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Au sujet de M. Moltmann, Sodepax et des origines œcuméniques de la théologie de la libération

Au sujet de M. Moltmann, Sodepax et des origines œcuméniques de la théologie de la libération

L’économiste Barbara Ward (au premier rang) s’est exprimée à la Conférence Sodepax organisée à Beirut, en avril 1968. Photo: COE

08 janvier 2020

Version française publiée le: 09 janvier 2020

*par Odair Pedroso Mateus.

Jürgen Moltmann a paru interloqué de voir son nom figurer sur la liste des contributeurs. Il a été surpris lors d’un récent dîner à l’Institut œcuménique de Bossey par une brochure vieille de 50 ans que lui a tendue mon collègue Stephen Brown, rédacteur en chef de l’Ecumenical Review.

Sa couverture est d’un noir rappelant la campagne des «Jeudis en noir». Les pages en lignine, apparemment imprimées à partir d’autocopies, évoquent quant à elles les pages des journaux d’antan en prenant une teinte brun-jaunâtre. Elles attestent désormais de l’autorité utopique de la fin des années 1960. Elles ont l’odeur de la petite bibliothèque où j’ai décroché mon premier emploi quand j’étais encore au lycée.

La brochure est une collection des présentations du colloque organisé il y a 50 ans, en novembre 1969, à Cartigny, aux abords de Genève, par une entreprise commune œcuménique unique en son genre entre Rome et Genève, soit entre l’Église catholique et le Conseil œcuménique des Églises (COE): le Comité mixte pour la société, le développement et la paix, mieux connu sous le nom de «Sodepax», un acronyme que mon esprit ne cesse d’associer à l’imagination, l’innovation, la désillusion et un certain mystère.

Rome et Genève ont porté création de Sodepax en 1968, l’année qui vit une balle tirée le 4 avril sous les cieux radieux de Memphis résonner en ce dimanche 7 juillet après-midi, à l’Aula de l’Université d’Uppsala, lorsque l’écrivain noir américain James Baldwin prend la parole à la Quatrième Assemblée du COE en l’absence tragique de Martin Luther King. Je m’exprime devant vous, a-t-il déclaré, «en tant qu’une des créatures divines que l’Église chrétienne a le plus trahies.»

Le rédacteur en chef de l’Ecumenical Review, Stephen Brown, remet à Jürgen Moltmann en décembre 2019 le rapport du colloque Sodepax de 1969. Photo: Marianne Ejdersten/COE

Le nouveau village global

Rome et Genève étaient alors profondément convaincues que l’Église était appelée à jouer un rôle actif dans le nouveau «village global», ce monde moderne, globalisé et sécularisé qui émergeait. Le grand concile catholique du début des années 1960 avait professé que l’Église était un signe d’unité de l’humanité et a proclamé dans la même veine que «les joies et les espoirs, les peines et les angoisses des hommes de cette époque, en particulier les pauvres et les affligés, sont aussi les joies et les espoirs, les peines et les angoisses des disciples du Christ.» L’Assemblée du COE de 1968, en ligne avec la conférence mondiale d’Église et société organisée à Genève en juillet 1966, s’est fait l’écho de cette même vision en déclarant, quoique de manière assez critique, que «l’Église fait preuve d’audace en se désignant comme le signe de l’unité prochaine de l’humanité.»

Ces visions convergentes d’une Église activement engagée dans le monde moderne ont soulevé la question de ce que pourrait être la contribution chrétienne au développement économique et social et de la manière dont elle serait appliquée dans différents contextes. Tels ont été les fondements pratico-théologiques et l’horizon de Sodepax.

Faire avancer la cause

À une époque où les pessimistes œcuméniques aimaient à tancer une entreprise œcuménique portée par des personnes déclarant de leur côté ne rien pouvoir faire, puis décidant en groupe que rien ne pourrait être fait, Sodepax était, quant à elle, bien résolue à prouver le contraire. En tant que mouvement expérimental, flexible et tourné vers l’avenir, et non une structure bureaucratique, Sodepax incarnait, selon les mots de son secrétaire général, Joseph J. Spae, la détermination de différentes traditions chrétiennes à «chercher ensemble les manières et le moyen de faire avancer la cause de la justice sociale, du développement et de la paix.»

Sodepax a rapidement créé des groupes Sodepax nationaux et locaux en Asie, en Afrique et en Amérique latine avec pour objectif de décentraliser son programme. Puis elle a lancé des programmes d’éducation au développement et de mobilisation pour la paix en travaillant avec des fidèles d’autres confessions. Elle a par ailleurs organisé de grandes conférences internationales sur le développement humain, la paix en Irlande du Nord, le rôle des Églises dans le développement en Asie, ainsi qu’une conférence sur la théologie du développement dont mon collègue Stephen Brown a montré le rapport publié en quatrième de couverture à un Jürgen Moltmann surpris.

