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Jacob Kurien - présentation

20 février 2006

L'unité de l'Eglise - Affirmation d'un avenir commun
« Invitation » à propos de la déclaration sur l'ecclésiologie
Point de vue : Orthodoxe - Indien

Orateur : Père Jacob Kurien
Principal adjoint du séminaire orthodoxe de Kottayam, Kerala, Inde
Eglise orthodoxe de Malankara

Monsieur le président, chers soeurs et frères,

Le rapport de Harare contient une déclaration en forme de proverbe : « Toute vision qui n'inspire pas de nouvelles formes d'action reste une utopie lointaine.». La force de la déclaration sur l'ecclésiologie intitulée « Appelés à être l'Eglise une », c'est qu'elle contient une vision, source d'inspiration, et une nouvelle forme d'action pour la manifestation de l'unité chrétienne. En tant qu'orthodoxe oriental, je suis très heureux d'y trouver une image trinitaire de l'unité et une insistance sur la foi de la première Eglise indivise telle qu'elle est incarnée dans le Symbole de Nicée-Constantinople. En tant que chrétien indien vivant dans un cadre multireligieux et majoritairement non chrétien, je trouve dans ce texte l'engagement en faveur du dialogue interreligieux comme partie intégrante de l'unité que nous recherchons. Une conception théologique que les Eglises ont d'elles-mêmes à propos de la pluralité religieuse et une déclaration commune s'opposant à l'extrémisme et à la violence religieuse sont au centre de notre façon de concevoir l'unité chrétienne.

Mes réflexions et mes commentaires à propos de ce texte se résument en sept observations, émanant particulièrement d'un point de vue orthodoxe et indien.

Observation n° 1. Anxiété : anxiété à propos de la culture dominante de « stagnation »

Notre texte commence par affirmer que « nous [= les Eglises] sommes engagées les unes à l'égard des autres sur la voie qui mène à l'unité visible ». Mais les Eglises, y compris la mienne, sont-elles vraiment sérieuses à propos de cet engagement ? Est-ce que nous ne vivons pas à une époque de « stagnation » oecuménique ? (C'est au professeur Nikos Nissiotis, l'un des précédents présidents de la Commission de Foi et constitution, que je dois ce terme de « stagnation »). Incontestablement, il y a des dizaines d'années que nous sommes habitués à cette culture de stagnation, sans être spectaculairement préoccupés par l'unité. Permettez-moi d'évoquer ma situation personnelle. En dépit d'accords portant sur la plupart des questions théologiques, les deux familles des Eglises orthodoxes demeurent divisées ! De nombreuses personnes, surtout des jeunes, ont perdu l'espoir et la confiance dans les délibérations « officielles » sur l'unité. Elles sont allées chercher d'autres voies de l'unité chrétienne. En fait, notre texte invite les Eglises à réexaminer si leur autosatisfaction est légitime, car nous sommes immunisés contre la sensibilité oecuménique et nous avons délégué au COE et aux organismes similaires la préoccupation de l'unité.

Observation n° 2. Espoir : espoir de nouveaux « espaces oecuméniques » au niveau national et aussi au niveau local

Le deuxième paragraphe du texte insiste beaucoup sur le fait que l'Eglise se manifeste « en chaque lieu » au travers de la koinonia eucharistique locale et que la koinonia de ces communautés eucharistiques est la manifestation de l'unité qui est la conciliarité idéale des premiers conciles oecuméniques. Mais, de nos jours, nous ne faisons l'expérience de cette koinonia et de cette conciliarité que dans le cadre d'horizons limités. Ces expériences nous font espérer des « espaces oecuméniques » plus vastes. Il est à souhaiter que l'espace oecuménique qui a été récemment suggéré, à savoir le Forum chrétien mondial, apportera de nouveaux degrés de conciliarité dans les situations nationales et locales où les expériences de conciliarité ont jusqu'ici été limitées.

