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Frapper une femme, c’est comme frapper un rocher

Frapper une femme, c’est comme frapper un rocher

Avec la campagne des Jeudis en noir, le COE encourage les femmes et les hommes du monde entier à dénoncer la violence sexuelle et sexiste. Photo: Albin Hillert/COE

18 septembre 2019

Version française publiée le: 19 septembre 2019

Par Lyn van Rooyen*

«Wathint’ abafazi,
wathint’ imbokodo.»

Tandis que l’Afrique du Sud se débat avec une crise provoquée par les violences sexistes, le président Cyril Ramaphosa a convoqué l’ensemble du Parlement le 18 septembre pour une session extraordinaire. Le thème: comment créer une société dans laquelle les femmes se sentent non seulement en sécurité, mais bénéficient aussi des mêmes droits fondamentaux que les hommes? Prenant acte des 52 420 infractions sexuelles déclarées au cours du dernier exercice (et beaucoup n’ont pas été signalées), des centaines de milliers de Sud-Africaines et de Sud-Africains affichent leur ras-le-bol. Les Églises et les communautés religieuses occupent une place visible et audible dans cet appel au changement. Le mouvement va-t-il prendre de l’ampleur? Prendrons-nous position aux côtés des Sud-Africaines?

Le 9 août 1956, quelque 20 000 femmes venues de toute l’Afrique du Sud se sont réunies devant le siège du gouvernement à Pretoria. Ces femmes noires, rejointes par des femmes de tous horizons, de races et de communautés différentes, manifestaient contre l’extension aux femmes des lois de l’apartheid limitant les déplacements. Elles ont déposé une pétition réunissant des milliers de signatures, puis sont restées debout en silence. Pendant 30 minutes, personne n’a bougé. Ensuite, elles ont commencé à chanter «Wathint’ abafazi, wathint’ imbokodo». Elles prévenaient Strydom, le Premier ministre d’alors: «Frapper une femme, c’est comme frapper un rocher».

Cet acte de protestation et de solidarité a tellement compté dans l’Histoire de l’Afrique du Sud que le 9 août est un jour férié et que le mois d’août est connu comme le «mois des femmes».

Des événements et des activités sont organisés tout au long du mois et, bien entendu, le secteur de la vente au détail en profite: champagne rosé, parfums, ballons, roses, thés de qualité, dégustations de vin, séances de spa, manucures… Tout le monde nous souhaite une bonne «fête des femmes».

Pourtant, chaque jour, durant le mois des femmes comme durant le reste de l’année, des femmes sont battues, violées et assassinées.

L’Afrique du Sud est souvent décrite comme la «capitale mondiale du viol». Bien que ce soit illogique pour de nombreuses raisons, cette affirmation fait écho à une vérité plus profonde. Selon les statistiques nationales pour 2018-2019, 52 420 infractions sexuelles ont été déclarées au cours du dernier exercice écoulé, ce qui représente une augmentation de 4,6%. Autrement dit, chaque jour, 143 infractions sexuelles sont signalées en moyenne. Pourtant, on nous dit que ces infractions sont souvent passées sous silence. Certaines équipes de recherche estiment que ce chiffre pourrait être multiplié par neuf. Selon une étude de KPMG, la violence sexiste coûterait plus de 28 milliards de rands par an à la nation, soit 1% du produit intérieur brut.

À l’exception d’une poignée d’affaires connues et très médiatisées, la disparition, le viol, le meurtre et l’agression de femmes et d’enfants ne font même pas la une des journaux.

Les organisations de la société civile et les associations de femmes ne sont pas restées les bras croisés. Des marches et des manifestations ont été organisées pendant des années, mais peu de choses ont changé.

Le vent tourne

Et puis le mois des femmes 2019 est arrivé.

– Le corps d’une femme de 32 ans a été retrouvé découpé en morceaux dans les sacs poubelle d’un appartement voisin.

– Une doctoresse de 36 ans est morte devant ses trois enfants, tuée d’une balle dans la tête par son ex-conjoint.

– La championne de boxe Leighandre «Baby Lee» Jegels a été abattue par son ex-petit ami policier.

– Une jeune étudiante en théologie et son grand-père ont été assassinés à leur domicile.

– Une fillette de sept ans a été enlevée pendant que sa mère l’emmenait à l’école.

– Une étudiante de l’université du Cap, Uyinene Mrwetyana, a disparu. L’affaire a éclaté quelques jours plus tard: elle a été violée par un employé de la poste en allant récupérer un colis au bureau de poste local. Comme elle résistait, elle a été battue à mort à coups de pèse-lettre.

Alors, il s’est passé quelque chose dans l’imaginaire collectif des Sud-Africaines. Comme si l’esprit de 1956 se réveillait.

Des milliers de femmes ont commencé a publier des commentaires sur les réseaux sociaux. Des femmes qui disaient #MeToo (moi aussi), #AmINext (suis-je la prochaine?), #SAWomenFightBack (les Sud-Africaines ripostent), #EnoughIsEnough (ça suffit!), #MenAreTrash (les hommes sont des ordures).

