Un pentecôtiste dans le bateau oecuménique
Le pasteur Mel Robeck © Olivier Schopfer/COEClick here for high resolution
Par Martin Hoegger (*)
Enseignant au séminaire théologique Fuller, en Californie, Mel Robeck est membre de la Commission de Foi et Constitution depuis 20 ans. Membre des Assemblées de Dieu (pentecôtistes avec 62 millions de membres), il représente son Eglise dans différents dialogues théologiques. Il a tant reçu de ces rencontres qui l’ont fait être "davantage chrétien", nous a-t-il confié. Nous l’avons rencontré dans le cadre de la rencontre de la Commission plénière, à Kolympari (Crête), qui a lieu du 7 au 13 octobre, pour parler des thèmes du sens de l’Eglise, du rôle des Pères de l’Eglise et de la recherche du discernement moral, en particulier pour la question de l’homosexualité. Sa présence illustre bien que Foi et Constitution est le Forum théologique le plus représentatif de la chrétienté.
- Quelle est la conception de l’unité des Eglises dans le pentecôtisme?
Les pentecôtistes ont une tendance à spiritualiser la prière de Jésus pour l’unité: "qu’ils soient un…afin que le monde croie". Ils ne pensent pas tant à une unité chrétienne visible, qu’à une unité spirituelle. Ils estiment que la prière de Jésus est déjà réalisée, dans la mesure où on confesse la foi en Jésus, comme Seigneur et Sauveur. Nous sommes alors unis et faisons partie du même corps. Mais je n’ai jamais été convaincu que c’était une réponse définitive. Il doit y avoir quelque chose de visible et de tangible pour que le monde reconnaisse qu’il y a quelque chose de différent dans l’Eglise. "Pour qu’il croie", le monde doit voir!
Il faut donc souligner l’importance de l’unité pour la mission. Un témoignage plus tangible peut être donné grâce à certaines formes d’unité visible. Certes, pour un pentecôtiste, la priorité est d’annoncer l’Evangile et de faire des disciples. Et nous avons eu une croissance massive, à laquelle personne ne s’attendait. Nous avons réussi à apporter la foi chrétienne à des peuples qu’aucune autre Eglise n’a pu atteindre. Malheureusement nous avons aussi participé à la pratique dommageable du prosélytisme, en attirant à nous des chrétiens d’autres églises.
- Que faites-vous concrètement pour faire prendre conscience aux Eglises pentecôtistes de l’importance de participer au mouvement oecuménique?
Je travaille dur pour que les pentecôtistes prennent conscience qu’ils font partie d’un corps plus large et qu’ils ont un grand intérêt à occuper une la place qui leur revient à la table commune, afin de faire part de leurs préoccupations, être interpellés et interpeller les autres, dans la vérité et l’amour.
La grande difficultés est que nous sommes largement un mouvement laïc, où il y a peu de théologiens bien formés. Les responsables de mon Eglise ont une vocation de la part de Dieu, un témoignage personnel, mais pas une formation théologique. Quand ils pensent à l’Eglise en termes théologiques, ils ne connaissent pas son histoire, son langage et sa culture. Ils se sentent comme des poissons hors de l’eau. Le résultat est qu’il est difficile pour eux de penser aux thèmes que Foi et Constitution propose.
Mais les choses commencent à changer lentement. Le mouvement pentecôtiste existe depuis 100 ans et ce n’est que maintenant que quelques théologiens pensent à la théologie de manière systématique. Il faut donc prendre les pentecôtistes tels qu’ils sont et réaliser que leur contribution est pour le moment très limitée.
- Quelle est votre participation à la réflexion de Foi et Constitution sur l’ecclésiologie?
J’étais dans le comité qui a fait le premier jet du document intitulé "la Nature et la Mission de l’Eglise". La majorité des personnes de ce groupe venait des Eglises historiques du Nord, qui ont introduit leurs préoccupations. Or la discussion du document durant cette rencontre a montré clairement des critiques venant des Eglises du sud. Elles ne se reconnaissent pas toujours dans ce document. Je pense que c’est une critique valable, que j’avais d’ailleurs souvent faite dans ce groupe. Quand bien même il a fait un très bon travail, je n’ai pas vraiment été entendu sur ce point particulier. Je ne voulais pas critiquer mais dire qu’il y a dans l’Eglise beaucoup plus que le passé, même si comme historien j’aime beaucoup l’histoire.