Observation n° 3. Occasion : l'occasion d'apaiser les souvenirs douloureux d'interventions ecclésiales qui ont semé la discorde

Le troisième paragraphe de notre texte met l'accent sur la beauté de la diversité dans la vie ecclésiale et le don qu'elle représente. Les Eglises orthodoxes en général, et l'Eglise orthodoxe en Inde tout particulièrement, sont témoins qu'il existe une unité profonde au milieu de la diversité culturelle. Nous en faisons l'expérience, en Inde, dans deux contextes différents, à savoir l'expérience de la même koinonia dans des traditions culturelles diverses, et celle d'un même groupe culturel dans des traditions ecclésiales différentes. Et nous observons ici que ce n'est pas la diversité culturelle qui peut semer la discorde, ce sont les interventions ecclésiastiques. Ce qui nous invite à prendre des mesures pour guérir les souvenirs douloureux des interventions ecclésiastiques extérieures, sources de discorde, et pour rechercher les moyens de retrouver l'unité d'autrefois.

Observation n° 4. Il manque une note : à propos de la « sainteté »

Le texte sur l'ecclésiologie développe substantiellement les notions d'unicité, d'apostolicité et de catholicité de l'Eglise (paragraphes 3 à 6). Mais, en comparaison, le silence qu'il observe à propos de la « sainteté » est flagrant. Ne serait-ce pas révélateur des signes de plus en plus importants indiquant que l'absence de sainteté est de mieux en mieux admise dans les Eglises ? Cette « absence » ne nous rappelle-t-elle pas d'avoir à repenser la préoccupation des Eglises à propos de l'argent et du pouvoir ?

Observation n 5. Menace : la menace du prosélytisme

Deux paragraphes du texte (8 et 9) s'efforcent de souligner notre commune appartenance au Christ par le baptême. Nous sommes reconnaissants à la Commission de Foi et constitution, au Groupe mixte de travail et à d'autres groupes d'étude pour le consensus théologique sur le « baptême » comme fondement de notre commune appartenance au Christ. Notre appartenance au Christ par le « baptême » sera le fondement de notre obligation de nous rendre des comptes réciproquement. Mais le fait est que là où, dans la relation entre chrétiens, on pratique le prosélytisme, avec ou sans (re)baptême, cela met sérieusement en danger la qualité de l'appartenance commune.

Observation n° 6. Nécessité : la nécessité de disposer de meilleurs critères pour évaluer « l'engagement social »

Les paragraphes 10 et 11 du texte donnent une image de l'Eglise « communauté réconciliée et réconciliatrice ». Chez moi, en Inde, la réconciliation mutuelle des Eglises doit se faire dans une large mesure à propos de la façon dont chacune percevra l'engagement social des autres. Cet engagement social est souvent évalué en fonction de critères inappropriés comme, par exemple, l'importance accordée à l'hindouisme brahmanique, la solidarité avec les dalits, la position par rapport à l'ordination des femmes, etc. En se fondant sur ce genre de critère, il est arrivé qu'on dise de certaines Eglises qu'elles étaient marquées par la notion de « caste », et cela a affecté les initiatives locales à propos de l'unité de l'Eglise. Il faudrait donc faire un tri parmi ces façons de percevoir les choses en ce qui concerne le social, et trouver des critères plus appropriés.

Observation n° 7. Enjeu : l'enjeu des choix et des priorités dans le domaine de l'allégeance confessionnelle

Lorsque, pour finir, nous abordons les neuf questions (et quelques autres du même genre) du texte sur l'unité, sommes-nous ramenés à la situation d'avant Upsal, celle de « l'ecclésiologie comparative » ? Si je ressens ce doute, c'est que les réponses éventuelles pourraient de nouveau être conditionnées « confessionnellement ». Dans le contexte asiatique, le mien en particulier, les initiatives et l'enthousiasme locaux en faveur de l'unité visible se sont vues contrôlées par les identités confessionnelles, produites par ce qu'on a appelé le « néocolonialisme ecclésiastique ». Ici, les Eglises sont confrontées à l'enjeu de faire des choix et de poser des priorités en faveur des fruits locaux de l'unité visible, sans perdre de vue les paroles du poète et philosophe indien Rabindranath Tagore : « Pour l'arbre, s'émanciper du sol, ce n'est pas la liberté »,

Dieu, dans ta grâce, transforme non seulement le monde, mais aussi les Eglises. Amen.