Des centaines d’étudiantes ont assisté à une veillée à la mémoire d’Uyinene à l’Université du Cap. Le mouvement a fait tache d’huile dans d’autres universités, où des étudiantes se sont rassemblées pour des prières, des manifestations et des réunions. Elles ont commencé à témoigner des abus et de la culture du viol qui règnent sur les campus.

Le 5 septembre, des milliers de personnes ont manifesté devant le parlement du Cap et devant le palais des congrès où se déroulait le Forum économique mondial sur Afrique (#AF19). Le président Cyril Ramaphosa, qui devait prononcer un discours au Forum, a dû modifier son programme et écouter les revendications des manifestantes. Il a promis que le gouvernement prendrait des mesures rapides et décisives. Les incidents provoqués par des ripostes policières violentes à cette manifestation pacifique ont suscité encore plus d’émoi, soulevant la question du rôle de la police dans les violences faites aux femmes et celle du traitement décevant des cas signalés.

Les groupes Facebook se sont multipliés. Un groupe réservé aux femmes (resté secret pour protéger les témoignages et l’identité des victimes) a vu son nombre d’abonnées atteindre les 50 000 en quelques jours, puis 100 000, 150 000 membres. En moins d’un moins, elles étaient 200 000 inscrites. Les uns après les autres, les récits se succèdent dans le groupe. Des femmes qui ne cessent de répéter: «Je n’en ai jamais parlé auparavant.»

Des pétitions sont rédigées, réclamant des mesures, l’engagement des responsabilités, la réforme du système judiciaire, l’accompagnement des victimes, l’interdiction des libérations conditionnelles et sous caution pour les violeurs et les auteurs de féminicides ou le rétablissement de la peine de mort (une pétition en ce sens a recueilli plus de 580 000 signatures en une semaine).

Une demande croissante de justice

Des établissements scolaires ont commencé à réagir. Les élèves d’une école de garçons ont manifesté leur solidarité devant le couvent local en brandissant des affiches et des bannières affirmant leur soutien et promettant qu’ils dénonceraient toutes les formes d’abus et de violence. À Alberton, Ekurhuleni, les garçons du lycée Bracken ont fait le serment d’être «un homme vers lequel on se tourne, pas un homme que l’on fuit».

Des groupes de femmes ont commencé à se former, dans des quartiers cossus, aux coins des rues des townships, à des carrefours ruraux: dix femmes, vingt femmes, des femmes et des enfants, brandissant des affiches et élevant la voix pour demander que les choses changent.

Les Églises et les communautés religieuses se sont fait entendre et ont gagné en visibilité. De nombreuses paroisses et confessions ont organisé des rassemblements de prière et publié des déclarations déplorant l’ampleur des violences. Des responsables religieux ont rédigé des articles de recherche remettant en cause les théologies et les masculinités malsaines qui contribuent à une situation qui bafoue et dénigre les femmes et leurs corps. Un groupe de quarante théologiennes et responsables de l’Église réformée hollandaise a publié une déclaration s’insurgeant contre le patriarcat et une théologie mauvaise, qu’elles considèrent comme les causes principales des abus envers les femmes. Elles qualifient le patriarcat au sein de l’Église de «maladie de l’âme» en contradiction directe avec l’Évangile de Jésus.

Un appel à changer de discours se fait entendre. Les gens commencent à se poser des questions. Pourquoi dit-on «une femme a été violée» et non pas «un homme/quelqu’un a violé une femme»? Pourquoi s’interroge-t-on sur la tenue, le comportement ou les mouvements des victimes et si peu sur la violence de l’auteur des faits? Pourquoi ne sait-on pas ce que dit l’agresseur, alors que ce que font les victimes, majoritairement des femmes et des enfants, occupe une place centrale? Même le chant symbolique «Wathint’ abafazi, wathint’ imbokodo» est remis en cause, pour rappeler aux hommes que les femmes ne sont pas des rochers: elles saignent ou ont des hématomes lorsqu’on les bat.

Frapper le cœur de l’économie

Le vendredi 13 septembre, la lutte s’est déplacée vers le cœur de la vie économique du pays. Des milliers de personnes se sont rassemblées à partir de 3 heures du matin à la Bourse de Johannesburg, à Sandton, pour le #SandtonShutdown, la fermeture de la Bourse. Comme l’a expliqué une des responsables de la manifestation: «Nous allons à la Bourse de Johannesburg, parce que c’est là qu’est l’argent. Nous voulons montrer au gouvernement qu’on ne peut pas continuer à faire comme si de rien n’était pendant que des femmes meurent.» Le groupe s’est retrouvé à cette heure inhabituelle pour pouvoir être en place lorsqu’arriveraient les gens qui travaillent là et pouvoir perturber le cours normal de leurs activités. De nombreuses entreprises ont accordé un congé à leurs employées et d’autres ont même fermé pour qu’elles puissent participer à la manifestation. Les manifestantes ont dénoncé le silence et la complicité du monde des affaires à l’égard des violences sexuelles et sexistes, réclamant qu’une «taxe sur la violence sexiste» de 2% soit imposée aux entreprises cotées à la Bourse de Johannesburg afin de soutenir les actions de la société civile. La directrice générale de la Bourse a promis de donner une réponse dans la semaine.

