La nature et la mission de l’Eglise, un document de navigation
Par Martin Hoegger (*)
Des voiliers poussés par les vents de Crête. Voici le spectacle que les délégués à la Commission plénière de Foi et Constitution avaient chaque jour sous les yeux, du 7 au 13 octobre. Le bateau est le symbole du Conseil oecuménique des Eglises, dont la Commission est partie intégrante. Elle a discuté l’étude "la Nature et la Mission de l’Eglise", ce "document de navigation", comme l’a désigné une déléguée. Après une soigneuse étude, les délégués ont toutefois estimé qu’il nécessitait un approfondissement avant de pouvoir être considéré comme un texte de convergence.
"Je suis frappé et très heureux de l’engagement de tous les délégués dans le travail de Foi et Constitution", m’a confié Olav Tveit, secrétaire général élu du COE, à l’issue du travail sur ce document de dialogue. La Commission a en effet consacré deux journées intenses de travail pour analyser en profondeur ce document, qui a été édité en 2005, mais dont le travail préparatoire date de presque 20 ans. L’ampleur de ce labeur replace ainsi Foi et Constitution au coeur de l’activité du COE. Cependant, on constate que trente ans après le "BEM" (Baptême-Eucharistie-Ministère) les Eglises montrent moins d’intérêt pour ces sujets. Il faudra donc que Foi et Constitution redouble d’efforts et d’imagination pour faire passer ses préoccupations de l’ "Académie" dans le peuple de Dieu.
Quels sont les résultats de cette étude? John Gibaut, le directeur de Foi et Constitution a invité à prendre le regard du climatologue plutôt que celui du météorologue. Le premier travaille dans le long terme, le second dans l’immédiat. La Commission a jugé que ce texte avait besoin encore d’être approfondi. Faudra-t-il encore attendre vingt autres années? A Foi et Constitution, la temporalité n’est pas celle du "fast-food" intellectuel. Arriver à un texte de convergence sur le sens de l’Eglise nécessite de la persévérance. Car la question de l’ecclésiologie demeure "le problème crucial de la théologie chrétienne dans une perspective oecuménique … Le principal obstacle à un accord doctrinal entre les différentes Eglises demeure la diversité des vues sur les fondements ecclésiologiques de l’unité", comme l'a dit le métropolite orthodoxe Gennadios. La prochaine étape de ce chemin sera l’Assemblée mondiale du COE en 2013 en Corée, où l’ouvrage sera remis sur le métier.
Donner place à une "ecclésiologie à partir d’en bas"
La principale critique sur ce texte porte sur la méthode utilisée par le document. Faut-il construire une ecclésiologie sur la base de l'enseignement de l’Eglise à travers les âges ou bien à partir des contextes variés que vivent aujourd’hui les Eglises? Comment articuler le nord (académique) au sud (pratique), les approches déductive et inductive, la doctrine et l’expérience? Pour beaucoup, l’ecclésiologie formelle n’est pas assez centrée sur l’expérience vivante de l’Eglise.
Plusieurs voix, notamment celles des Eglises du sud, rappellent que le point de départ de la réflexion sur l’Eglise doit être l’expérience de la rencontre avec le Crucifié, proches des pauvres. Un congrégationaliste de Samoa, un méthodiste de Malaisie, un catholique romain d’Argentine ont fait entendre ce que signifie être Eglise dans des contextes de souffrances. Particulièrement inspirante a été l’intervention du métropolite Geevarhese Coorilos, de l’Eglise syriaque en Inde, qui s’engage à côtés des Dalits, les "hors-castes", exclus même de la vie de son Eglise, en faveur d’une ecclésiologie à partir du bas, plutôt qu’à partir du haut: "Les pauvres et les opprimés sont les membres réels de l’Eglise. Le regard sur les dépossédé est ce qui manque dans le texte". Qu’une telle voix vienne d’un évêque orthodoxe a été la surprise de toute la rencontre. Les longs applaudissements témoignaient qu’il avait parlé non seulement à l’intelligence mais aussi au coeur des délégués.
D’autres voix se firent entendre, notamment pour que le document contienne davantage de perspectives féministes. Le texte doit être plus court s’il veut être un texte de convergence. La question du langage et des traductions ont été aussi évoquées. L’important est de trouver une "grammaire" pour nos conversations sur l’ecclésiologie. Qui va lire ce texte? Est-il réservé aux spécialistes? Il faut aider les gens à comprendre sa terminologie.
Une suggestion intéressante de la part d’un groupe est de demander aux Eglises de partager des récits sur les douleurs des manques d’unité et de l’inclure dans le document (On peut d’ailleurs aussi leur demander des récits d’espérance, mais avec le risque de rendre les gens satisfaits d’un statu quo).
Le défi est d’être plus inclusif, car il l y a beaucoup de sagesse, de foi et de dynamisme à mettre en évidence dans l’Eglise. Pour que ce texte ne soit pas seulement beau et valable en soi, mais qu’il ait un impact sur tous, en étant relié à la vie concrète des Eglises!
Pour la suite du travail, certains groupes ont décidé de rester en contact. Des consultations régionales sont envisagées. Cependant le manque d’argent pour les organiser, en particulier dans le sud, rend ce projet incertain. Il faut donc trouver des occasions, créer un réseau aussi à travers internet …
Le maître mot est perséver. Viorel Ionita, théologien orthodoxe roumain, engagé depuis plus de trente ans dans le mouvement oecuménique, a laissé parler son coeur dans la plénière: "Pour la première fois, j’ai fait l’expérience d'une telle passion et d'une telle patience pour nous écouter et parvenir à une base commune sur l’ecclésiologie. Nous nous sommes embarqués dans un même bateau. Nous ne sommes qu’au début du voyage. Nous devons maintenant tenir le cap. Je suis très confiant que nous arriverons à un texte final de convergence si nous persévérons".
(*) Martin Hoegger est pasteur de l'Eglise évangélique réformée du canton de Vaud (Suisse), où il est responsable de l'oecuménisme. Il préside le Conseil des Eglises chrétiennes de ce canton.
Texte complet du message du métropolite Geevarghese Coorilos
Détails sur la rencontre en Crète


