Etre chrétien dans un pays à majorité musulmane - Entretien avec Hermen Shastri
26 juillet 2004
par Juan Michel *
Le pasteur Hermen Shastri est le secrétaire général du Conseil des Eglises de Malaisie (CCM), un organisme œcuménique créé il y a 57 ans et qui est actuellement l’hôte de la réunion de la Commission plénière de Foi et constitution (Kuala Lumpur, 28 juillet-6 août 2004). Dans l’entretien suivant, le pasteur Shastri évoque la vie et le témoignage des Eglises de Malaisie dans un pays où les chrétiens sont très fortement minoritaires et où les mots : « évangélisation », « dialogue entre religions » et même « œcuménisme » et « politique » prennent un sens différent.
En Malaisie, les chrétiens représentent 7% de la population. Quelles sont les implications pour les Eglises de ce pays, d’une telle situation minoritaire ? Comment les Eglises considèrent-elles leur rôle dans la société ?
Etant donné que nous constituons une minorité, nous ne pouvons qu’être très conscients que nous vivons parmi des gens qui se réclament d’autres : c’est là une réalité quotidienne qui implique que, si nous voulons bâtir une nation juste et harmonieuse, nos vies doivent être liées dans un destin commun.
En tant qu’Eglises, nous cherchons à apporter une contribution significative au bien-être du pays. Plus concrètement, nous considérons qu’il nous appartient de défendre le statut démocratique laïc de notre constitution fédérale, de protéger la liberté religieuse qu’elle garantit et de développer un dialogue ouvert et franc avec le gouvernement et les groupes à vocation inter-religieuse ou civique pour discuter de questions d’intérêt général.
Quels sont les principaux défis auxquels sont confrontées les Eglises de Malaisie ?
Du fait de la résurgence de l’islam, il est indispensable que nous collaborions avec d’autres pour veiller à ce que la Malaisie ne devienne pas un état « islamique » ou « théocratique ». Un corollaire en est qu’il nous faut suivre de près les situations où les libertés civiques et religieuses pourraient faire l’objet de restrictions.
D’autres défis sont identiques à ceux que les Eglises rencontrent un peu partout : agir pour la défense des droits des enfants et des femmes, des handicapés et des travailleurs migrants, ou encore œuvrer à un développement durable pour protéger l’environnement. Notre programme vise aussi à aplanir les divisions entre catholiques, protestants et « œcuméniques ».
Quelles relations les chrétiens ont-ils avec les autres religions de Malaisie ?
Nous avons de bonnes relations avec les communautés hindoues, bouddhistes et sikh. Depuis vingt ans, nous nous retrouvons régulièrement au sein d’un Conseil consultatif malais du bouddhisme, du christianisme, de l’hindouisme et du sikhisme, et cela a contribué à instaurer des sentiments de confiance et un esprit coopératif.
Pour ce qui est des relations avec la communauté musulmane, les expériences sont diverses. Certains groupes musulmans, en général ceux qui expriment les positions modérées de cette communauté, sont ouverts au dialogue. Mais d’autres évitent un dialogue qui leur apparaît relever de la confrontation et qui empiète peut-être sur certains aspects de leur foi et de leur pratique au sujet desquels ils estiment que les non-musulmans n’ont pas le droit de s’exprimer.
Cela dit, les institutions islamiques dépendant du gouvernement n’en sont pas moins disposées à dialoguer pour résoudre des problèmes jugés « délicats ».
Quel genre de société les membres de la Commission de Foi et constitution vont-ils trouver à Kuala Lumpur ? Peut-on considérer les relations interethniques comme harmonieuses, ou sont-elles au contraire fragiles ? Donne-t-on beaucoup d’importance aux différences ou aux tensions raciales ? La religion sépare-t-elle les malaysiens plus que leur appartenance ethnique ?
Fondamentalement, ils vont trouver une société mélangée, faite de communautés appartenant à des ethnies (Malais, Chinois, Indiens, populations indigènes) et à des religions différentes mais qui cohabitent pacifiquement (Islam, Bouddhisme, Taoïsme, Hindouisme, Christianisme, Sikhs). Telle sera leur impression générale.
Les différences ethniques et religieuses sont acceptées comme une réalité. Le bon sens et la bonne volonté tempèrent les difficultés socio-économiques et religieuses que font surgir certaines politiques d’inspiration ethnique. Tout citoyen malais est conscient que, dans une société pluriethnique ou plurireligieuse, les relations sociales sont en équilibre fragile ;
Pour l’instant, la Malaisie réussit à suivre une voie modérée et elle exalte sa diversité en s’appuyant sur la compréhension, le compromis et le partage des responsabilités.
L’islam est la religion d’environ 54% de la population, et c’est aussi la religion officielle du pays ; dans ces conditions, quelle est l’impact sur la vie quotidienne des chrétiens de Malaisie, des lois et règlements islamiques, par exemple ceux qui punissent toute conversion de l’islam à une autre religion ?
Les lois et règlements islamiques ont des répercussions dans la vie des communautés se réclamant d’autres religions : il s’agit de restrictions – réelles ou perçues comme telles – imposées à leur vie dans la société.
