jésus («Il n'a en moi aucune prise»). Vivre sans crainte est un attribut de la confiance en la présence messianique.

L’expression «prince de ce monde» a donné lieu à diverses interprétations. Nombre de commentateurs y reconnaissent le diable, le «père du mensonge» (Jean 8,44). Il est la puissance des ténèbres qui a pénétré dans le cœur de Judas Iscariote (cf. 13,2). Pour d’autres, il s’agirait du pouvoir de l’Empire romain. En fait, «prince» (archon) est l’un des titres de César, qui prétend être lui-même le souverain de ce monde. Dès lors, quand Jésus est confronté au pouvoir impérial dans sa discussion avec Ponce Pilate, il dit que son royaume, à la différence de celui de Pilate, n’est pas de ce monde et qu’il n’est pas imposé par la force armée (cf. 18,36). Si le royaume de Jésus était comme celui de César, lui aussi emploierait la force. Il y a de grandes ressemblances entre ces deux interprétations. Pour beaucoup, l’impérialisme romain était l’expression de puissances sataniques.

Le mot clef de cette étude biblique, c’est la paix (hébreu: shalom; grec: eirènè). Dans la tradition biblique, shalom est un mot riche de sens. La signification complexe du mot hébreu n’autorise pas une traduction unique. La traduction grecque de la Bible (Septante) a tendance à traduire shalom par eirènè. Mais, en fonction du contexte, elle emploie parfois d’autres mots: sôtèria (salut, comme en Gn 26,31 et ailleurs, en particulier lorsqu’il est question d’offrandes sacrificielles), èlèos (pitié, miséricorde, comme en Gn 43,23 et ailleurs); hugiaïnô (être en bonne santé, en Ex 4,18 et Ps 25,6).

Shalom, c’est le mot «salut!» que s’adressent des amis lorsqu’ils se rencontrent quotidiennement; c’est une expression d’amitié pour accueillir un invité ou lorsqu’on annonce son arrivée chez quelqu’un. Et puis, s’endormir dans la mort, c’est aussi shalom (Gn 15,15). Mais, fondamentalement, le shalom de Dieu est en rapport avec la vie et non avec la mort. C’est une proclamation de joie à propos de ce qu’il y a de meilleur dans la vie. Dans les textes hébreux, les images qui illustrent le mot paix vont bien au-delà de l’état de quiétude et de tranquillité. La complexité de ses significations inclut la plénitude, le bien-être, la prospérité, une vie bénie (Psaume 128, malgré la tonalité patriarcale typique de cette époque). La dernière phrase, qui résume le Psaume 128, est une invocation de shalom, de paix [«La paix sur Israël!»]

C’est précisément pour cette raison que la paix n’est pas possible aussi longtemps que prévaut l’injustice: il n’est pas de paix sans justice, l’une implique nécessairement l’autre (cf. Ps 85,10). Paix et justice sont toutes deux des dons de Dieu en réponse à la fidélité du peuple de Dieu; elles sont présentées comme les expressions les plus élevées de la volonté de Dieu (cf. Ps 72,3). La paix est partie intégrante de la promesse messianique (cf. És 9,7).

Tant les psaumes que les prophètes révèlent l’infidélité du peuple de Dieu, du fait en particulier que la volonté de Dieu a été profanée par les puissants, qui violent le jugement et falsifient la justice. Les personnes qui proclament une fausse paix pour cacher leurs crimes sont dénoncés (cf. Ps 28,3). Jérémie dit la même chose lorsqu’il annonce l’imminente destruction de Jérusalem (cf. 6,14). On trouve de nombreux passages de ce genre dans la Bible, qui n’ont rien perdu de leur actualité.

Dans la tradition israélite, il n’est pas de paix sans bénédiction: il n’y a pas de paix lorsque quelqu’un détenant un pouvoir commet un abus contre une personne sans pouvoir, ou lorsque des personnes vulnérables sont privées de leurs possessions. À de multiples reprises, prophètes et poètes nous rappellent que le shalom que Dieu offre n’est pas le calme ou l’immobilité: au contraire, il exige de l’énergie: que l’on agisse dans la ligne du dessein de Dieu pour la création, un pouvoir qui fait subsister la vie. C’est Dieu qui donne la paix (le bien-être, la bénédiction), et les croyantes et croyants s’engagent à être des témoins actifs de la volonté de Dieu.

