"Nous devons surmonter la peur et le désespoir" Un séminaire de Bossey sur "?uvrer pour la justice et vaincre la violence"
Manuel Quintero*
La conception qu'on trouve dans les Eglises concernant deux questions décisives aujourd'hui - la justice et la violence - et la réponse qu'elles y apportent sont souvent limitées. On peut concevoir la justice dans un cadre étroit et traditionnel relevant du droit et de la rétribution où la violence ne peut être considérée que comme le résultat du péché. Mais au moment où les Eglises reconnaissent de plus en plus qu'elles ont à jouer un rôle d'artisan de paix dans un monde déchiré par les conflits, où on détourne la religion pour attiser la violence, un discernement théologique et politique plus approfondi est nécessaire pour éclairer et inspirer leurs efforts en faveur de la paix.
C'est une contribution à ce discernement qu'a tenté d'apporter le séminaire international sur le thème "Œuvrer pour la justice - Vaincre la violence" qui s'est déroulé à l'Institut œcuménique de Bossey du 3 au 7 juillet 2006, parrainé conjointement par l'Association d'Eglises et de missions en Allemagne du Sud-Ouest (EMS) et le Centre pour l'action œcuménique de l'Eglise évangélique de Hesse-Nassau (EKHN).
Un certain nombre d'orateurs qualifiés ont pris la parole lors de ce séminaire: Le pasteur Hansueli Gerber, coordinateur de la Décennie du COE "vaincre la violence" (DVV), a parlé aux participants des débats, des expériences et des résultats de la récente Assemblée du COE tenue à Porto Alegre et de leurs conséquences pour la DVV, ainsi que des projets destinés à donner une impulsion nouvelle à cette initiative pour la seconde moitié de cette décennie.
Mme Jean Blaylock, de l'Alliance œcuménique "agir ensemble", a présenté la campagne mondiale "Le commerce au service des personnes", qui aide les chrétiens et les Eglises à promouvoir la justice dans le commerce et à rechercher la reconnaissance de la priorité qu'il faut accorder aux droits des personnes par rapport aux accords commerciaux.
Mme Aruna Gnanadason, coordinatrice des activités "Justice, paix et création" au COE, et la pasteure Ulrike Schmidt-Hesse, responsable du département Mission et partenariat de l'EMS, ont évoqué la possibilité d'une autre mondialisation. Elles ont souligné la nécessité d'entreprendre des analyses théologiques conjointes et d'élaborer des stratégies communes permettant de gérer les relations entre la justice et la violence. "Il est grand temps que les Eglises agissent ensemble face aux effets de la mondialisation", a déclaré Mme Gnanadason.
"Nous devons surmonter la peur et le désespoir. Cette perspective s'appuie sur la vision œcuménique de la vie dans sa plénitude, du shalom biblique. Dans notre action en faveur de la paix, il est décisif de prendre en compte la lutte contre la violence structurelle et l'injustice économique" a dit la pasteure Schmidt-Hesse, initiatrice de ce séminaire.
Les fondements bibliques et théologiques du thème ont été exposés par le M. Guillermo Kerber, chargé de programme au COE, responsable des questions touchant l'impunité, la justice et la réconciliation. Il a souligné que "la recherche de la justice, dans la Bible, est étroitement liée aux droits des opprimés et des personnes vulnérables", qu'on pourrait appeler dans le langage du droit international les "droits des victimes".
A cet égard, la présentation d'études de cas au cours du séminaire a été essentielle, a déclaré la pasteure Schmidt-Hesse, "car cela permet de débattre de cas concrets dans le cadre de notre action en faveur de la justice et de nos efforts pour vaincre la violence, tirés de divers contextes; et cela nous donne des points d'entrée dans l'analyse d'une question extrêmement complexe." Plusieurs cas ont été présentés par des participants.
La pêche réconcilie
Un des exemples mentionnés venait d'Indonésie. Après 32 ans d'un régime autoritaire, le gouvernement Suharto a été renversé en mai 1998. Les tensions ethniques, politiques et religieuses, maintenues sous contrôle par le gouvernement, ont explosé au cours des mois qui ont suivi sa chute. En 1999 et en 2000, Halmahera, la plus grande île des Moluques, a été le principal théâtre de ces confrontations ethniques et religieuses qui ont coûté plus de 5000 vies.
