Dans cet entretien, Abigayle Bolado, responsable du programme pour l’engagement des jeunes du Conseil œcuménique des Églises (COE), nous livre ses réflexions sur l’esprit du rassemblement et sur la demande de plus en plus pressante de justice et de redevabilité.
Pouvez-vous nous expliquer ce que représente l’Assemblée œcuménique des jeunes d’Asie?
Mme Bolado: L’Assemblée œcuménique des jeunes d’Asie, organisée par la Conférence chrétienne d’Asie, une organisation partenaire du COE, a rassemblé environ 200 personnes âgées de 20 à 35 ans de 22 pays de la région à Chiang Mai (Thaïlande), du 17 au 21 avril. Le thème de cette année, «mettre en pièce tous les jougs», tiré d’Ésaïe 58,6, faisait écho aux multiples défis, à l’oppression, à l’esclavage et aux fardeaux auxquels sont confrontés les jeunes aujourd’hui dans leur vie quotidienne. L’Assemblée œcuménique des jeunes d’Asie constitue un espace au sein duquel les jeunes peuvent partager des témoignages, apprendre, célébrer et faire preuve de solidarité face aux épreuves vécues par d’autres personnes de leur âge ailleurs dans la région.
Quel principal enseignement tirez-vous de cet événement?
Mme Bolado: Le tour d’horizon des événements géopolitiques et géoéconomiques, et de leurs effets sur la région et les différents pays, ainsi que les expériences décrites par tous les jeunes ayant participé à l’Assemblée, ont montré clairement que ces événements se répercutent en cascade et que les communautés de la périphérie sont toujours celles qui souffrent le plus. À cause de ces «jougs», la vie des jeunes d’Asie est difficile, éprouvante et marquée par les oppressions en raison des enjeux liés aux conflits et à la guerre, aux migrations, à la santé mentale ainsi qu’aux problèmes sociaux, économiques et écologiques.
L’Assemblée a réuni des jeunes issus de différentes cultures et confessions. Certaines conversations ou certains moments se sont-ils révélés particulièrement marquants ou transformateurs?
Mme Bolado: La «résilience» envers et contre tout fait partie intégrante de la culture asiatique. Dans presque toutes les conversations que j’ai pu avoir, l’idée de la résilience demeurait intacte. Toutefois, c’est une question que je me suis posée lorsque j’écoutais les différents témoignages: «Combien de temps encore allons-nous devoir compter sur la résilience des personnes avant d’exiger la justice et la redevabilité?» En effet, beaucoup des difficultés rencontrées par les jeunes trouvent leur origine dans l’avidité et l’égoïsme, qui entraînent la corruption, la violence et l’exploitation, conduisant à leur tour à la guerre, à la pauvreté, à un taux de chômage élevé, à une insuffisance de ressources pour l’éducation et la santé, à l’absence d’espace de liberté d’expression, voire à l’impossibilité de répondre aux besoins élémentaires de la population.
Depuis quelques années, beaucoup de jeunes en Asie, notamment des générations «Y» et «Z», exigent que les gouvernements et les structures au sein des différents espaces de pouvoir rendent des comptes. Cela montre que les jeunes sont en quête de redevabilité et de justice, et veulent se libérer du joug qui les opprime. Mais «mettre en pièce tous les jougs» ne devrait pas relever de la responsabilité des jeunes uniquement. Cette responsabilité doit être intergénérationnelle. En tant que chrétiennes et chrétiens, nous devons passer de la parole aux actes et ne pas rester entre les murs de nos églises, mais faire venir l’Église dans les communautés pour partager l’amour du Christ avec les victimes d’injustices.
En outre, d’après certains témoignages personnels que j’ai entendus, l’injustice demeure un problème au sein de certaines Églises. Nous devons prendre connaissance de ces injustices et apporter une réponse à ces problèmes, par exemple à la question du leadership intergénérationnel. En effet, beaucoup de jeunes ont encore du mal à prendre des responsabilités au niveau local. Le leadership intergénérationnel suppose d’inclure les jeunes dans les instances dirigeantes afin de permettre un apprentissage mutuel. Il ne s’agit pas d’une démarche à sens unique. De plus, si la rémunération des jeunes travaillant pour les Églises, même dans les établissements d’enseignement, est faible, ces personnes doivent pouvoir répondre à leurs besoins élémentaires. En outre, les problèmes de santé mentale et les questions relatives aux personnes LGBTQ restent tabous dans certaines Églises. Enfin, la question de la glorification de la surcharge de travail et de l’épuisement, dans le contexte asiatique, se pose au sein des Églises et des espaces œcuméniques. Je précise que ces questions n’ont pas occupé une place centrale dans l’Assemblée, mais ce sont des témoignages entendus au cours des repas ou des pauses, des expériences vécues.
Selon vous, de quelle manière les enseignements tirés à Chiang Mai et les liens qui s’y sont créés influenceront votre travail au COE?
Mme Bolado: Cet événement s’est avéré essentiel pour comprendre le contexte asiatique, en particulier les pays qui ne font pas la une des journaux. Nous avons entendu des témoignages de 170 personnes venues de 22 pays, ce qui renforce la solidarité et notre volonté de continuer à cheminer et à travailler à leurs côtés, pas uniquement en les écoutant, mais aussi en accompagnant leur processus de guérison et en les intégrant aux stratégies de nos programmes et actions. Ces récits ne concernent pas que l’Asie, mais décrivent également la réalité d’autres régions. Ainsi, les jeunes dans le mouvement œcuménique resteront en «mouvement», et continueront à se déplacer au-delà des murs pour mettre en pièce tous les jougs, partager l’amour du Christ, être ses mains et ses pieds dans ce monde fragmenté. Nous ne serons jamais à court de travail, mais alors que nous cheminons ensemble, de région en région, nous, corps du Christ, serons des vecteurs de justice, d’amour, d’espérance et de paix partout où nous irons.