Un regard orthodoxe sur le Protestantisme
Propos recueillis par Martin Hoegger (*)
Théologien orthodoxe de Roumanie, Viorel Ionita est membre de la Commission de Foi et Constitution. Alors que l’Eglise catholique, à plusieurs reprises ces dernières années, s’est prononcée sur le statut des Eglises protestantes (ou des "communautés ecclésiales issues de la Réforme", pour utiliser sa manière de les désigner), nous avons demandé à ce théologien quel regard il porte sur les Eglises protestantes. Sa longue expérience de dialogue avec celles-ci dans sa fonction de directeur de la Commission "Eglises en dialogue" de la Conférence des Eglises européennes en fait un interlocuteur particulièrement autorisé. Le contexte orthodoxe de la rencontre de la Commission plénière de Foi et Constitution sur l’ile de Crête nous a poussé également à le rencontrer.
Le thème de cette rencontre est "Appelés à être l’Eglise une". Mais plusieurs orateurs ont parlé aussi de la diversité de l’Eglise, un thème particulièrement cher aux protestants. Que représente-elle pour vous ?
La diversité existe dans toutes les traditions, mais l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe mettent l’accent sur l’unité. Elles peuvent avoir des difficultés avec la diversité. Les Eglises issues de la Réforme, en revanche, soulignent l’importance de la diversité. Celles-ci, très attentives aux contextes dans lesquels elles vivent, sont davantage centrées sur leur réalité locale. Je salue, toutefois, le processus d’unification qui a lieu entre Eglises protestantes.
Il faut aussi toujours rappeler que l’unité ne signifie pas uniformité. La question qui se pose est la question des limites de la diversité, quand des doctrines et des positions éthiques sont contre l’esprit des Ecritures. Par exemple, l’apôtre Paul a dû intervenir à Corinthe contre des tendances sectaires. De même la pratique du baptême dans le seul nom de Jésus, pratiqué par certaines Eglises, contredit l’appel de Jésus à baptiser "au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit". Il est vrai que les critères des limites de la diversité sont très différents d’une Eglise à l’autre. Dans une approche oecuménique, on cherchera à trouver des critères communs.
Plutôt que de chercher des limites, ne serait-il pas préférable de se centrer sur le noyau de notre foi et admettre une grande diversité dans les marges ?
Tout le travail de Foi et Constitution est justement de mettre en évidence ces points essentiels sur lesquels les chrétiens peuvent converger. Des documents comme le "BEM" (Baptême, eucharistie, ministère) et "Confesser la Foi commune" visent à identifier ce noyau. Cet essentiel contient en lui-même les limites de la diversité. Par exemple, le fait de dire ensemble le Symbole de Nicée-Constantinople nous engage à confesser la foi dans le cadre de celui-ci. On ne peut à la fois le proclamer ensemble dans une célébration et affirmer ensuite des positions théologiques qui le contredisent.
Quelle relation voyez-vous entre l’Eglise une et les Eglises concrètes ?
Pour un orthodoxe, l’Eglise une ne peut pas être dissociée de l’Eglise orthodoxe. Il faut introduire ici la notion d’Eglise locale. Par elle, j’entends non pas une paroisse, ou une communauté, mais une Eglise dirigée par un évêque. Chaque Eglise locale est pleinement Eglise, pas une partie. Elle l’est pleinement car la plénitude du Christ y est vécue dans l’eucharistie. Dans l’Eglise ancienne, il n’y avait qu’une seule Eglise sur le plan local. Les difficultés sont venues à partir du moment où il y eut plusieurs Eglises dans le même lieu. Aujourd’hui, le défi est de relier les unes aux autres les diverses Eglises présentes en un même lieu. L’Eglise ne peut vivre la plénitude de la présence du Christ (la "catholicité") que dans la mesure où les Eglises locales sont en communion les unes avec les autres.
Que signifie pour vous la communion personnelle avec le Christ ?
Je n’oublie jamais que je suis membre d’un corps: le Corps du Christ. C’est dans la communauté chrétienne que je suis en communion avec Jésus-Christ. Cependant je ne le rencontre pas de manière quelconque et anonyme ou panthéiste, mais personnelle, dans un face-à-face. Dieu n’a pas son image dans la communauté, mais dans chaque personne, qu’il rencontre personnellement.
Comme orthodoxe, quel regard portez-vous sur les Eglises issues de la Réforme ?
L’Eglise orthodoxe reconnaît que l’Esprit saint agit par différents moyens. Il souffle où il veut; il peut souffler donc aussi dans les Eglises protestantes. Je ne me situe pas dans la ligne de certains orthodoxes qui estiment qu’ils sont la seule Eglise, mais dans celle des théologiens comme Florovsky, Bria et Zizoulias qui reconnaissent que l’Esprit peut agir en dehors de l’Eglise. Comme Calvin le disait à propos de l’Eglise romaine de son temps, il y a des "vestigia" de l’Eglise dans ces Eglises.
Comment appréciez-vous le modèle de la "diversité réconciliée", promu par les Eglises protestants ?
Il faut saluer le fait que ce modèle a permis à des Eglises protestantes de retrouver une communion, après plus de quatre siècles de séparation pour certaines. La communion retrouvée entre les Eglises luthériennes et réformées en Europe est un processus concret de guérison des mémoires, de levées des condamnations. Mais pour moi, ce modèle indique un point d’arrivée, pas un point de départ, dans le sens qu’il peut décrire le statut des Eglises réconciliées. Il fonctionne pour des Eglises qui ont des ecclésiologies compatibles. L’accord basé sur une compréhension commune de l’Evangile et sur les deux sacrements de la sainte cène et du baptême ne peut être étendu aux Eglises catholique et orthodoxe, qui reconnaissent une signification sacramentelle au ministère ordonné.
(*) Martin Hoegger est pasteur de l'Eglise évangélique réformée du canton de Vaud (Suisse), où il est responsable de l'oecuménisme. Il préside le Conseil des Eglises chrétiennes de ce canton.
Détails sur la rencontre en Crète
Textes complets des interventions