Un problème actuel est la conversion des musulmans à une autre religion ; si l’on applique strictement la charia, une telle conversion est considérée comme une « apostasie ». La question des tensions que cela crée entre les religions est soulevée à chaque occasion de dialogue avec les autorités publiques ou des groupes islamiques.
Il est improbable que, sur ce point « délicat », la position des musulmans s’assouplisse ; néanmoins, on constate certains petits signes de tolérance, dans les cas de mariages entre personnes appartenant à des religions différentes ou de la garde d’enfants quand un parent se convertit à l’islam.
Nous avons choisi de mener un dialogue sans confrontation. Il s’agit d’un problème délicat, ce qui exige de faire preuve de patience et de compréhension vis-à-vis des forces conservatrices et modérées des milieux islamiques.
Dans ce contexte, comment l’évangélisation est-elle comprise ?
En Malaisie, la loi interdit tout prosélytisme religieux à l’égard des musulmans. Cela affecte directement la conception chrétienne de l’évangélisation. Le plus souvent, lorsqu’ils font une déclaration sur ce point à l’échelon national, les organismes chrétiens – catholiques, protestants ou évangéliques – soulignent bien qu’il faut être très prudent en la matière. Vu de l’extérieur, cela peut apparaître comme un compromis inacceptable ; néanmoins, pour les chrétiens de Malaisie, une confrontation directe ne mènerait nulle part.
C’est pourquoi les chrétiens de Malaisie parlent d’une « évangélisation par la vie et la parole » : il faut que les gens voient la vie exemplaire des chrétiens, et cela devrait offrir des occasions de faire connaître la base spirituelle d’une telle façon de vivre avec les autres.
Les récents événements d’ordre géopolitique ont-ils eu des conséquences notables sur la vie et le témoignage des Eglises et des chrétiens de Malaisie ?
Oui, certainement ! Pour les musulmans, l’islam est « assiégé » par les médias occidentaux, qui le présentent comme une source de conflits partout où il est présent. Mais ce n’est pas vrai. En Malaisie, le gouvernement a adopté une position ferme à l’égard de groupes musulmans sectaires qui se réclament de positions religieuses extrémistes ; il ne tolère pas la justification religieuse du terrorisme.
Bien entendu, les musulmans critiquent les Eglises de Malaisie lorsqu’elles adoptent une position jugée « occidentale », par exemple lorsqu’elles défendent une conception laïque de la démocratie qui n’est pas jugée acceptable dans notre contexte socioculturel.
Par contre, sur d’autres points tels que le conflit israélo-palestinien, pour lequel le CCM appuie un règlement juste, fondé sur le modèle de deux états souverains et s’associe à la communauté musulmane pour dénoncer les atrocités dont sont victimes les Palestiniens, les Eglises de Malaisie ne sont pas considérées comme se faisant simplement l’écho d’une position américaine.
Un journaliste chrétien écrivait récemment : « Même lorsque nous manifestons certaines de nos frustrations, les chrétiens [de Malaisie] doivent en même temps reconnaître les libertés dont nous jouissons dans ce merveilleux pays qui est le nôtre ». Pourriez-vous nous citer quelques-unes de ces frustrations ?
La frustration fondamentale, c’est que la question de l‘islam apparaît dans tous les sujets de discussion de l’Eglise. Il s’agit de trouver le juste milieu : à la fois maintenir une position forte sur la liberté religieuse, qui est garantie par la constitution, et faire preuve de patience et de compréhension pour tenir compte des « sensibilités ».
Une autre frustration tient au fait que nous sommes confrontés à la prolifération d’Eglises indépendantes et à la manière dont ce phénomène est perçu par d’autres religions. Il est vrai que le christianisme s’étend dans le pays mais, parallèlement, les Eglises se multiplient elles aussi, avec des doctrines diverses et variées. La liberté de religion implique-t-elle que l’on doit tolérer la multiplication d’Eglises en tout genre ?
Le premier ministre de Malaisie s’adressera à la réunion de la Commission plénière de Foi et constitution ; cela semble une reconnaissance de la pertinence du rôle des Eglises malaises dans la société. Comment sont les relations entre les Eglises de Malaisie et le gouvernement fédéral ?
Elles sont bonnes ! Pour discuter de toutes les questions qui affectent la vie des Eglises, notre interlocuteur le plus solide est le gouvernement. La raison en est qu’il s’appuie sur une coalition de partis politiques attachés au principe selon lequel les bénéfices du progrès doivent être partagés entre toutes les communautés ethniques et religieuses du pays.
Les dirigeants des Eglises entretiennent des relations étroites avec les chrétiens qui font partie du gouvernement afin de peser sur les décisions des autorités. Dans certains cas, les Eglises peuvent ainsi avoir accès directement au premier ministre, dont l’intervention permet de résoudre de nombreux conflits.
L’expérience montre que les administrations publiques sont disposées à discuter sérieusement avec les communautés relevant d’autres religions que l’islam pour résoudre certains problèmes auxquels sont confrontés les non-musulmans du pays, même s’il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de trouver des solutions.
