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25.01.07 14:26

Semences de vie - à la recherche d'alternatives au modèle dominant du secteur agro-industriel

 

Femmes membres de l'organisation internationale de petits paysans "Via Campesina" manifestent contre les semences "terminateurs" (stériles)(2005)

 

Par Juan Michel (*)

 

Comment se fait-il qu'un nombre effarant de paysans indiens se soient donné la mort au cours de ces dernières années? Pourquoi, dans le secteur rural de Jang Seong, près de Kwangju, en Corée du Sud, les gens se lancent-ils dans l'agriculture biologique? Et pourquoi, dans des organisations parrainées par les Eglises, au Brésil, cherche-t-on à récupérer les semences indigènes? La réponse à ces questions se trouve en grande partie dans les conséquences de la mondialisation économique sur l'agriculture où, actuellement, deux modèles s'affrontent dans une lutte à mort.

 

En ce qui concerne l'Inde, l'histoire débute avec l'introduction, il y a une quinzaine d'années, de semences de coton génétiquement modifiées. Comme le gouvernement accordait des subventions aux producteurs de coton, la perspective d'un profit important a convaincu les paysans de se lancer dans la monoculture et, finalement, de s'endetter pour louer davantage de terres à cultiver. En même temps, ils ont renoncé aux cultures vivrières.

 

Tout allait bien, jusqu'à ce que le marché s'effondre: les prix ont chuté, les paysans n'ont plus pu rembourser leurs emprunts, et les banques les ont expropriés. Et c'est ainsi que, pour commencer, quelques paysans, puis un grand nombre d'entre eux se sont suicidés. Selon les chiffres officiels, entre 1993 et 2005, le nombre de ceux qui se sont donné la mort s'élève à 100 000.

 

Selon William Stanley, militant social en Inde, qui travaille avec l'Eglise luthérienne et des organisations de la société civile, "c'était un piège mortel. Des agriculteurs sont passés en une dizaine d'années de la richesse à la pauvreté. Beaucoup d'entre eux n'ont pas supporté de perdre leur dignité."

 

William Stanley s'adressait aux participants à un atelier sur "une agriculture dispensatrice de vie", organisé par une coalition d'organisations œcuméniques sous la conduite du Conseil œcuménique des Eglises, au Forum social mondial réuni du 20 au 25 janvier à Nairobi (Kenya).

 

Au cours de ce même atelier, Seong-Won Park, théologien sud-coréen, a raconté que, dans son pays, de plus en plus de gens adoptent un mode de vie alternatif.

 

Dans ce pays spectaculairement moderne, urbanisé, industrialisé et technologiquement en pointe, qui, pour beaucoup, représente un modèle de développement réussi, il y a des gens pour revenir à un style de vie écologique. Selon Seong-Won Park, "Un nombre encore modeste de Sud-Coréens se sentent accablés par le style de vie dominant et sont disposés à renoncer aux privilèges qui s'y rattachent."

 

Lui-même s'est investi dans l'agriculture biologique au séminaire Young Nam où il enseigne et où il encourage ses étudiants à envisager leur futur ministère dans une perspective écologique. Chez lui, il cultive des légumes pour sa famille. Il lui a fallu pour cela prendre des leçons auprès d'agriculteurs expérimentés et s'impliquer avec eux dans le commerce direct.

 

L'expérience de Seong-Won Park correspond à un mouvement plus général en Corée du Sud. Dans le secteur rural de Jang Seong, près de Kwangju, une Eglise locale a joué un rôle important dans la promotion de l'agriculture biologique et d'un système de commerce direct du producteur au consommateur. Après une lutte d'une quinzaine d'années, l'Eglise, des organisations issues de la société civile et les autorités locales ont fini par collaborer dans le cadre d'un "forum pour une vision alternative" qui fait la promotion de l'agriculture biologique et des marchés agricoles traditionnels locaux.

