Pour décision

Document n° GEN 01

Rapport du président

PARTAGER FRATERNELLEMENT EN COMMUNAUTÉ DE FOI 

1. Réunis en Comité central, nous entamons un parcours qui, je l'espère et j'en suis convaincu, sera un parcours commun de gratitude pour le merveilleux don de l’unité que nous fait Dieu. Si nous entamons ensemble ce parcours, c'est que notre engagement œcuménique, chose belle mais difficile, nous a réunis en dépit des nombreuses différences qui existent entre nous. Et si c’est là chose belle, c’est peut-être, dans une certaine mesure, non pas en dépit de nos différences mais plutôt en raison de l'enrichissement mutuel que nous en tirons. 

2. Ce premier rapport du président aura plus le caractère d'un témoignage que d'une analyse du monde dans lequel nous vivons. Je ne tenterai pas de brosser un tableau global du paysage œcuménique ; par contre, j’évoquerai à plusieurs reprises le contexte d'où je viens. J'espère néanmoins pouvoir élever au rang de paradigmes un ou plusieurs problèmes clés auxquels est aujourd'hui confronté le mouvement œcuménique, et donc le COE lui-même. Léon Tolstoï a écrit (je cite de mémoire) que celui qui est capable de bien connaître son village est capable de devenir un citoyen du monde. L'un des grands auteurs du pays d'où je viens, João Guimarães Rosa, a dit quelque chose de semblable ; dans son chef-d’œuvre : Grande Sertão  Veredas, résumant l'analyse existentialiste d'un habitant solitaire d'espaces lointains, il écrit : « O sertão é o mundo  L'arrière-pays (le hinterland), c'est le monde ». Avec des idées qui vont dans le même sens, ces deux auteurs, l’un russe et l'autre brésilien, ont beaucoup à nous apprendre. Ils ont vécu dans des contextes très différents et racontent des histoires très différentes ; néanmoins, ils ont la même perception de notre existence en ce monde. 

3. J'ai voulu que ce rapport soit un partage de foi et d'espérance, dans l'espoir que, dans le dialogue qui suivra, vous vous associerez avec moi dans ce partage. En effet, la toute première chose que nous avons à faire ici, ce n'est pas tant de discuter et d'adopter un nouveau programme pour le COE, s'il est vrai par ailleurs que la plus grande partie de notre ordre du jour et de notre temps sera consacrée, précisément, à essayer de relever ce défi : établir un programme fidèle aux décisions de l'Assemblée, un programme qui permette de gérer de façon responsable les ressources dont nous disposons alors que nous devons nous accoutumer au fait qu'elles ne sont pas aussi abondantes que nous le souhaiterions, tout en renforçant le témoignage et le service (martyria et koinonia) de nos Eglises. 

4. Non, notre tâche première et fondamentale consistera à rétablir entre nous les profonds liens de communauté fraternelle qui ont caractérisé notre Assemblée de Porto Alegre  dans les cultes et les études bibliques, dans les entretiens et dialogues œcuméniques au mutirão, et aussi, oui, dans nos comités et séances plénières. Lors de la toute première réunion de ce Comité central, à Porto Alegre, tout de suite après la fin de l'Assemblée, nous n'avons en fait pas eu le temps de pratiquer ce partage fraternel, et peut-être d’ailleurs n'étions-nous pas d'humeur à le faire non plus, accablés que nous étions par les décisions importantes qu’il nous incombait de prendre immédiatement au cours d'une seule séance du soir. Néanmoins, c'est quelque chose que nous nous devons à nous-mêmes et que nous devons aux Eglises que nous représentons : vivre en pratique, en tant que Comité central, la communauté fraternelle que l'Esprit Saint est en permanence disposé à nous accorder et à promouvoir entre nous. 

