Navigation
Content
Chercher documents
Date du document: 16.02.2011
Allocution du président

Chers sœurs et frères,

1. Alors que nous sommes ici rassemblés pour cette session du Comité central du COE, relativement peu de temps nous sépare de l'Assemblée de Busan, qui doit se tenir dans deux ans et huit mois. Cinq ans ont déjà passé depuis l'Assemblée de Porto Alegre. De plus en plus, nous allons devoir évaluer des situations qui ont évolué et nous demander ce qu'elles signifient en termes de difficultés et d'engagements. Cela concerne la scène internationale, le mouvement œcuménique, les conditions dans lesquelles nos Eglises agissent et l'état présent et futur du COE lui-même.

I.         La scène internationale

2. Quand nous nous sommes réunis à Porto Alegre, nous étions conscients de certains changements qui étaient en train de se produire sur la scène politique, économique et religieuse. Cependant, nous n'avons manifestement pas été en mesure de tout discerner. Nous n'avions par exemple pas su prévoir la très grave crise financière internationale, ni son ampleur, même si nous étions depuis quelque temps déjà très critiques vis-à-vis de la spéculation financière engendrée par le processus de mondialisation économique. Ce processus met en avant non pas la satisfaction du besoin d'une vie digne pour l'ensemble de l'humanité, mais plutôt la maximisation et la privatisation des profits et une concentration injuste des biens, tant ceux de la terre que ceux produits par les compétences humaines.

3. L'écologie aussi a eu son lot de frustrations, bien que ni l'échec des négociations à Copenhague, ni les timides avancées réalisées par la conférence de Cancún ne nous aient vraiment surpris. Des intérêts nationaux de toutes sortes ont supplanté les demandes urgentes de l'ensemble de l'humanité dans ce domaine. Les changements climatiques n'ont pas seulement été constatés et pronostiqués par la communauté scientifique internationale; ils sont déjà ressentis avec force par les populations alors que les catastrophes naturelles tragiques, comme l'augmentation du niveau des mers, les inondations et les sécheresses, s'accentuent manifestement.

4. Quand on observe la scène internationale, les graves conflits internes et entre pays qui se déroulent dans de nombreuses régions du monde ne nous surprennent absolument pas. La communauté internationale doit consentir de plus gros efforts pour atteindre une paix accompagnée de justice et de réconciliation dans presque toutes les régions du monde. A Porto Alegre, nous avions pris la décision d'organiser le Rassemblement œcuménique international pour la paix, et il se tiendra en mai prochain à Kingston, Jamaïque, en mettant l'accent sur le thème clé de la "paix juste".

5. S'il y a un phénomène auquel nous ne nous attendions pas, non seulement quand nous étions à Porto Alegre, mais même jusqu'au moment où il s'est produit, c'est la vague de contestation populaire dans les pays arabes. Le président Obama lui-même a exprimé son étonnement quant à l'incapacité des services de renseignements des Etats-Unis à prévoir ces manifestations massives, qui expriment l'aspiration des peuples à des changements concrets dans les relations entre les gouvernements et leurs administrés. Dans ce cas, on peut dire que, heureusement, tout n'est pas prévisible et programmable, quelle que soit l'ampleur de la concentration du pouvoir et des ressources dans certains pays. L'humanité prouve encore qu'elle dispose de ressources spirituelles et d'une capacité à se mobiliser pour tenir tête aux puissants. Ces événements attirent toutefois notre attention sur les risques que font courir les politiques qui outragent la dignité humaine et oppriment des populations entières.

6. Même si cette question n'était pas au cœur des manifestations dans les pays arabes, celles-ci révèlent une fois de plus la nécessité impérieuse de parvenir à la paix au Moyen-Orient, une paix qui garantisse les droits légitimes des peuples, rectifie les injustices historiques et répare les torts. L'incapacité des nations concernées à atteindre cet objectif essentiel est dû non seulement à la complexité de la situation et au grand nombre de protagonistes impliqués, mais aussi à un manque chronique de volonté politique à faire les concessions nécessaires pour y parvenir. Si l'on ne sort pas de cette impasse, on pourra voir apparaître des turbulences encore plus fortes à brève échéance. Il est donc juste que le Moyen-Orient et en particulier la Terre Sainte soient plus que jamais une priorité à l'ordre du jour du COE, en recherchant les possibilités de dialogue et de rencontres entre juifs, chrétiens et musulmans, de manière à contribuer à la création et au maintien d'une atmosphère de respect et de reconnaissance mutuels sur laquelle pourront se construire la paix et la justice.