 

Ce ne sont pas de simples semences

 

Quel que soit le type d'agriculture que l'on pratique, il faut des semences. A première vue, cela semble simple: les semences sont des semences, n'est-ce pas? En fait, non. Ces deux modèles d'agriculture - l'agriculture biologique, dont Seong-Won Park et d'autres diront qu'elle est "dispensatrice de vie", par opposition au modèle actuellement dominant de l'entreprise agricole régie par le marché - nécessitent et utilisent des semences différentes.

 

C'est pourquoi, au Brésil et ailleurs, des gens et des organisations qui pratiquent et encouragent l'agriculture biologique se battent également pour retrouver et protéger la très grande variété de semences indigènes menacées par les sociétés d'agrotechnologie qui les obligent à acheter des semences hybrides et transgéniques.

 

"Aujourd'hui, dit la théologienne brésilienne Nancy Cardoso, les semences sont utilisées comme instruments de pouvoir et de domination." D'après elle, "la manipulation technologique, le contrôle, la concentration et la commercialisation des semences par un petit groupe de sociétés capitalistes gigantesques met en danger l'humanité et la nature."

 

A son avis, les semences ne sont pas "que des semences", leur culture et leur traitement représentent davantage qu'une simple activité économique. Ce sont des structures matérielles, mais également symboliques. "Code, systèmes d'information - les semences sont des itinéraires vivants, des chemins des temps anciens et des circuits contemporains, de même que la clé de possibilités que nous ignorons encore" soutient-elle.

 

C'est pourquoi la façon dont on cultive et utilise les semences ne représente pas une simple activité mécanique, cela exprime des relations sociales qui font le lien entre nature, économie et aussi politique et écologie. Selon Nancy Cardoso, tout cela donne une dimension théologique à la lutte qui cherche à retrouver et à protéger la diversité des semences indigènes - tâche urgente qui veut préserver la vie en assurant l'autonomie alimentaire et la sécurité.

 

Ensemble à la recherche d'autres solutions

 

Le combat pour les semences ne représente qu'une partie de l'effort plus vaste qui cherche à développer une agriculture dispensatrice de vie. Un nombre croissant d'organisations et de personnes se rallient à ce modèle, qu'elles opposent au modèle agricole dominant. Ce concept a été conçu dans le cadre de l'Alliance œcuménique pour des alternatives à la mondialisation (ECAG) qui a organisé en avril 2005 à Wonju (Corée du Sud) le premier forum sur une agriculture dispensatrice de vie et qui a recommandé ce modèle comme alternative indispensable à l'agriculture "ennemie de la vie".

 

Ce forum a fait la critique du modèle dominant actuel, gros consommateur de capitaux, tourné vers l'exportation, axé sur la monoculture et essentiellement préoccupé du profit. Selon Seong-Won Park, qui a participé à ce forum, ce modèle "oblige les agriculteurs à utiliser des semences génétiquement modifiées, des pesticides, des engrais chimiques, et l'automatisation, ce qui provoque la dégradation des sols, la perte de la biodiversité et la concentration des terres entre les mains de propriétaires moins nombreux."

 

Au lieu de cela, le modèle de l'agriculture dispensatrice de vie centré sur l'agriculture biologique se présente comme étant "socialement juste, favorable à l'environnement et économiquement durable" - selon les termes de Lucy Ngatia, diplômée en écologie de l'Université de Nairobi. En Afrique, l'agriculture biologique augmente en fait les niveaux de production des paysans et réduit par conséquent la pauvreté en augmentant la sécurité alimentaire, a-t-elle expliqué aux participants à l'atelier sur l'agriculture dispensatrice de vie.

 

"Un semeur sortit pour semer", peut-on lire en Luc 8,5. Voilà qui a l'air simple, mais ce n'est pas le cas. Cela ne l'a jamais été. Toutefois, comme le disent les défenseurs de l'agriculture dispensatrice de vie, l'expérience prouve qu'il est possible de résister au modèle dominant si tous les membres d'une communauté s'unissent pour chercher des solutions de rechange.

 

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(*) Juan Michel, chargé des relations avec les médias au COE, est membre de l'Eglise évangélique du Rio de la Plata, à Buenos Aires (Argentine).

Photos de la participation œcuménique au FSM 2007