SOUVENIRS DE LA NEUVIÈME ASSEMBLÉE 

5. Je vais maintenant parler dans l’optique des Eglises qui ont accueilli la Neuvième Assemblée du COE. La préparation de cette réunion fut l'affaire de nombreuses personnes ; en même temps, pour nos Eglises du Brésil, ce fut une occasion exceptionnelle d'apporter une contribution de premier rang au mouvement œcuménique dans un sens large. Elles ont bien répondu à l'appel à la solidarité avec le COE dans plusieurs domaines touchant à la préparation de l'Assemblée. Cette préparation fut elle-même un véritable « mutirão » œcuménique  un mot portugais que, désormais, vous ne connaissez que trop bien : des centaines de gens ont consacré beaucoup de temps et d’efforts pour montrer à quel point les Eglises latino-américaines et brésiliennes avaient la volonté créer, avec le COE, un lieu tel que le mouvement œcuménique puisse se rencontrer, prier et discuter de son avenir. 

6. Au cours des mois pendant lesquels nous avons préparé l'Assemblée, nous nous sommes maintes fois posé la question suivante : Comment apporter notre concours en interaction avec nos invités et, en même temps, être des protagonistes dans le processus de reconfiguration du mouvement œcuménique ? Ce que nous avions vécu dans notre contexte particulier pourrait-il être utile à des frères et sœurs vivant dans des contextes différents ? Le principal argument que nous avons avancé pour encourager les gens à participer aux préparatifs était que chacune de ces personnes, dans son propre contexte, avait une contribution particulière à apporter à cette entreprise de niveau mondial. C'est également ce genre de contribution inspirée de l'expérience de nos propres Eglises que nous avons voulu offrir : chacune de nos confessions et expressions de la foi est fermement attachée à des éléments essentiels qui sont présents également, sous différentes formes, chez les autres Eglises partenaires rassemblées dans la communauté fraternelle que constitue le COE. Dans leur merveilleuse variété, la prière commune et la musique entraînante qui ont scandé notre participation à l'Assemblée constituent autant de symboles de cette richesse. Nous avons essayé de faire comprendre aux gens à quel point il serait merveilleux que nous participions ensemble à des formes diverses de célébration propres à tant d'Eglises et familles confessionnelles différentes. Nous aspirions également à faire partager notre façon à nous d'exprimer notre foi commune en Jésus Christ, Seigneur et Sauveur. Après l'Assemblée, des gens qui avaient participé à son organisation ont dit qu'ils avaient vécu là un moment de grande fraternité spirituelle, qu’ils y avaient trouvé un lieu de rencontre et d’échange, et que ce fut pour eux une occasion de dialogue avec toute la famille œcuménique.  

7. Dans un sens, l'Assemblée ne s'est pas terminée, pour nous, le 23 février. Depuis cette date, la chorale œcuménique, par exemple, s'est retrouvée à l'occasion de différents événements ecclésiaux. Il y a quelques semaines, au début de ce mois, le Conseil national des Eglises chrétiennes au Brésil (CONIC) a organisé un séminaire pour discuter et évaluer les conséquences ecclésiologiques de la Neuvième Assemblée du COE pour les Eglises de notre pays. Ce séminaire a eu lieu à Guarulhos, São Paulo, et il avait pour thème : « Transforme notre pays, Dieu, dans ta grâce ». Vous aurez repéré la référence : c’est une allusion aux graves scandales de corruption qui ont éclaté récemment dans les milieux politiques brésiliens. Mais nous avons également discuté des relations entre nos Eglises, de la situation religieuse au Brésil, de la nécessité et des possibilités de dialogue et de coopération entre religions ainsi que des implications pratiques du document de l'Assemblée : Appelés à être l'Eglise une. Ce séminaire nous a beaucoup apporté, et pourtant nous n’avions pas uniquement des raisons de nous réjouir. Au contraire, nous avons eu la grande douleur d'apprendre que, peu avant cette réunion, le Conseil général de l'Eglise méthodiste du Brésil avait décidé, en juillet, de se retirer « d'organisations auxquelles participent l'Eglise catholique romaine et des groupements non chrétiens », ce qui revenait en pratique à renoncer à sa participation au CONIC. (Cette grave décision me semble être symbolique des difficultés auxquelles le mouvement œcuménique est confronté aujourd'hui, et pas seulement au Brésil. Mais j'y reviendrai plus tard.) En même temps, je me réjouis du fait que l'Eglise presbytérienne indépendante du Brésil, fraternellement présente à l'Assemblée de Porto Alegre, a présenté sa demande officielle d'adhésion au COE, ce dont nous aurons à débattre au cours de la présente réunion du Comité central. 