7. Un processus de redistribution économique est en cours dans le monde. A de nombreux égards, on peut considérer cela comme quelque chose de positif, puisqu’il ouvre des perspectives de jours meilleurs pour bon nombre de pays et de populations. En fait, les conséquences de la crise financière internationale ont aussi révélé que ces pays avaient adopté des politiques économiques plus cohérentes et responsables que celles de la plupart des pays développés, des politiques qui leur ont permis de mieux faire face à la crise financière. Dans beaucoup de pays sur tous les continents, le niveau de pauvreté s'est considérablement réduit. Les prévisions économiques indiquent une croissance plus forte pour les pays émergents que pour les pays développés dans les années à venir.

8. Dans plusieurs cas, ces pays ont adopté des politiques sociales cohérentes. Prenons l'exemple de mon propre pays: au cours des huit dernières années, 37 millions de Brésiliens ont pu s'extraire de la pauvreté et accéder à la classe moyenne. Grâce à une augmentation du salaire minimum, à la politique sociale en faveur des plus pauvres et à des programmes de création d'emplois – le Brésil a créé quinze millions d'emplois au cours des huit dernières années et, aujourd'hui, il affiche le taux de chômage le plus faible depuis qu'il existe des statistiques fiables – le président Lula a achevé son second mandat avec un taux d'approbation impressionnant de 87% parmi la population. Celle qui lui a succédé, Dilma Roussef, première femme à devenir présidente du Brésil, s'est fixé pour but d'éradiquer totalement l'extrême pauvreté dans le pays d'ici la fin de son mandat.

9. Cependant, la crise financière internationale, qui n'a manifestement pas été causée par les pauvres de la planète, a également creusé les inégalités, jetant dans la pauvreté plus d'un demi-milliard de personnes à travers le monde. La montée en flèche du prix des denrées alimentaires a gravement affecté les populations les plus pauvres, causant des famines et d'importants troubles sociaux aux quatre coins du monde. Cette situation est d'autant plus odieuse que par leur mobilisation face à la crise financière, les pays riches ont montré qu'avec suffisamment de détermination politique, les ressources financières ne manquent pas pour affronter le problème. Une fraction des ressources mises à disposition pour sauver les banques et les entreprises suffirait à mettre en place un programme efficace de lutte contre la pauvreté dans le monde. En fait, une somme équivalente à celle que reçoivent en subventions les agriculteurs des pays riches permettrait, si elle était allouée aux pays les plus pauvres, de créer des emplois, d'accroître la production alimentaire et de réduire la pauvreté de façon systématique. C'est pourquoi l'éradication de la pauvreté, la campagne contre la faim et l'attachement à la justice dans les relations économiques internationales doivent rester à l'ordre du jour du programme du COE.

II.        Le thème de la prochaine Assemblée

10. Parmi les principales décisions qui devront être prises par le Comité central lors de cette session figurent celles qui concernent la prochaine Assemblée. A partir de ces décisions, l'Assemblée va commencer à prendre forme et à gagner en visibilité à l'extérieur. Le Comité de planification de l'Assemblée présente un rapport exhaustif, comprenant une série de propositions concrètes sur lesquelles le Comité devra se pencher et se prononcer. Parmi elles, je voudrais mentionner le choix du thème de l'Assemblée.

11. Le Comité de planification de l'Assemblée propose au Comité central deux thèmes à examiner et sur lesquels il devra prendre une décision: "Dieu de la vie, conduis-nous vers la justice et vers la paix"Dans le monde de Dieu, appelés à être un"

12. Afin de guider le Comité central dans son choix, les deux thèmes proposés sont accompagnés de notes exposant succinctement des facteurs essentiels à garder à l'esprit en ce qui concerne les implications, les dérivés possibles et l'importance. Des indications sur les textes bibliques pouvant inspirer le développement des thèmes respectifs sont également données. Je voudrais maintenant vous communiquer ici certaines de mes propres réflexions à ce sujet.

13. Premièrement, les thèmes proposés ne devraient pas être considérés comme une alternative où l'un exclut l'autre. Chacun d'eux, bien sûr, a un profil distinct et sa propre perspective. Mais nous ne rendrions pas un grand service au Conseil œcuménique des Eglises et au mouvement œcuménique en entrant dans un débat sur une interprétation qui verrait le premier thème comme mettant l'accent sur l'engagement social du COE tandis que le second appelle à l'unité des Eglises. Un clivage se créerait entre nous selon nos préférences personnelles de croyances et d'engagement.