Des marches et des manifestations de soutien ont été organisées par des expatriées d’Afrique du Sud ou des sympathisantes à Dublin, Londres, Paris et dans de nombreuses autres villes du monde.

Les vêtements noirs étaient récurrents dans la plupart de ces manifestations et activités. Beaucoup de monde s’est engagé ou réengagé dans la campagne des Jeudis en noir, et l’utilisation du hashtag associé, #ThursdaysinBlack, a grimpé en flèche sur les médias sociaux. Même lorsqu’elles ne connaissaient pas réellement la campagne, les manifestantes étaient souvent habillées en noir et en violet, et un grand nombre de Sud-Africaines ont inlassablement porté des vêtements noirs ces dernières semaines, en signe de deuil et de solidarité.

Le gouvernement n’avait pas d’autre choix que de réagir. Ramaphosa ne cesse de s’exprimer depuis deux semaines, intervenant lors d’événements et pendant un culte. Reconnaissant que la situation est grave et intenable, il a appelé les hommes à changer de comportement et à se motiver les uns les autres.

La semaine dernière, le ministre de la Justice et des Services pénitentiaires d’Afrique du Sud, Ronald Lamola, a fustigé l’échec du système judiciaire: plus de 65% des affaires liées à des infractions sexuelles sont retirées avant de passer en justice. Il a également été indiqué qu’en six mois, entre avril et septembre 2018, 55 policiers ont fait l’objet d’une enquête pour viol. Le nombre d’agents de police impliqués dans des féminicides, des violences domestiques ou des meurtres familiaux est un autre sujet préoccupant.

Chose tout à fait inhabituelle, Ramaphosa a convoqué le 18 septembre les deux chambres du Parlement, l’Assemblée nationale et le Conseil national des provinces, pour une séance d’urgence consacrée à la lutte contre les violences sexistes. C’est également l’une des raisons pour lesquelles il a annulé sa visite à l’Assemblée générale des Nations Unies. «Le président a décidé de rester en Afrique du Sud pour veiller à la mise en œuvre des mesures d’urgence adoptées par le gouvernement contre les violences sexistes, pour s’assurer du rétablissement de l’ordre et de la stabilité dans les quartiers touchés par des violences publiques et pour superviser les initiatives visant à relancer l’économie», a fait savoir la porte-parole du président, Khusela Diko.

Ériger un mur de résistance

Les réactions du gouvernement et de la société civile sont encourageantes. Toutefois, malgré les dizaines de milliers de mots écrits et les milliers d’activités et d’événements organisés, beaucoup de femmes reprennent les paroles de la journaliste et auteure Marianne Thamm, qui a parlé d’«horreur inarrêtable» à la fin du mois des femmes et a posé la question collective suivante: «Que devons-nous faire de cette rage?»

Beaucoup redoutent que le mouvement qui a pris de l’ampleur le mois dernier retombe, comme tous les mots d’ordre, toutes les campagnes de 16 jours et toutes les saveurs du mois.

On peut cependant espérer que cette fois, les choses seront peut-être différentes. Peut-être le mouvement continuera-t-il de s’étendre; peut-être les murs du silence ont-ils été définitivement démolis; peut-être l’esprit des femmes de 1956 est-il réellement vivant; peut-être les rochers qui ont été déterrés serviront-ils à ériger un mur de résistance que rien ne pourra abattre.

Les organisations de la société civile sont résolues à demander des comptes au gouvernement concernant ses promesses et ses engagements, à assurer un suivi et à soutenir les victimes et les survivantes par le biais d’un processus de guérison et d’une procédure légale. Des juristes, des médecins, des psychologues et des thérapeutes offrent bénévolement leurs services. Des restaurants et des entreprises affichent des logos «Entrez» sur leurs portes et fenêtres, invitant les femmes qui ne se sentent pas en sécurité à entrer et promettant d’attendre avec elles un moyen de transport ou de leur venir en aide par d’autres moyens si nécessaire. Quantité de témoignages font état de survivantes qui s’encouragent et se soutiennent mutuellement, de Sud-Africaines et de Sud-Africains qui franchissent des frontières pour s’entraider et s’opposer aux auteurs d’actes de violence et à la culture du viol.

En prenant la parole, les femmes posent des questions difficiles à l’Église, à la société et au monde: nous élèverons-nous contre les abus à l’intérieur de nos multiples espaces? Révélerons-nous comment nos textes sacrés ont été utilisés pour perpétuer le patriarcat et des masculinités et féminités malsaines? Aurons-nous assez de cran pour façonner également un Pèlerinage de justice et de paix sur le terrain difficile et contesté des rapports entre les hommes et les femmes? Prendrons-nous position aux côtés des Sud-Africaines?

Les Jeudis en noir

Une communauté juste pour les femmes et pour les hommes

*Lyn van Rooyen est consultante en communication et en organisation à Johannesburg, en Afrique du Sud.