Dans les langues occidentales, le mot paix n’a pas la même connotation. En dehors du contexte biblique, eirènè indique un temps sans conflits, l’absence de guerre, la concorde entre les personnes, les factions et les peuples, en vertu de quoi des relations stables sont maintenues sans agression. En d’autres termes, il s’agit d’une vertu de tranquillité ou de calme relatifs qui permet de vivre sans conflit. C’est pourquoi, dans les textes grecs antérieurs au christianisme, le mot eirènè s’accompagne d’autres mots qui précisent son sens: «paix et prospérité», «paix et sécurité», «paix et honneur».

À l’époque de Jésus, le mot paix faisait partie de la propagande impériale: la Pax Augusta justifiait le régime impérial. Cette devise impériale visait à affirmer que la Pax romana était un don (un don imposé) que Rome offrait à d’autres peuples. Cette paix était présentée comme la Pax deorum, le consentement donné par les dieux pour que soit accordée aux légions romaines la gloire de la victoire.

Cet idéal romain de la paix, qui a été repris jusqu’à nos jours par les empires qui lui ont succédé, se reflète dans le proverbe: «Si vis pacem, para bellum» («Si tu veux la paix, prépare la guerre»). C’est ainsi que des puissants, des conquérants, ont justifié les guerres perpétuelles. Selon l’historien romain Tacite (1er – 2e siècles), la paix destructrice est dénoncée dans le discours de Calgacos, le chef breton, proclamé avant sa défaite, qui affirmait à propos des Romains: «Font-ils d'une terre un désert? Ils diront qu'ils la pacifient» (Tacite, Vie d’Agricola 29-32). En réalité, «la paix et la sécurité» offertes par les dirigeants du monde sont sources de violence et de crainte. C’est aussi ce que dit clairement Paul dans sa première Lettre aux Thessaloniciens (cf. 5,3-5).

C’est cette distinction que Jésus introduit: la paix qu’il offre se distingue radicalement de la paix du monde, la paix imposée par «le prince de ce monde». Celle-ci se fonde sur la violence et n’est donc pas une paix authentique. La violence est source de mort pour le corps de Jésus, le Christ. Par contre, sa paix à lui n’implique aucune expression de supériorité non plus que l’imposition d’un pouvoir ni la nécessité de la guerre: il se propose lui-même, se présentant comme abondance de vie pour tout le monde, comme égalité aimante et liberté partagée. Ce n’est pas une simple vertu individuelle mais plutôt une façon de concevoir le sens et le but de la vie humaine. Cette paix, accordée à quiconque a foi en lui, permet de surmonter la peur de la paix imposée par les armes. C’est la paix qui se réalise dans l’union avec le Père ainsi qu’avec tous les frères et sœurs, ainsi qu’il est demandé à tous les êtres humains. C’est la manière dont Jésus lui-même édifie la paix: il fait ce que son Père lui a demandé.

Lorsque le Ressuscité retrouve ses disciples (cf. Jean 20, 19-23), il les salue par ce mot: shalom, déclaration de paix qui s’accomplit en trois actes: la vie, don de Dieu, doit être proclamée à tous les peuples («Je vous envoie»), la présence de l’Esprit Saint qui fait revivre la création («Recevez l’Esprit Saint») et le pardon qui restaure les relations humaines («Si vous pardonnez les péchés des autres, vous recevrez le pardon»).

Tout en interprétant le sens du messianisme de Jésus, Paul tire de nouvelles conclusions, considérant que le Royaume de Dieu se multiplie en fruits de paix. Cette pensée est exprimée très en profondeur dans la lettre aux Éphésiens (cf. Ep 2,14-17). Et pourtant, l’humanité (y compris la plupart des peuples chrétiens) continue à penser que la démarcation et le renforcement des frontières sont des garanties de paix. Les modes de la paix de Jésus sont écartés au profit de la paix de ce monde.

La dernière phrase de ce passage est un appel à l’action: «Levez-vous, partons d'ici!» La paix, ce n’est pas seulement un discours beau et réconfortant: c’est un témoignage à porter et une tâche à accomplir.

Le texte dans notre contexte

Ce passage de l’Évangile de Jean soumis à notre discussion a également été interprété comme une opposition entre la paix intérieure, personnelle, et un sens mondain de l’anxiété. Si la dimension personnelle de la paix considérée comme don de Dieu est incluse dans ce message, cette paix est différente de la «paix du monde» qui comporte simultanément plusieurs dimensions de la paix messianique (notamment les dimensions sociale et politique).