"La pêche réconcilie" a été une initiative concrète prise par l'Eglise chrétienne évangélique de Halmahera pour aider les chrétiens et les musulmans à vaincre la haine et à guérir les blessures subies au cours des affrontements. En juin 2004, un équipage composé de musulmans et de chrétiens du village de Gamhoku a appareillé pour une première pêche à bord d'un bateau neuf. Plus tard, ce même jour, leurs femmes vendaient leur prise au marché local et l'argent ainsi gagné a été réparti également entre eux. Depuis lors, vingt pêcheurs musulmans et chrétiens jettent leurs filets ensemble. A Bukubualawa, autre village de Halmahera, une coopérative semblable a vu le jour.
Les deux bateaux ont été financés par l'EMS, qui a lancé pour 2004 - 2006 une campagne intitulée "Semer la paix, récolter l'avenir". Au travers de cette campagne, des Eglises d'Afrique, d'Asie, d'Europe et du Moyen-Orient, qui composent la communauté fraternelle mondiale de l'EMS, participent à un certain nombre d'initiatives locales visant à la résolution de conflits et à la réconciliation.
Les cicatrices et l'amertume n'ont pas disparu, mais la coopération au sein d'un projet économique concret au profit de leurs familles et de la communauté a contribué à prévenir de nouveaux conflits, a expliqué Mme Monika Lude, sociologue et secrétaire du secteur Apprentissage oecuménique missionnaire de l'EMS.
Soutenir les objecteurs de conscience en Erythrée
Un autre exemple provient du continent africain. Après 30 ans de luttes qui l'ont conduite à l'indépendance, l'Erythrée s'est trouvée impliquée dans des conflits armés, tout d'abord avec le Yémen (1995-96), ensuite avec son vieil ennemi l'Ethiopie (1998-2000); puis on est parvenu à une paix fragile. Les observateurs accusent les autorités de pratiquer la torture et la détention arbitraire et de maltraiter les prisonniers politiques.
Dans un pays au passé si lourdement chargé de conflits armés, le service militaire est obligatoire et le droit à l'objection de conscience n'est pas reconnu. Cependant, il y a en Erythrée des milliers d'objecteurs de conscience et de déserteurs qui, lorsqu'ils sont capturés, n'ont pas droit à un procès selon les règles du droit et sont soumis à des peines humiliantes de la part des militaires. Nombreux sont ceux qui refusent de faire leur service militaire et qui quittent le pays pour demander l'asile ailleurs.
La pasteure Mechthild Gunkel, secrétaire responsable de l'action en faveur de la paix au Centre d'action œcuménique de l'Eglise évangélique de Hesse-Nassau (EKHN), a décrit les objectifs de l'Initiative antimilitariste d'Erythrée que cette Eglise soutient. "L'objectif premier consiste à protéger les objecteurs de conscience érythréens et de leur offrir l'asile en Europe. Un but à plus long terme est d'obtenir que le droit à l'objection de conscience soit universellement reconnu." Les Eglises se ont aussi mobilisées pour soulever cette question au niveau international et aux Nations Unies.
Mettre la DVV au centre de la vie ecclésiale
Les participants sont tombés d'accord sur le fait que les Eglises et les chrétiens doivent aller au delà d'un changement de comportement personnel et chercher à comprendre les causes profondes de la violence personnelle et collective.
Ils n'ont pas hésité à reconnaître la complexité des questions abordées. Ainsi, un participant a déclaré: "A l'arrière-plan des conflits humains, il y a de longues histoires" et les blessures profondes ne guérissent pas en une génération. D'autre part, la paix "peut être très fragile", et la transformation personnelle et structurelle au nom de la justice est plus difficile à réaliser. Pourtant, de l'avis de tous, la route qui mène à un monde plus paisible commence par exiger qu'on s'en prenne aux inégalités structurelles et systémiques entraînant la violence. En effet, si la réconciliation absolue est un processus eschatologique qui ne saurait pleinement se réaliser dans l'histoire humaine, il demeure néanmoins un mandat essentiel pour les chrétiens qui aiment la paix.
Lors de l'évaluation, un participant a dit que le séminaire avait "donné beaucoup à penser", alors qu'un autre a résumé le sentiment général en disant qu'il avait contribué à discerner de nouvelles voies permettant de mettre la vision de la Décennie "vaincre la violence" "au cœur même de la vie ecclésiale".
* Manuel Quintero (de Cuba) est directeur de Frontier Internship in Mission, un programme international qui soutient des initiatives missionnaires visant à promouvoir la justice et la transformation, en partenariat avec des communautés religieuses et des organisations communautaires dans le monde entier.