14. Chacune de ces deux perspectives fait partie de la conception générale unique de la vocation et de l'engagement œcuméniques qui nous unissent dans notre communion fraternelle. J'ai déjà eu l'occasion d'insister sur cette perspective holistique dans mes précédentes allocutions. Nous ne devons pas séparer ce qui doit être ensemble. Un thème d'assemblée devrait, sur la base de ses accents particuliers, nous encourager dans notre vocation et consolider notre engagement œcuménique global.

15. Deuxièmement, le Comité de planification de l'Assemblée a soigneusement proposé des sous-thèmes qui développent le thème général dans les domaines qui sont essentiels pour le mouvement œcuménique et l'avenir du Conseil œcuménique des Eglises:

-        La vie ensemble dans la foi: unité et mission

-        La vie ensemble dans l’espérance: pour la justice, la paix et la réconciliation dans le monde

-        La vie ensemble dans l’amour: pour un avenir commun

16. Le fait que ces propositions de sous-thèmes soient les mêmes pour chacun des deux thèmes généraux renforce une conception commune de ces deux thèmes. Je vais désormais examiner plus en détails les deux thèmes, en prenant en compte leur contexte biblique.

17. "Dieu de la vie, conduis-nous vers la justice et vers la paix"

18. Cependant, toujours contraint à l'exil, le prophète se tourne vers l'avenir et annonce que le temps de l'épreuve touche à sa fin. Sa proclamation ne se fonde pas sur une observation immédiate des faits mais sur une promesse divine: l'iniquité du peuple "est expiée" (Esaïe 40, 2). La miséricorde de Dieu dépasse la colère de Dieu et en se basant sur cela, le peuple peut vivre, conforté et encouragé, dans le moment présent, dans l'espérance de jours nouveaux et meilleurs.

19. Un avenir glorieux les attend, mais le chemin restera difficile. Ce texte est le premier de ce qu'on appelle "les chants du serviteur souffrant", dont le plus connu se trouve dans Esaïe 53, où le serviteur est "blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités" (v. 5) et "semblable à un agneau qu'on mène à la boucherie"   (v. 7). Dans Esaïe 42, le prophète proclame que Dieu a mis sur lui l'esprit de Dieu afin qu'il puisse annoncer la vertu et la justice à toutes les nations. Il ne s'agit pas d'un dieu parmi d'autres, ni du dieu d'un seul peuple (ou, de nos jours, un dieu privatisé), mais du Dieu de toutes les nations, de l'ensemble de l'humanité.

20. Il y a eu des débats exégétiques sans fin quant à l'identité du "serviteur souffrant" dont parle le prophète. On a donné beaucoup d'interprétations: cela pourrait être le prophète lui-même, le Messie promis, ou un groupe collectif, le peuple d'Israël lui-même. Il est utile de souligner ici que ces doutes ne sont pas clarifiés au moyen d'une simple définition. Depuis les premiers chrétiens, la communauté chrétienne considère Jésus Christ comme le serviteur souffrant dont il est question, parce qu'elle a vu en lui l'incarnation parfaite de toutes les caractéristiques décrites par le prophète. En tant que porteur de paix et de justice, il a proclamé le pardon et introduit le royaume de Dieu dans le monde en établissant de nouvelles relations avec Dieu et entre les êtres humains.

21. Cependant, l'idée que le serviteur de Yahvé soit un groupe collectif est une interprétation tout aussi raisonnable. La communauté chrétienne, par la grâce de Dieu, se reconnaît pour vocation de "répondre à l'appel du serviteur comme appel à exercer soi-même le service en tant que communauté confessante active".[1] Les disciples du serviteur envoyé par Dieu ont pour vocation de faire partie de sa mission, d'être des agents de la vérité et de la réconciliation, de la justice et de la paix, de la sauvegarde de la vie, et de se consacrer à mener leur vie dans toute sa plénitude.

22. Il s'agit là donc de notre vocation à nous aussi, en tant qu'acteurs du mouvement œcuménique. Il serait ainsi tout à fait approprié que nous formulions notre thème sous la forme d'une prière: "Dieu de la vie, conduis-nous vers la justice et vers la paix."

