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10.08.04 16:46

Dans la jungle de l?ecclésiologie, comment éviter les tigres?

 

par Mark Woods (*)

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Le Conseil œcuménique des Eglises (COE) compte trois cent quarante-deux Eglises membres. Mais, pour elles, qu’est-ce qu’une Eglise, et comment chaque Eglise se situe-t-elle par rapport aux autres Eglises ? L’« ecclésiologie », c’est précisément l’étude de ces questions et, si c’est une préoccupation du COE, elle occupe surtout une place centrale dans les activités de Foi et constitution.

Le pasteur Binsar Nainggolan, membre de l’Eglise protestante Huria Kristen et originaire de Sumatra, a une conception très personnelle de l’ecclésiologie.

« Lorsque j’ai été ordonné il y a 23 ans, j'ai été nommé pasteur d’une paroisse qui se trouvait dans la jungle de Sumatra, raconte-t-il. J’étais responsable de dix paroisses séparées les unes des autres par plusieurs heures de marche. Il me fallait faire tout le chemin à pied et parfois, en cours de route, il m’arrivait de voir l’un de nos tigres de Sumatra. Pour moi, l’ecclésiologie, c’est en partie éviter les tigres sur le chemin qui sépare les Eglises. »

Qui sont ces tigres – ou que sont-ils ? Le métropolite Gennadios de Sassima, du Patriarcat œcuménique orthodoxe, répond sans hésiter : « C’est nous-mêmes, en ce sens que les divisions sont causées par des êtres humains. Pour éviter les tigres, il nous faut nous écouter les uns les autres. »

C’est une entreprise à laquelle il est personnellement très attaché, et à laquelle participe avec conviction l’Eglise orthodoxe, comme bien d’autres Eglises.

Au cours de la réunion de Foi et constitution (COE), qui s’est tenue du 28 juillet au 6 août 2004 à Kuala Lumpur (Malaisie), l’un des documents dont les délégués ont discuté avait pour titre : La nature et la mission de l’Eglise. C’est un document très savant et détaillé qui essaie de trouver une base commune aux conceptions que se font différentes traditions de ce qu’est l’Eglise et de ce qu’est, dans le monde, sa raison d’être.

Selon ce document, l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique est appelée à l’existence par le Père, elle a pour centre et fondement le Verbe et, en tant qu’elle est communion des fidèles, elle est création de l’Esprit Saint.

D’un autre côté, l’Eglise est constituée d’êtres humains faillibles ; bien qu’elle soit essentiellement une, il y a en elle des divisions, dues en partie au péché des hommes et en partie à d’authentiques différences d’opinion. Selon ce document, la communion est réelle mais pas complètement réalisée. D’une Eglise à l’autre, les conceptions sont différentes sur des questions telles que le baptême, l’eucharistie, le ministère et l’autorité, pour n’en citer que quelques-unes.

Alors, est-il possible de s’y retrouver dans les jungles de l’histoire et de la théologie – en évitant les tigres – pour arriver à un stade où l’unité visible sera rétablie ?

Un bon point de départ ?

Selon le professeur Anne-Marie Reijnen, de l’Eglise protestante unie de Belgique, il nous faut admettre, au départ, que le principe de l’unité est inscrit dans la Bible.

Dans une introduction au thème, Mme Reijnen considère l’appel lancé par Paul aux chrétiens de Rome : « Accueillez-vous les uns les autres » (Rm 15,7) et déclare : « Dans l’Eglise, il ne pouvait y avoir de fossé plus profond que celui qui séparait les juifs des païens ». Il a fallu plus d’efforts aux juifs et aux gentils pour vivre ensemble en harmonie qu’il n’en faut aujourd’hui aux chrétiens de différentes traditions ; et si Paul les a appelés à l’unité, il en fait autant pour nous aujourd’hui.

Et, effectivement, l’unité se fait : « Les chrétiens ont bâti et continueront à bâtir des communautés improbables, au rebours des affinités naturelles, des loyautés instinctives et des conventions de bon sens », ajoute-t-elle. Ce faisant, ils anticipent le grand banquet du royaume des cieux.

