Afrique centrale: briser le silence autour de la sexualité et du VIH
Hendrew Lusey n'a jamais oublié le conseil qu’on lui a donné en 2002 lors d'un atelier du Conseil œcuménique des Eglises (COE) sur la sexualité humaine. A l'époque, il venait d'être désigné coordinateur régional pour l'Afrique centrale de l'Initiative œcuménique de lutte contre le VIH et le SIDA en Afrique (EHAIA).
Il observait les représentants d'Amérique du Nord, d'Europe, d'Australie et d'Amérique latine présenter au COE d'épais rapports sur l'homosexualité. Les Eglises d'Afrique gardaient le silence sur les questions touchant à l'hétérosexualité et au VIH.
"Il semblait que l'Afrique n'avait fourni aucun rapport à cette réunion", se souvient Hendrew Lusey. "Et pourtant, l'Afrique était et reste l'épicentre du VIH."
Pendant les trois jours de la réunion, Hendrew Lusey a lui-même abordé la question de l'homosexualité. "Pourtant, en ce qui concerne les problèmes de santé et de développement en Afrique, l'homosexualité n'était pas considérée comme une priorité à cette époque."
C’est alors qu’un de ses amis européens lui a dit gentiment: "Si tu continues de penser que les gens de tous les continents doivent s'identifier à des problèmes qui ont un impact négatif sur ton continent et les résoudre, tu as du pain sur la planche..."
Pour Hendrew Lusey, ce conseil résonne encore comme une prise de conscience, et il agit en conséquence.
Au cours de la décennie passée, il a formé près de 6000 responsables d'Eglise de 200 Eglises d'Afrique centrale et d'ailleurs. Il est néanmoins confronté à deux difficultés majeures: un rejet culturel de tout débat sur la sexualité humaine et un œcuménisme encore à l'état embryonnaire.
A la difficulté de faire comprendre que la plupart des personnes qui contractent le VIH en Afrique sont hétérosexuelles s'ajoute le fait que la plupart des Eglises ont du mal à parler de sexe et de sexualité. Certains pasteurs continuent d'affirmer que le sexe n'est pas une question à aborder dans un contexte ecclésiastique, selon Hendrew Lusey. Ainsi est-il très difficile de lancer des discussions sur le VIH, puisqu'elles impliquent inévitablement des discussions sur la sexualité.
"Je me souviens m'être rendu dans une importante Eglise du renouveau à Kinshasa, où le responsable m'a dit que 'son' Eglise était ouverte à n'importe quel débat, tant qu'il ne s'agissait pas de VIH. Pour lui, le VIH était une infection pour les impies."
Des progrès pays après pays
Malgré ces obstacles, Hendrew Lusey a pu voir des milliers de personnes en Afrique centrale trouver la paix et de la bienveillance dans les Eglises travaillant avec l'EHAIA.
Hendrew Lusey et l'EHAIA ont aidé de nombreuses personnes en Afrique centrale à étudier ce qui constitue souvent une relation de pouvoir inégale entre femmes et hommes, renforcée par des mouvements religieux fondamentalistes qui prêchent agressivement la soumission des femmes tandis que les hommes sont considérés comme ceux qui prennent les décisions en matière de sexualité.
"Les femmes qui souhaitent s'informer sur la sexualité et qui exercent leurs droits sexuels sont considérées comme de 'mauvaises femmes'", a expliqué Hendrew Lusey, ajoutant que les cours d'éducation sexuelle font généralement défaut dans les institutions religieuses et les foyers.
Cependant, même avec des points de vue culturels inébranlables qui font obstacle aux progrès de l'EHAIA, Hendrew Lusey constate des résultats positifs significatifs, pays par pays.
Dans le nord de la République démocratique du Congo (RDC), l'EHAIA a accompagné une femme de 25 ans vivant avec le VIH. Cette jeune femme est aujourd'hui à la tête d'une organisation qui comprend plus de 1500 personnes vivant avec le VIH.
Au Cameroun, beaucoup d'Eglises s'attaquaient déjà aux problèmes liés au VIH. Pour les aider à former une coalition, l'EHAIA a fondé l'Initiative chrétienne de lutte contre le VIH au Cameroun. Cette plateforme interreligieuse a permis de rassembler les Eglises traditionnelles qui travaillaient chacune de leur côté dans le pays et d'en faire une force unifiée pour que les Eglises puissent interpeller les institutions gouvernementales et d'autres acteurs.
En République centrafricaine, où l'œcuménisme est généralement mal perçu par la plupart des responsables d'Eglises évangéliques, l'EHAIA a formé des responsables d'Eglise dans de nombreux domaines, notamment la prévention du VIH, les masculinités, les féminités et la rédaction de propositions. L'Ecole de théologie évangélique de Bangui était à l'origine réticente à l'idée d'utiliser de la documentation de l'EHAIA, simplement à cause de leurs opinions divergentes sur l'œcuménisme. Aujourd'hui, cependant, cette école invite l'EHAIA à former ses étudiants et son personnel sur la théologie du VIH.
Hendrew Lusey pense que, à de nombreux égards, son travail portera ses fruits à terme, quand les jeunes mettront en pratique leur vision d'une lutte contre le VIH initiée par les Eglises.
"J'ai découvert que tous les jeunes avec qui j'ai parlé affirment que les Eglises doivent continuer à leur donner des leçons sur le sexe, la sexualité et la prévention du VIH, alors même que nombre d'entre eux ne suivent pas les enseignements de l'Eglise dans le contexte du VIH", a-t-il déclaré. "Cette découverte m'a encouragé dans le cadre du travail de l'EHAIA, elle m'a permis de comprendre que le travail auprès des jeunes reste utile bien que les ressources soient limitées. La santé et le bien-être ne sont pas des questions clés seulement pour les jeunes, mais aussi plus globalement pour l'Eglise et la société."
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Cet article est le second d'une série de portraits présentant le travail que réalise l'EHAIA à travers ses coordinateurs régionaux et consultants théologiques. Cette série est publiée à l'approche du 10e anniversaire de l'EHAIA, en avril 2012.
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