Pourtant, Sodepax «s’est éteinte discrètement», selon les mots de John C. Bennett, au seuil de son adolescence en 1980. Pourquoi? Tom Stransky écrit que Sodepax a été «victime de ses propres grandes réussites.» À une époque où les travaux théologiques traditionnels de Foi et constitution prenaient de plus en plus d’ampleur et alors que les actions sociales du mouvement œcuméniques se heurtaient à des écueils, Thomas Derr publie Barriers to Ecumenism – The Holy See and the World Council of Churches on Social Questions (Obstacles à l’œcuménisme – Le Saint-Siège et le Conseil œcuménique des Églises sur les questions sociales, non traduit) chez Orbis Books en 1983, pour mieux comprendre les tenants et aboutissants de la nouvelle énigme œcuménique: la doctrine unit, le service divise.

Au-delà des clichés d’une Genève de gauche et libérale et d’une Rome de droite et conservatrice, l’analyse bien documentée de M. Derr identifie les différences méthodologiques et les obstacles structurels qui ont fait barrage à l’engagement commun de Genève et de Rome dans le domaine de l’éthique sociale œcuménique. Un exemple de différence méthodologique donné par M. Derr repose sur la manière dont l’éthique sociale est mise en pratique: Rome préférait «relier les postures sur les questions sociales à la tradition de l’éthique de la loi naturelle» alors que le COE préférait découvrir «la révélation divine dans la fraîcheur et le caractère unique de chaque événement.» Un bon exemple d’obstacle structurel à toute entreprise commune du même acabit que Sodepax est le fait que le Saint-Siège est le gouvernement central d’une seule Église alors que le COE est une communauté fraternelle d’Églises très différentes, un «conseiller» plutôt qu’un «Conseil» des Églises.

Selon Joseph Spae, quelle qu’ait été l’influence de Sodepax, «elle était largement due à l’excellence de ses colloques œcuméniques.» Les organisateurs de la conférence de 1969 sur la théologie du développement, à laquelle M. Moltmann, alors âgé de 43 ans, a transmis une présentation sans y participer, ce qui expliquerait sa surprise, ont invité deux théologiens relativement jeunes d’Amérique latine à contribuer. Le catholique romain péruvien de 41 ans Gustavo Gutiérrez, arrivé sur le tard dans la théologie après des études de médecine, et le protestant brésilien Rubem Alves, 36 ans, qui venait de publier sa remarquable thèse de doctorat à Princeton intitulée A Theology of Human Hope (Théologie de l’espérance humaine, non traduite).

Le théologien catholique romain Gustavo Gutiérrez, en 1975. Photo: Presse latino-américaine

À ma connaissance, ils ne s’étaient alors jamais rencontrés et ne s’étaient pas accordés sur une contribution concertée à la conférence de Cartigny. Or, tous deux, de manière différente et se faisant l’écho de la récente théorie d’Enzo Faletto et de Fernando Henrique Cardoso relative à la dépendance économique – qui soutenait que le sous-développement des pays pauvres de la périphérie était une condition structurelle au développement des économies riches et centrales – ont rejeté une vision organique du développement au profit d’un projet critique d’émancipation spirituelle, humaine et politique.

Une critique de l’Église

C’est à cette conférence Sodepax de 1969, qui vient de fêter ses cinquante ans, que la Théologie de la libération de Gustavo Gutiérrez – et non la théologie du développement – a vu le jour. Il est vrai qu’il avait utilisé l’expression «théologie de la libération» un an auparavant lors d’une réunion du clergé à Chimbote, au Pérou, mais la conférence Sodepax a été l’occasion pour lui de soumettre à l’examen de ses pairs une présentation approfondie de son ouvrage prochainement acclamé.

Les quatre sections de la présentation de M. Gutiérrez à Sodepax correspondaient en tout point aux quatre sections de sa  Théologie de la libération, dont la première publication en espagnol se fera deux ans plus tard, en 1971. La théologie est désormais perçue comme une critique de la présence et de l’action de l’Église dans le monde à l’aune de l’Apocalypse. Aborder la question de la théologie de la libération c’est répondre à la question du rapport entre le salut chrétien et les processus d’émancipation humaine dans l’histoire.

Selon l’architecte du COE Joseph Oldham, si le COE n’a pas l’autorité d’imposer l’objectif de l’unité, il se doit d’être suffisamment compétent pour produire les meilleurs arguments, projets et programmes y contribuant. Sodepax a pris très au sérieux les sages paroles de Joseph Oldham. L’excellent rapport en quatrième de couverture de la conférence de 1969 a été agrémenté d’un imposant volume relié de blanc produit conjointement à la bibliothèque de l’Université grégorienne à Rome et à la bibliothèque du COE à Genève, recensant pas moins de deux mille références bibliographiques annotées, en cinq langues, sur la sociologie, l’économie, l’histoire, la philosophie et la théologie du développement.

La mémoire n’est-elle pas source d’espérance et d’encouragement?

 

*le pasteur Odair Pedroso Mateus est directeur de la Commission Foi et constitution du Conseil œcuménique des Églises. Il dédie ce texte à Julio de Santa Ana, qui a servi le COE au sein de la Commission sur la participation des Églises au développement et à l’Institut œcuménique de Bossey.