Ces idées de communauté, de loyautés personnelles à forger et de relations à approfondir ont été reprises par une autre participante, le professeur Valburga Schmiedt Streck, luthérienne du Brésil. S’inspirant de ce qu’elle a vécu avec les habitants des favelas brésiliennes, elle déclare : « Ce n’est pas la raison, mais le sentiment qui les nourrit et les console et leur permet de rêver de choses meilleures à venir. »

Ce genre d’approche, précise-t-elle, nous permet de nous pencher sur les problèmes œcuméniques – et notamment sur l’ecclésiologie – en les considérant dans des perspectives différentes et, en puissance, plus productives, et elle ajoute qu’une telle attitude est plus le propre des Latino-américains que des Européens. Les relations jouent un rôle, il s’agit de ne pas se limiter à un stérile échange d’idées. « C’est une éthique différente, avec une logique différente, dit-elle encore. La logique européenne exclut l’autre. »

Mais est-il possible de court-circuiter le processus de dialogue en affirmant que Paul appelle les chrétiens à s’accueillir les uns les autres ? Oui, répond en substance le professeur Kyung Sook Lee, de l’Eglise méthodiste de Corée.

« Dans le contexte de l’Asie, où cohabitent plusieurs religions, notre souci principal est de survivre et de vivre avec des personnes appartenant à d’autres religions », dit-elle.

« Cette discussion porte en grande partie sur l’histoire, mais ce n’est pas l’histoire de l’Asie. Je veux que l’on me donne une définition claire de la nature et de la mission de l’Eglise. Pour nous, chrétiens d’Asie, ce que nous désirons avant tout, c’est vivre avec le peuple de Dieu et avec des gens pratiquant d’autres religions. Ce travail est nécessaire, mais il est trop compliqué et théorique. »

Une perspective orthodoxe

Mais d’autres participants suivent une ligne très différente. Pour Paul Meyendorff, de l’Eglise orthodoxe d’Amérique, parler de s’accepter mutuellement et sans nuance sur la base d’un seul texte, c’est aller trop loin. Pour qu’il y ait unité authentique, il faut à la fois être d’accord sur les éléments fondamentaux de la doctrine et partager la vie de la foi. Si beaucoup de chrétiens considèrent que leur tradition particulière est un rameau ou une composante de l’Eglise universelle dans son sens large, d’autres – et notamment les orthodoxes – considèrent qu’il y a identité entre leur Eglise et l’Eglise universelle.

Et, pour les chrétiens orthodoxes, on ne peut se contenter d’avoir en commun des credos. « Il ne suffit pas, dit-il, d’affirmer la vérité contenue dans un symbole de foi ; il faut faire partie d’un corps vivant. »

Selon Paul Meyendorff, le problème, pour les orthodoxes, c’est de définir le statut d’autres Eglises, celles qui ne font pas partie de l’Eglise orthodoxe ; pour l’instant, reconnaît-il, celle-ci n’y est pas encore arrivée.

« La plupart des orthodoxes affirmeront qu’il n’y a qu’une seule Eglise, et ils s’identifient à cette Eglise unique. Ma conception est la suivante : dans la mesure où d’autres chrétiens partagent la vérité de l’Evangile et la vie de l’Esprit, ils sont orthodoxes. Il faut imaginer des cercles concentriques, des cercles sécants. »

Il considère par ailleurs que certaines Eglises rendent la situation très difficile pour les orthodoxes. Si, par exemple, les relations se sont améliorées avec les catholiques romains, cela n’est pas vrai pour certains protestants.