23. Le second thème proposé par le Comité de planification de l'Assemblée, "Dans le monde de Dieu, appelés à être un"

24. Jean 17 donne les dernières paroles de Jésus à ses disciples avant son arrestation, sa condamnation et sa crucifixion. Elles sont plus qu'un "discours d'adieu"; elles contiennent le testament que Jésus lègue à ses disciples. Tout comme le Père et le Fils sont un, Jésus prie pour que ses disciples aussi soient un, afin que le monde croie. Ainsi, l'unité n'est pas le résultat des efforts humains, bien qu'elle nécessite tout de même de persévérer dans la quête de l'unité. Elle ne résulte pas non plus de l'établissement de structures institutionnelles, même si c'est en leur sein qu'elle prend forme. Elle est une réalité au cœur de Dieu, dans l'économie de la Sainte Trinité.

25. Elle est donc un don et le fondement de notre propre unité, qui est constamment brisée par le péché humain. Notre vocation va cependant au-delà de l'édification de l'unité. Elle est de persévérer dans cette unité, et non pas de nous en séparer, non pas de nous rebeller contre Dieu et non pas de rompre nos relations mutuelles. Notre engagement œcuménique – qui, on l'admet, demande bien des efforts – consiste donc, avec l'aide de l'Esprit Saint, à supprimer les obstacles et les entraves que nous avons placés entre nous au cours de l'histoire. C'est ainsi que nous sommes appelés à être un.

26. Nous acceptons le don de l'unité dans la foi. La suppression de ces entraves est l'œuvre de l'amour. La foi mène à l'amour. Il serait dont totalement injustifié de tenter de séparer notre attachement œcuménique à l'unité de notre pratique de la compassion, de la solidarité et de la justice, ainsi que de notre quête de la paix et de notre souci pour la création.

27. Dans un guide homilétique, Gottfried Brakemeier, ancien président de la Fédération luthérienne mondiale, se penche sur Jean 17, 20-23, incluant aussi dans son étude les versets suivants, jusqu'au 26. Les versets 20 à 23 abordent la "nature de la communauté", sa vocation à être une. Bien que les paroles de Jésus aient été adressées aux apôtres, elles englobent "l'Eglise intemporelle et universelle. Jésus souhaite qu'elle reste fidèle à sa vocation, en proclamant la parole et en maintenant l'unité 'afin que le monde croie'."[2] Ensuite, les versets 24 à 26 ont pour thème "la destination de la communauté", c'est-à-dire "la communion eschatologique avec son Seigneur. Le Christ souhaite que sa communauté soit là où lui, le Ressuscité, se trouve, afin qu'elle puisse participer pleinement à sa gloire."[3]                                      

28. Ainsi, dans le cas où le choix du Comité central se porterait sur le second des thèmes proposés, non seulement le Conseil œcuménique des Eglises s'approprierait de nouveau le fondement de son engagement œcuménique, mais il examinerait aussi le thème de l'unité à la lumière de la pratique de l'amour, en braquant son attention de façon eschatologique sur la gloire de Dieu.

29. Je voudrais ajouter un mot concernant le processus décisionnaire pour le thème de la prochaine Assemblée. C'est une décision qui sera prise par consensus. Il est donc important que nous ne considérions pas que les deux thèmes s'excluent mutuellement, mais qu'ils sont des approches différentes de notre vocation et de notre engagement œcuméniques. C'est pourquoi je vous appelle, vous, membres du Comité central, à vous associer au Comité de planification de l'Assemblée pour considérer chacun de ces thèmes comme pertinent. Sur la base de ce premier consensus, chacun de vous sera en mesure de défendre la proposition qui vous semble la plus appropriée, mais nous devons tous être disposés à formuler l'opinion commune du Comité central et à l'accepter de façon libre et inconditionnelle.  

III.      Gouvernance du Conseil œcuménique des Eglises

30. J’aimerais dire un mot de la gouvernance. Parmi les documents sur lesquels nous allons nous pencher durant cette session figure le rapport du Groupe de suivi sur la gouvernance. Comme son nom l’indique, le groupe poursuit le processus engagé sur une importante question, qui est aussi une affaire délicate, à savoir le fonctionnement du Conseil œcuménique des Eglises. C’est également une suite donnée aux décisions prises par le Comité central lors de sa session de septembre 2009. Le groupe soumet des propositions de décision sur des points spécifiques, sollicite des conseils sur d’autres, et formule des suggestions pour l’avenir.