Pourtant, dans un récent numéro de Berita (« Nouvelles »), un article présente comme une tendance « inquiétante » la « politique actuelle d’islamisation de la société pratiquée par le gouvernement ».
Et ça l’est bien ! Au gouvernement, les musulmans sont prépondérants ; aussi doit-il en permanence assurer à ses électeurs musulmans qu’il est islamique. Le gouvernement adhère ouvertement au principe de l’« islamisation », dans les différentes interprétations de ce terme. Cela nous inquiète. La constitution ne fait pas du pays un état islamique ; aussi cette position est-elle contestée par les communautés non musulmanes qui, sur ce point, sont entièrement d’accord entre elles.
Quel est votre avis sur la situation de l’œcuménisme en Malaisie ? Comment se présentent les relations entre les Eglises chrétiennes elles-mêmes ?
Au niveau institutionnel, les Eglises ont tendance à entretenir entre elles des relations œcuméniques. Il existe des organisations qui poussent à la collaboration entre Eglises ; c’est le cas par exemple du Conseil des Eglises de Malaisie (CCM) ; pour les chrétiens qui appartiennent au courant évangélique, il y a la National Evangelical Christian Fellowship. En 1985, ces deux organismes se sont associés à la conférence épiscopale catholique pour créer la Fédération chrétienne de Malaisie, organisme consultatif qui a pour mandat de préserver les intérêts des chrétiens face à l’islamisation.
L’œcuménisme se manifeste également au travers de divers groupes spécifiques dont les activités se déroulent soit dans le cadre des Eglises, soit en dehors d’elles ; un bon exemple en est le Réseau pour les droits des enfants. Il existe aussi d’autres groupes de chrétiens qui se consacrent à des causes particulières et qui travaillent en étroite collaboration avec des ONG.
Cela dit, de nombreuses Eglises n’aiment pas beaucoup le mot « œcuménisme » : elles l’associent au « libéralisme », par opposition à l’« évangélicalisme » qu’elles promeuvent. Elles préfèrent parler d’« unité de l’esprit » plutôt que d’« unité du corps », laquelle pourrait impliquer de travailler à l’unité organique des Eglises.
Au niveau local, la coopération entre Eglises a tendance à porter plus sur des causes « évangéliques » que sur des questions relatives à l’unité de l’Eglise. En fait, du point de vue ecclésiologique, le seul véritable problème auquel sont confrontées les Eglises de Malaisie, c’est la prolifération des Eglises indépendantes. Elles agissent à leur gré et leurs programmes excluent en général les conceptions générales de l’œcuménisme.
Peut-on établir un parallèle entre la volonté d’œuvrer à l’unité de différentes confessions chrétiennes et la nécessité, pour les Malais d’origines ethniques différentes, de dépasser leurs frontières ethniques pour s’unir dans une identité nationale commune ?
A mon avis, il y a certainement un lien entre unité et identité nationale. L’unité ne veut pas dire grand-chose si elle se réduit à une « tolérance » les uns des autres. Il faut que, tous ensemble, nous cherchions la dimension plus profonde de ce qui nous unit en tant que peuple. A partir de quel moment dépassons-nous les frontières ethniques pour adopter une identité nationale commune ? Depuis une vingtaine d’années, cette question fait l’objet de nombreux débats dans notre pays. Dans le même sens, il faut que nos Eglises se sentent appelées à dépasser les barrières confessionnelles pour essayer de faire vivre une unité qui va au cœur de l’Evangile.
Qu’est-ce que les Eglises de Malaisie attendent de la réunion de Foi et constitution ?
A la différence des dirigeants des Eglises, les simples fidèles n’ont jamais entendu parler de Foi et constitution ; cela dit, quand on leur explique que cet organisme cherche à surmonter les différences doctrinales qui sont à l’origine des divisions entre Eglises, ils trouvent cela intéressant.
Nous espérons que cette réunion encouragera les Eglises de Malaisie à s’engager plus avant dans les questions de l’œcuménisme. En outre, il s’agit d’appeler les Eglises de ce pays à accepter le fait que la « formation œcuménique » n’est pas une option mais qu’elle est un élément constitutif de notre vie de chrétiens dans le monde moderne.
(*) Juan Michel est chargé des relations du COE avec les médias.
Des informations complémentaires sur Foi et constitution et la réunion de Kuala Lumpur, y compris l’ordre du jour détaillé et un formulaire d’accréditation des médias, sont disponibles sur le site Internet de la réunion sous
www.wcc-coe.org/kualalumpur2004.html
Couverture médiatique. Une équipe de presse œcuménique fournira quotidiennement des documents et nouvelles en anglais, allemand, espagnol et français, ainsi que des photos. Tous ces documents pourront être consultés et téléchargés gratuitement sur le site Internet de la réunion.
Articles consacrés à Kuala Lumpur: bien que cet article soit écrit dans le respect des règles professionnelles du journalisme concernant la précision et l’impartialité, il est destiné au grand public et ne doit donc pas être considéré comme un texte savant ni théologique, de même qu’il ne constitue pas une déclaration officielle de la Commission de Foi et constitution.
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