« Il y a certaines traditions, telles que la tradition pentecôtiste, avec lesquelles nous, les orthodoxes, nous avons probablement plus en commun qu’avec certaines Eglises protestantes libérales, qui ont une approche très individualiste de la foi. Par exemple, nous n’entrerions jamais en communion avec une Eglise qui accepte officiellement l’avortement. »

Néanmoins, dit-il, il y a des « degrés de communion », et les orthodoxes sont résolus à continuer à se battre pour l’unité de l’Eglise. « Il y a une dimension eschatologique. Il est très probable qu’elle ne s’établira pas avant la fin des temps. Pourtant, si nous n’essayons pas, nous n’aurons pas rempli la mission que Dieu nous a donnée. »

Une perspective catholique romaine

Pour les catholiques romains aussi, l’ecclésiologie pose de graves problèmes. Le professeur William Henn enseigne au Collège San Lorenzo à Rome.

« La grande difficulté, dit-il, c’est la relation entre unité et diversité. Par exemple, l’ethnicité et la culture en général suscitent, au niveau local, des difficultés de langue et de sensibilité. Comment adopter ce qui est bon sans déchirer l’Eglise ? Le problème se pose lorsqu’il y a contradiction sur quelque chose d’essentiel. »

Il y a donc des problèmes qui ne disparaîtront pas, aussi grande soit la bonne volonté manifestée par les participants à une réunion telle que celle de Foi et constitution. L’un de ces problèmes est la primauté du pape qui, dit-il, est essentielle. « Ce que pense fondamentalement l’Eglise catholique – et en cela, pensons-nous, notre position est différente de celle d’autres Eglises –, c’est que le Christ veut un ministère de juridiction universelle. »

Mais il préfère avancer des arguments plutôt que de simplement écrire sur le sable. La Bible elle-même, poursuit-il, distingue entre ce qui est essentiel à la foi et ce qui ne l’est pas. « Au cœur de la discussion œcuménique, il y a la distinction que l’on essaie de faire entre ce qui est nécessaire et ce qui n’est pas nécessaire. »

Et qu’en est-il de la question de l’ecclésiologie dans son ensemble ? Comprend-il ceux qui pensent que, dans leur contexte, ce n’est pas un problème clé de l’œcuménisme ?

« Il est indubitable que certains problèmes ont plus d’importance que la structure de l’Eglise, dit-il. Existentiellement, un disciple du Christ a le devoir de pratiquer ce que Jésus enseigne sur le Royaume, sur la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres, sur la délivrance apportée aux captifs. Dans les Eglises historiquement plus anciennes, il peut être très important de collaborer pour lutter contre la souffrance. Je dirai aussi que, si nous sommes capables de le faire, cela nous amènera à plus nous aimer les uns les autres et que, en soi, la collaboration nous obligera à aborder les problèmes qui continuent à nous diviser. »

Mais au bout du compte, pense-t-il, il faudra bien faire ce travail théologique : « Par exemple à propos de la communion : si certains pensent que le Christ est réellement présent et que le Christ est un prêtre qui se tient au milieu de sa communauté, alors que l’autre partenaire ne le pense pas, alors, célébrer l’Eucharistie ensemble, avec de telles différences, cela revient à penser que la foi sur l’Eucharistie n’est pas si importante que cela ».

Une perspective anglicane

Il y a une communion qui a réussi à faire coexister des points de vue différents : c’est la Communion anglicane, dans laquelle se retrouvent des gens disposés à se considérer comme appartenant à la fois à la tradition catholique et à la tradition réformée. Si cela est possible, affirme l’évêque John Hind, ce n’est pas sur la base d’un énoncé doctrinal détaillé et contraignant, mais grâce à son histoire, à ses formules de foi et à la structure de son culte. « Notre tradition doctrinale est contenue dans notre liturgie », affirme-t-il.

Et de faire remarquer que la Communion anglicane n’est pas structurellement unie : elle est composée de provinces autonomes, et il n’y a pas d’autorité centrale auprès de laquelle on puisse faire appel en cas de désaccord grave. Jusqu’à il y a peu de temps, cette manière de constituer la communion mondiale n’a pas été sérieusement remise en cause. Les questions de l’ordination des femmes et des relations homosexuelles ont provoqué des tensions entre certaines provinces, et parfois au sein d’une même province, à la limite de la rupture.