31. Toutefois, le processus n’arrivera pas à son terme lors de la présente réunion. Il ne trouvera sa conclusion qu’à l’Assemblée de Busan, seul organe compétent pour apporter les changements nécessaires à la Constitution et au Règlement. Lors de la prochaine session du Comité central, en septembre 2012, les décisions finales devront être prises pour envoyer les propositions aux Eglises et les présenter à l’Assemblée pour décision. En fait, ce que nous ferons essentiellement lors de cette réunion sera de donner forme, contenu et inspiration au travail qui reste à faire.

32. Au total, avec les décisions que nous prendrons ici, la direction à suivre deviendra assez claire et nous serons déjà en mesure de distinguer le schéma général que les structures et le fonctionnement du Conseil œcuménique des Eglises pourraient suivre à l’avenir. Tout à fait indépendamment de la substance des propositions que le groupe de suivi nous présente, je tiens à remercier dès maintenant ses membres du travail ardu qu’ils ont accompli avec compétence. Je remercie aussi le secrétaire général d’avoir donné une haute priorité à cette question dans les contacts qu’il a eus avec les Eglises, conseils et organisations œcuméniques en général durant sa première année d’activité. Le processus de consultation auquel j’ai eu aussi la possibilité de participer en quelques occasions, la Conférence d’Edimbourg de 2010 et l’Assemblée de la Fédération luthérienne mondiale à Stuttgart par exemple, a apporté une contribution majeure à la clarté et à la cohérence de ce qui nous est présenté.

33. Dans ce document, comme il nous en informe et comme nous ne pouvons manquer de le remarquer, il y a des considérations et des suggestions prenant en compte l’évolution de la situation financière dans laquelle le Conseil œcuménique des Eglises exerce ses activités, avec des ressources sensiblement plus faibles que celles dont il disposait dans le passé. Toutefois, les propositions, si elles sont approuvées et mises en œuvre, entraîneront des économies considérables pour le Conseil œcuménique des Eglises, ce qui est important non seulement dans la situation actuelle de ressources moindres, mais aussi dans l’intérêt d’une intendance responsable des biens.

34. Cependant, nous serions dans l’erreur si nous avions le sentiment que ce travail a été motivé et déterminé par des considérations financières. Au contraire, inspiré en fin de compte par le document CVC (Conception et vision communes du COE) et par la vision œcuménique qu’il expose, le rapport établit une distinction claire entre la gouvernance et la gestion et en tire les conséquences qui s’imposent. De ce fait, il essaie de répondre – et je serai plus affirmatif en disant "il répond" – à la question capitale, qui attend une solution depuis longtemps, de la définition des responsabilités et fonctions spécifiques des différentes instances du Conseil œcuménique des Eglises. J’ai eu l’occasion de vivre un exemple de cela dans mon propre rôle de président du Comité central, et je voudrais m’y référer ici. Nos dispositions réglementaires actuelles prévoient simplement que le Comité central élit parmi ses membres un président et un ou plusieurs vice-présidents, tenant tacitement pour acquise la définition précise de leurs fonctions et responsabilités. Toutefois, l’expérience montre que les attentes à ce propos sont très divergentes. Elles peuvent être très élevées, mais aussi très limitées! Ce n’est qu’un exemple. Dans nos dispositions réglementaires actuelles, on a besoin aussi d’une meilleure définition et d’une plus grande clarté à propos des responsabilités et des fonctions premières de pratiquement toutes les instances du Conseil œcuménique des Eglises: présidents, Comité central, Comité exécutif et secrétaire général.

35. Ce manque d'une meilleure définition et d’une plus grande clarté accroît considérablement les difficultés et la souffrance dans les moments de tension par lesquels nous avons dû passer. Le groupe de suivi donne une description diagnostique claire de la situation et formule avec une même clarté des propositions par lesquelles il tente d’apporter un remède. Le Comité central vouera l’attention qui convient à ces propositions et les améliorera là où il le juge approprié et nécessaire. Ce faisant, il réfléchira aussi à son propre rôle, et même à son propre nom, ainsi qu’au nombre de ses membres et à la fréquence de ses réunions. Dans cette réflexion, il sera important qu’il puisse établir dans une certaine mesure une distance par rapport au modèle concret qui a constitué le cadre de nos activités de Comité central, auquel nous nous sommes habitués et qui imprègne manifestement cette réunion, afin de réfléchir à la manière dont le Comité central pourrait mieux diriger l’institution du Conseil œcuménique des Eglises au nom de ses Eglises membres.