- Est-ce que ce document a été discuté par des Eglises pentecôtistes?
Oui, il l’a été dans la société des études pentecôtistes des USA et son équivalent en Europe. Un fait très positif. Quelques articles ont aussi été écrits par des pentecôtistes. Un professeur pentecôtiste au séminaire Fuller a même utilisé ce document comme base de son cours d’ecclésiologie avec ses étudiants. Il a ensuite envoyé leurs observations à Foi et Constitution.
- Il existe un autre lieu où les pentecôtistes peuvent rencontrer des responsables des Eglises membres du COE, ainsi que l’Eglise catholique: le Forum chrétien mondial. Pouvez-vous en dire la signification?
La création du Forum s’inscrit dans ce processus d’ouverture. Celui-ci n’est pas en compétition avec le Conseil oecuménique des Eglises. Son intention est de permettre à des responsables pentecôtistes significatifs de développer des relations avec des responsables des Eglises membres du COE. Cela les a conduit à modifier leur vision du COE et de Foi et Constitution, comme des lieux où il est possible de discuter de questions importantes. Je dirai donc que c’est un lieu de transition vers le COE, vers une structure plus formelle. Mais cela va prendre du temps ; je pense qu’il faudra attendre au moins une décennie pour voir des fruits. Je précise que ce Forum n’est pas une structure qui doit remplacer le COE. Je le quitterais s’il devait en être ainsi. C’est un espace de confiance où des personnes qui n’ont pas l’occasion de se rencontrer peuvent le faire, un lieu où on s’on s’ouvre à l’Esprit et au développement de nouvelles relations, dont le COE pourra par la suite bénéficier.
Quelle place pour les Pères de l’Eglise dans le Pentecôtisme?
- Un autre thème de cette rencontre a été l’invitation à retourner ensemble aux sources des premiers maîtres et témoins de la foi. Quel sens ont-ils pour vous?
Les pentecôtistes n’ont aucune idée des Pères de l’Eglise. Ils sont en général "a-historiques". L’histoire n’a pas de réel sens pour eux. C’est une chose très bizarre pour moi, qui suis un historien, formé justement en patristique. Pourtant nous, pentecôtistes, lisons la Bible, où il y a clairement l’histoire d’un peuple et nous lui accordons beaucoup de valeur. Je ne comprends donc pas pourquoi on n’accorde pas cette valeur à l’histoire de l’Eglise. C’est comme si Dieu avait cessé de parler à son peuple après la mort des apôtres et la rédaction du Nouveau Testament. Il faut donc introduire les pentecôtistes à la connaissance de l’histoire.
Chose intéressante, la cinquième phase du dialogue international pentecôtiste-catholique a décidé d’inclure les Pères de l’Eglise, sur le thème "devenir un chrétien". On a décidé de citer à la fois l’Ecriture et les Pères. Mais, à un certain point, je me suis rendu compte qu’on utilisait les Pères contre les pentecôtistes, j’ai alors objecté en disant qu’ils nous appartenaient aussi.
- Quelle est l’autorité que vous leur attribuez?
Bien que nous ne leur donnions pas la même autorité comme dans les Eglises catholique et orthodoxe, nous soulignons leur rôle essentiel: ils étaient reliés à l’Eglise qui a connu les apôtres ; ils donnent des indications précieuses sur des questions de spiritualité et de théologie avec lesquelles nous devons travailler ; ils font partie de cette "nuée des témoins" avec lesquels nous sommes en communion. Il faut donc qu’ils soient à table avec les théologiens contemporains. La théologie actuelle a besoin d’être universelle et d’inclure les voix de tous les pays et de tous les temps. Les Pères nous font entrer dans l’expérience de l’Eglise ancienne, ils donnent encouragement, correction, force et discernement.