Pour l’évêque Hind, cela montre bien qu’il s’agit de trouver de nouveaux modes de relation : « Je pense, dit-il, que le principe de l’autonomie des provinces ne marche pas. Nous avons été très forts pour garantir l’autonomie de l’Eglise locale, mais beaucoup moins pour demander aux provinces de répondre de leurs actes et pour empêcher que cette autonomie ne devienne indépendance. »

Pour les anglicans, il se peut que la Commission de Lambeth, créée par l’archevêque de Cantorbéry pour, précisément, étudier ces questions, permette de débloquer la situation. Mais qu’en est-il des relations interconfessionnelles ? En effet, selon l’évêque Hind, l’unité visible est une nécessité pour l’Eglise tout entière.

« Jésus a prié pour que l’Eglise soit une, afin que le monde croie. Nous pouvons bien déguiser les différences entres les confessions : le monde n’en a cure si les chrétiens ne sont pas unis. »

Il fait valoir qu’il existe plusieurs modèles d’unité visible, avec chacun ses avantages. Mais, pour ce qui est de notre expérience actuelle, il déclare : « Je cherche sur quels points nous pourrions nous enrichir les uns les autres. Par exemple, les luthériens accordent beaucoup d’importance à la continuité de la doctrine apostolique. Rome propose la sécurité et la confiance offertes par la papauté. Les orthodoxes sont profondément enracinés dans la foi de l’Eglise indivise et, pour eux, il est bien clair que cette unité s’exprime et se manifeste le plus clairement dans l’Eucharistie. »

Espoir pour l’avenir ?

Pour le métropolite Gennadios, le meilleur espoir pour l’œcuménisme en général et pour la convergence sur le thème de l’ecclésiologie en particulier, on le trouve dans les rencontres entre personnes. « Le meilleur des dialogues, dit-il, c’est celui de l’expérience quotidienne de l’indigence et de la pauvreté. Là, nous oublions nos différences entre Eglises. »

« Pour moi, poursuit-il, l’un des principes du dialogue est d’apprendre à mieux nous connaître mutuellement. Le dialogue est lent, mais il donne des résultats lorsque nous connaissons mieux l’autre. Si nous nous connaissons, si nous devenons des amis et des frères, c’est un grand gain pour nous. Nous avons encore des conceptions différentes. Il nous faut nous réapproprier nos racines communes, les redéfinir. »

A-t-il de l’espoir pour l’avenir ? En dépit des déconvenues occasionnelles, il reste idéaliste : « Il me faut être optimiste : je garde espoir – et l’espérance ».

Comme il le dit, il se peut bien que nous soyons nos propres tigres ; pourtant, lorsque se rencontrent les esprits et les cœurs dans des réunions telles que celles de Foi et constitution, il apparaît que certains de ces tigres sont moins dangereux que nous ne le craignons.

* Mark Woods est éditorialiste du Baptist Times ; il est pasteur de l’Eglise baptiste du Royaume-Uni.

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D’un document à l’autre

La nature et la mission de l’Eglise : ce document, commencé en 1999, est en fait une version révisée d’un précédent document de Foi et constitution intitulé La nature et le but de l’Eglise. Il tient compte des réactions à ce document et il vise à être un « texte de convergence » sur l’Eglise et à exprimer les points de fond sur lesquels différentes traditions sont d’accord, tout en faisant bien ressortir les problèmes qui ne sont toujours pas résolus. Ce texte n’est pas encore définitivement au point, mais Foi et constitution a l’intention d’en présenter la version finale à l’Assemblée du COE qui se tiendra à Porto Alegre (Brésil) en 2006.

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Une photo gratuite est disponible sous:

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Articles consacrés à Kuala Lumpur: bien que cet article soit écrit dans le respect des règles professionnelles du journalisme concernant la précision et l’impartialité, il est destiné au grand public et ne doit donc pas être considéré comme un texte savant ni théologique, de même qu’il ne constitue pas une déclaration officielle de la Commission de Foi et constitution.

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