36. Je pense qu’il est aussi important de souligner que le groupe de suivi présente une proposition claire concernant la manière de remettre en évidence, dans le modèle structurel du Conseil œcuménique, le rôle vital qui a été joué par les quatre courants historiques du mouvement œcuménique dans la formation et la vie du COE (mission, christianisme pratique, foi et constitution, éducation et formation). Les commissions attachées à ces quatre courants, ce n’est pas un secret, regrettent leur manque de visibilité dans les structures du COE et leur absence de participation directe aux organes délibérants du COE. Ainsi, même si nous ne l’avons pas fait intentionnellement, nous avons contribué à créer une dichotomie dans la conception et la perception du mandat œcuménique, que nous devons toujours exercer dans une perspective holistique. En ce domaine également, une proposition est formulée en faveur d’une participation réelle de l’Alliance ACT, cette nouvelle agence œcuménique, importante à la vie du Conseil œcuménique des Eglises.

37. De manière analogue, les propositions cherchent aussi à rendre justice aux étroites relations de coopération œcuménique qui se sont développées dans le passé ou ont émergé plus récemment. Pour cela, elles définissent des espaces et des moyens de participation pour les Eglises non membres ou d’autres organisations œcuméniques.

38. La question relative au nom à donner à l’avenir au Comité central lui-même peut être vue comme secondaire et, en fait, si l’on considère tout l’éventail des propositions, c’est bien le cas. La manière dont il est conçu et dont il fonctionne est plus importante que son nom. Toutefois, nous ne devrions pas sous-estimer son importance en termes de visibilité et d’identification auprès de nos Eglises et partenaires. Je ne connais aucune Eglise qui ait parmi ses organes directeurs un "comité central" et, s’il en existe, ce sont des exceptions. Mais je sais qu’il y a des partis politiques qui donnent ce nom à leur organe directeur. Ce n’est certainement pas le meilleur nom pour une organisation telle que le Conseil œcuménique des Eglises.

39. Il n’est pas facile de trouver un nom plus approprié, comme l’indique le rapport. C’est pourquoi le rapport, avec prudence, utilise de manière répétée l’expression de "Comité central ‘nouvelle formule’". Ainsi, la proposition formulée concrètement, parmi d’autres solutions qui ont été considérées, est celle de "Conférence du COE". Tout à fait indépendamment des diverses préférences que nous pourrions avoir, je suggère que nous devrions commencer par nous entendre sur le fait que la plus mauvaise décision, dans notre révision générale des structures, serait de conserver le nom actuel pour la seule raison que nous ne pouvons nous mettre d’accord sur un autre.

40. Il y a naturellement toute une série d’autres points auxquels le Comité central souhaitera vouer son attention, tels que le souci de maintenir une large participation des Eglises membres et de conserver l’équilibre des représentations voulu par le COE. Je terminerai toutefois cette partie de mon allocution en suggérant que nous examinions le rapport du groupe de suivi avec un esprit ouvert, en l’améliorant là où c’est approprié et nécessaire, et en prenant les mesures qui permettront de rendre nos efforts plus clairs et plus efficaces à l’avenir – et ainsi moins lourds.

IV.       Elargir et approfondir les relations œcuméniques

41. Dans la première partie de cette allocution, j’ai mentionné l’évolution des conditions dans lesquelles nous vivons, sans toutefois m’attarder sur la scène. La tendance manifestée ces dernières années se poursuit : d’un côté, une sécularisation accrue dans les grands centres urbains et les milieux intellectuels, notamment dans le monde occidental, de l’autre, un regain de ferveur religieuse dans de nombreux lieux et contextes; une très forte mobilité religieuse en certains endroits; là, un contrôle rigoureux de la pratique religieuse, mais au niveau mondial, l’augmentation du pluralisme religieux; le centre de gravité du christianisme se déplace vers le Sud, notamment l’Afrique et l’Asie; les Eglises évangéliques, pentecôtistes en particulier, croissent et s’étendent, suivies plus récemment par celles qu’on appelle néo-pentecôtistes.

42. Cette situation lance des défis considérables à la conception et à la pratique de l’œcuménisme, ainsi que de la mission. Unité ou fragmentation ? Coopération ou concurrence ?

43. J’ai déjà mentionné le défi que représentent l’élargissement et l’approfondissement de nos relations. Dans cette optique, il importe que nous définissions aussi précisément que possible le rapport existant entre "élargir" et "approfondir". On ne saurait élargir aux dépens de l’approfondissement indispensable, et celui-ci, à son tour, ne saurait constituer un prétexte pour négliger les chances d’élargissement. Les deux notions doivent être placées non pas dans un rapport d’affrontement mais plutôt dans celui d’une tension créatrice qui nous fait aspirer à ces deux dimensions, complémentaires l’une de l’autre; de même, la mission et l’œcuménisme se complètent au lieu de s’exclure − comme les deux faces d’une pièce de monnaie. Il est tentant d’opposer ces deux notions, mais ce serait donner une idée fausse de notre engagement œcuménique, alors que le fait de les considérer comme complémentaires ouvre des perspectives prometteuses.