L’opposition que Jésus établit entre sa paix et celle du monde ne relève pas d’une époque révolue: la politique internationale est aujourd’hui encore dominée par l’idée que la paix s’impose par la supériorité militaire ou qu’elle peut être assurée par une guerre «préventive» (comme si une guerre «préventive» n’était pas déjà une guerre!). Une répression exaspérante et la conviction que la force dissuasive peut remplacer un dialogue ou la quête de la justice et de l’équité, c’est une erreur sans cesse réitérée qui n’a jamais donné la paix; au contraire, elle engendre de nouveaux conflits. Mais l’arrogance des empires, de leurs alliés et de leurs protégés les empêchent de voir les conséquences déshumanisantes de ces attitudes.

Avant la conquête coloniale, les autochtones d’Amérique se saluaient en se souhaitant la paix. Les Guaranis disaient: «sauidi», en montrant leurs mains nues, sans armes; les Sioux invitaient leurs visiteurs à fumer le calumet de la paix. Cela n’a pas empêché que ces deux peuples furent attaqués par les envahisseurs chrétiens venus apporter leur «paix». Dans quelle mesure le message chrétien de paix a-t-il pu être crédible pour ces peuples et pour d’autres, victimes du même genre d’expérience? Au long de son histoire, le christianisme a agi, à de multiples reprises, en contradiction avec les affirmations centrales de sa foi. Nous ne pouvons passer sous silence ni l’histoire ni ces actes comme s’ils ne s’étaient pas produits.

«Hao ren ping an (好人平安)» est une expression fréquemment utilisée dans la culture chinoise. Littéralement, elle signifie: «Paix pour une bonne personne». Elle affirme qu’une personne bonne vit dans la paix, l’harmonie et la sécurité. C’est une expression classique, qui est aussi représentée artistiquement par la calligraphie chinoise traditionnelle et que l’on voit souvent orner les murs des foyers chinois. En coréen, l’idée de paix est associée au partage et à l’égalité, avec un certain sens de communion. On voit ainsi que différentes cultures ont recherché différentes expressions de la paix.

De nos jours, dans le monde créé et que Dieu ne cesse d’aimer, la violence physique et symbolique s’est imposée. La cupidité et l’orgueil – bien éloignés de la paix ou de la justice de Dieu – sont de plus en plus puissants. En conséquence, l’aspiration à la paix, il faut la chercher dans la douleur des personnes vaincues, des victimes de discrimination et de violence. La paix de l’Empire a coûté sa vie à Jésus; elle coûte leur vie à nombre de ses disciples et à des milliers de personnes innocentes. Et cela continue. Le slogan des nouveaux empires et de leur justification idéologique, c’est précisément la paix qu’ils prétendent apporter – mais, en réalité, le résultat en est la destruction et la guerre.

Carlos Mesters dit de l’Évangile que c’est «une fleur sans défense». C’est précisément ce qui vient à l’esprit à propos de la paix face aux puissances belliqueuses qui sont causes de pauvreté et de discrimination dans le monde entier. Un soldat qui meurt (parce qu’il allait tuer) est un héros; mais les victimes innocentes bombardées, ce sont des «dommages collatéraux»; en fait, c’est la paix qui a été bombardée. Les mots du prophète se font à nouveau entendre lorsque des «prix de la paix» sont attribués à des personnes qui soutiennent la guerre. Les guerres et l’injustice sont sources d’horreur et de crainte, mais notre vocation à nous est de devenir des témoins fidèles de la paix de Dieu dans le monde d’aujourd’hui.

Questions pour la réflexion et la discussion

  1. Comment identifier les chemins qui mènent à l’authentique «paix du Christ» dans notre vie quotidienne, dans nos communautés de foi?
  2. Comment la violence constatée au niveau mondial a-t-elle influencé la violence que nous constatons aussi aux niveaux locaux?
  3. La société de consommation est source d’angoisse; «la paix du Christ» peut-elle constituer un antidote?
  4. Comment nos Églises peuvent-elles manifester des signes de repentance pour les diverses manières dont elles ont promu la violence (raciale, sexuelle, coloniale) tout au long de l’histoire et le font aujourd’hui encore?
  5. «La paix est une fleur sans défense»; pourtant, les fleurs donnent des graines; comment pouvons-nous semer des graines de paix chez nos enfants et chez les jeunes?

Prière

Dieu, donne-nous le courage

de dénoncer la fausse paix du monde

et d’annoncer la paix qui nous rend intègres en ta présence.

Dieu de vie, par ta grâce,

fais de nous des témoins de ta paix

et conduis-nous vers la justice et la paix. Amen.

À propos de l’auteur

Néstor O. Míguez est professeur de Bible à l’Instituto Universitario ISEDET de Buenos Aires, Argentine