Le discernement moral dans la question de l’homosexualité
- La rencontre a utilisé la méthode des études de cas pour arriver à un discernement sur des questions morales délicates, qui provoquent des tensions dans les Eglises, telles que la mondialisation, les cellules souches, l’homosexualité et le prosélytisme. Comment avez-vous vécu cette démarche?
En venant ici je pensais qu’on me mettrait dans un groupe pour étudier un cas sur l’homosexualité; je craignais de perdre mon temps parce qu’on n’allait pas m’écouter. En effet, ce thème n’est pas discuté par les pentecôtistes, à aucun niveau. Dans une récente réunion, mon Eglise, les Assemblées de Dieu, a décidé que tout pasteur qui participerait à une bénédiction de personnes de même sexe serait automatiquement exclu du ministère. Aucune main, parmi les 6000 délégués, ne s’est levée contre cette résolution. Vous pouvez donc comprendre que chez nous le thème de l’homosexualité est une affaire classée. Mais, dans un certain sens elle reste quand même ouverte, car certains ministres dans mon Eglise sont gays dans leur orientation et peuvent même l’être dans leur pratique de la sexualité, même si celle-ci est cachée. Ce thème nous concerne donc nous aussi.
- Quelle a été votre expérience dans le groupe de travail durant la rencontre?
Comme je l’ai dit, quand on m’a mis dans un groupe qui allait réfléchir sur l’homosexualité, je me suis dit que j’allais perdre mon temps. Mais j’ai été appelé à être rapporteur, ce qui signifie que je ne dois pas tant parler que bien écouter. J’ai constaté que l’approche était très bonne et sage. On a discuté non pas du contenu mais des méthodes. Le cas que nous avons étudié était excellent, très bien écrit. Il démontre clairement qu’il y a au moins dix à douze sources d’autorité sur ce thème, que les Eglises –membres du COE ou non - utilisent et auxquelles elles donnent des valeurs différentes.
- Qu’avez-vous découvert, qui vous a permis de mieux comprendre les autres?
La découverte des diverses sources d’autorité (comme l’Ecriture, la tradition, la culture, l’expérience, le souci pastoral…), nous a permis de comprendre pourquoi les personnes ne se rencontraient pas, ni ne se comprenaient. Justement parce qu’elles utilisent des sources d’autorité différente. Quand une personne avance un argument scripturaire, on lui répond par un argument tiré d’autres sources. Si nous pouvions comprendre quel est le niveau d’autorité que nous donnons à ces diverses sources, nous pourrions mieux comprendre pourquoi nous ne nous rencontrons pas et progresser sur cette question.
- Quelle est une source que nous devrions approfondir?
Nous sommes tous intéressés à avoir une réponse pastorale à la réalité de l’homosexualité. Même s’il y a des réponses différentes concernant ce souci pastoral, c’est un problème majeur que nous devons travailler. Tout le processus que nous avons vécu ici était bon. Bien que nous ayons divergé assez radicalement dans notre groupe sur les positions de nos Eglises, cela nous permis de nous écouter sans colère. Nous avons découvert qu’il est possible d’avoir une conversation civilisée sur ce sujet et d’acquérir une meilleure compréhension pourquoi telle Eglise a pris telle décision.
- Quel est, à votre sens, l’enjeu de ce débat pour l’unité de l’Eglise?
Le plus grand problème est qu’il y a des Eglises qui entreprennent des actions unilatérales, telle l’Eglise Épiscopale des USA, dont certains responsables sont convaincus de connaître la vérité. Ces provocations ne contribuent pas à l’unité de l’Eglise. Mais je dois reconnaître que les pentecôtistes agissent de la même manière dans d’autres domaines. Ils ont une tendance à être expéditifs, indépendants, entreprenants, disant "l’Esprit saint m’a dit et je dois le faire". Nous avons tous besoin de nous interpeller et de nous soumettre les uns aux autres dans l’amour. Pour cela, l’Eglise invisible ne suffit pas, nous avons besoin de structures visibles, pour être mutuellement responsables de l’unité de l’Eglise.
(*) Martin Hoegger est pasteur de l'Eglise évangélique réformée du canton de Vaud (Suisse), où il est responsable de l'oecuménisme. Il préside le Conseil des Eglises chrétiennes de ce canton.