44. Signalons au passage que la dichotomie entre mission et œcuménisme est en train d’être effacée, et ce bien au-delà des limites institutionnelles du COE, comme on l’a constaté lors de la Conférence d’Edimbourg de 2010. Toujours plus souvent, le mot "unité" figure parmi nos objectifs communs, même si nous en avons parfois une conception un peu vague et que nous devons nous préoccuper constamment de la préciser.

45. La scène religieuse à laquelle je viens de faire allusion offre de nouvelles chances d’engagement et de relations. Dans les années 1990 déjà, le Conseil œcuménique des Eglises s’est efforcé de mieux comprendre et de mieux définir l’œcuménisme, ainsi que son propre rôle dans ce domaine. Le principal résultat de ce processus est constitué par le document Vers une conception et une vision communes du Conseil œcuménique des Eglises

            "Il est impossible de parler du Conseil œcuménique des Eglises sans parler du mouvement œcuménique dont il est issu et dont il constitue un élément bien visible. Si le mouvement œcuménique est plus large que ses expressions institutionnelles, et si le COE est avant tout la communauté que forment ses Eglises membres, le COE est en même temps un instrument et une expression essentiels du mouvement œcuménique. En tant que tel, il est l'un des promoteurs du renouveau qui a caractérisé le mouvement depuis ses débuts."  (CVC 2.1)

46. A partir de cette conception, et tout en soulignant qu’il n’existe qu’un seul mouvement œcuménique, dont le COE fait partie, le texte élabore une vision du Conseil œcuménique des Eglises et décrit ses relations avec les conseils et conférences œcuméniques, les autres organisations œcuméniques (notamment les communions chrétiennes mondiales, les organisations œcuméniques internationales, les communautés et mouvements chrétiens), les Eglises non-membres (en particulier l’Eglise catholique romaine et les Eglises évangéliques et pentecôtistes) et d’autres encore.

47. Depuis cette époque, de nouvelles possibilités de contacts, de relations et d'efforts de coopération se sont multipliés. Le Forum chrétien mondial, où sont représentés pratiquement tous les courants du christianisme, a tenu sa première réunion mondiale au Kenya en 2007 et la deuxième aura lieu cette année en Indonésie. Bien qu’il n’implique pas l’engagement institutionnel des Eglises qui caractérise le Conseil œcuménique, il constitue cependant une réunion importante de la famille chrétienne qui offre une occasion de partage spirituel, d’étude, de réflexion et de prière.

48. Dans cette optique, l’année 2010 a revêtu une importance toute particulière. Des milieux aussi larges que ceux du Forum chrétien mondial ont participé au processus d’étude en vue de la Conférence d’Edimbourg 2010, au sujet duquel la Commission de mission et d’évangélisation (CME) nous a transmis une étude détaillée, mesurée et éclairante qui souligne les limites du processus d’Edimbourg 2010 et de la manifestation elle-même ; cette étude met aussi en lumière l’importance de cette Conférence ainsi que la convergence de vues au sujet de la mission, qui s’exprime dans l’Appel commun final.

49. A ce propos, je voudrais mentionner qu’en 2010 le pasteur Olav Fykse Tveit, secrétaire général du COE, a été invité à prendre la parole lors de deux manifestations mondiales importantes : la 22e Conférence pentecôtiste mondiale à Stockholm, Suède, et la Troisième Conférence de Lausanne, au Cap, Afrique du Sud. Dans ces deux cas, c’était la première fois que de telles invitations étaient lancées ; elles ont offert des occasions publiques de nouer des relations respectueuses et fraternelles et de surmonter les relations parfois distantes, voire conflictuelles, qui prévalaient dans un passé pas si lointain. Certes, il reste beaucoup de questions cruciales à résoudre, mais on se distancie de plus en plus des représentations caricaturales et simplificatrices. Là où naguère se dressaient des murs, on voit maintenant s’ouvrir des fenêtres, voire des portes.

50. Ces nouvelles relations se mettent en place sur une base de respect mutuel et de sensibilité, éléments indispensables du processus d’édification de la confiance sur laquelle le dialogue peut se développer de manière constructive. Les rencontres empreintes de respect devraient être suivies par l’approfondissement des relations, ce qui doit se faire sur la base du discernement spirituel et de la réflexion théologique, sans négliger les questions brûlantes au sujet desquelles nos perceptions et positions divergent. Si nous ne le faisions pas, nous gaspillerions ce qu’il y a de plus profond dans l’engagement œcuménique. Nous assisterions à la dissolution graduelle de celui-ci, à la diminution de sa substance ; chaque Eglise ou confession se replierait sur elle-même en négligeant ce qui fait l’essentiel de cet engagement, avec pour conséquence que l’œcuménisme se réduirait à de simples relations de bon voisinage.

51. L’engagement œcuménique le plus authentique aspire à l’unité visible des Eglises ; en suivant ce chemin, nous recherchons non seulement les rencontres fraternelles et la volonté de nous écouter mutuellement avec respect, mais aussi la coopération pratique et les points communs, grâce à la découverte d’une Eglise "différente", qui recèle des richesses qui font peut-être défaut à "notre" » Eglise, voire à nous-mêmes. Cela exige des esprits ouverts, la prière et une démarche théologique rigoureuse.

52. C’est pour cela que le Conseil œcuménique des Eglises est − et doit toujours continuer à être – pour nos Eglises un instrument spécial de réflexion théologique œcuménique, qui accompagne nos engagements et nos programmes et assure leur cohérence. Cela est vrai de tous nos programmes, mais nous disposons, à cet effet, d’un instrument précieux avec la Commission de foi et constitution, qui aspire à être mieux reconnue dans la vie du COE.

53. Face à toutes les occasions de rencontres, de dialogue et de collaboration qui se dessinent, l’important, toutefois, c’est de nous rappeler l’affirmation magistrale qui figure dans le document CVC :

"Chaque fois que des gens se rassemblent au nom de Jésus Christ, l'Esprit Saint est à l'œuvre. Cela signifie que tous les efforts entrepris pour promouvoir l'unité de l'église et toutes les initiatives par lesquelles les chrétiens cherchent à participer à l'œuvre de réconciliation de Dieu pour la création, sont fondamentalement reliés entre eux."

54. Voilà pourquoi nous sommes reconnaissants des nouvelles chances que Dieu nous donne.

V.        Conclusion

55. Sans vouloir trop entrer dans les détails, je ne saurais conclure mon allocution sans adresser quelques mots de remerciements, brefs mais sincères, en ma qualité de président. A bien des égards, nous avons vécu des moments difficiles et tendus, qui ont exigé de nous des efforts particuliers, accomplis dans un esprit de prière. Dans une certaine mesure, nous nous trouvons encore dans une phase de transition, mais nous sommes d’ores et déjà en situation de regarder vers l’avenir avec une confiance renouvelée. Le Conseil œcuménique des Eglises, avec toutes ses imperfections et ses limites, est un instrument de Dieu voué à accomplir sa volonté dans le monde. Nous avons le privilège d’avoir reçu de Dieu un rôle à jouer dans cette perspective.

56. Je tiens à vous remercier toutes et tous de votre coopération – Eglises membres et partenaires œcuméniques, membres des Comités exécutifs et central, vice-président(e)s. Merci aux membres du personnel pour leur tact et leur dévouement au cours de ce processus de transition, dont la complexité, due à la nature des choses, a été aggravée par la réduction considérable des ressources financières disponibles, ce qui a entraîné des décisions difficiles en matière de programme et de personnel. Il est inévitable que des ajustements de ce genre soient accompagnés de tensions et que certaines personnes s’en trouvent blessées. Merci au secrétaire général qui, au cours de sa première année d’activité, n’a pas ménagé ses efforts pour établir des rapports de transparence, de dialogue et de coopération, internes et externes. Merci à tous et à toutes d’avoir fait en sorte que prévale l’esprit d’engagement œcuménique qui nous rassemble et nous accompagne dans notre cheminement commun.

57. Enfin et surtout : soli Deo gloria.


[1] Wanda Deifelt, (en portugais) "Le premier dimanche après l'Epiphanie", in Proclamar Libertação, Editora Sinodal, São Leopoldo, 1999, p.84.

[2] Wanda Deifelt, (en portugais) "Le septième dimanche de Pâques", in Proclamar Libertação 29, Editora Sinodal, São Leopoldo, 2003, p. 168.

[3] Ibid.