8. Dans ce contexte, à l'occasion de ce séminaire du CONIC, nous avons rappelé et confirmé notre conception de notre communauté fraternelle telle qu'exprimée dans la Déclaration de Canberra et confirmée à Porto Alegre : « Nos Eglises ont affirmé que l’unité pour laquelle nous prions et œuvrons et que nous espérons est une koinonia qui est donnée et s’exprime dans la confession commune de la foi apostolique, dans une vie sacramentelle commune à laquelle nous accédons par un seul baptême et que nous célébrons ensemble en une seule communauté eucharistique, dans une vie vécue ensemble dans la reconnaissance mutuelle et la réconciliation des membres et des ministères ; elle s’exprime enfin dans la mission par laquelle nous devenons ensemble témoins de l’Evangile de la grâce de Dieu auprès de tous et au service de la création tout entière. » 

« RENDRE COMPTE DE L’ESPÉRANCE QUI EST EN NOUS » 

9. Je me permettrai d'inscrire mon rapport dans le contexte de cette injonction biblique : « Sanctifiez dans vos cœurs le Christ qui est Seigneur : soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte » (1 Pierre 3,15). Il nous appartient de rendre compte de l'espérance qui est en nous, ainsi que le dit l'apôtre, et nous sommes appelés à être toujours prêts à le faire. Dans ce sens, nous nous réunissons ici en tant que communauté d'espérance. Nous sommes, j’en suis certain, tout à fait conscients des responsabilités que nous avons assumées en acceptant d'être proposés puis élus au Comité central ; nous considérons que cela relève d'un appel de Dieu, auquel nous nous efforçons de répondre et, avec l'aide de Dieu, de correspondre. Nous avons des services à rendre au nom de nos Eglises. Il est probable que chacun de nous a aussi des plans et, au-delà de tels plans, des rêves d'un COE qui serait véritablement un instrument privilégié du mouvement œcuménique dans son ensemble. Chacun de nous répond à un appel en tant que nous sommes tous membres du peuple de Dieu, des membres élus par nos Eglises lors d'une Assemblée œcuménique mondiale. 

10. En tout cela, nous avons bien sûr l'assurance que nous a donnée Jésus, qui a promis à ses disciples : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps » (Matthieu 28,20). Je le répète : nous constituons une communauté d'espérance. Lorsque nous parlons d'espérance, dans un sens, nous y voyons un don naturel, une caractéristique universelle de toute l'humanité. En fait, nos vies individuelles, tout comme l'histoire de l'humanité, ont pour moteur l'espérance. L'espérance qui nous pousse, ce peut être une série d'espoirs que nous avons et que nous entretenons à l'égard de l'avenir : les parents espèrent pour leurs enfants une saine croissance physique et spirituelle, ils espèrent qu’ils réussiront dans leur vie personnelle et professionnelle, qu’ils chériront des valeurs au moins semblables aux leurs. Les peuples et les nations espèrent de meilleures conditions de vie pour leurs citoyens et des relations fraternelles plus profondes entre eux. Comme les propositions et projets des partis politiques, par exemple, sont secs et froids lorsqu'ils n'arrivent pas à communiquer aux gens une quelconque espérance, lorsqu'ils ne font pas partager des rêves et ne proposent aucune perspective d'un avenir plus humain ! L'humanité a soif de paix, de justice et d'intégrité de la création, pour reprendre le titre d’un programme qui a particulièrement marqué l'histoire du COE.  

11. Et pourtant, notre espérance est en permanence remise en cause par une redoutable convergence de forces et d'événements qui visent à la détruire, voulant nous faire croire que les meilleures espérances ne sont que de simples espoirs naïfs et irréalistes. Nous pourrions dire que nos espérances relèvent de l'« utopie » ; et nous ne connaissons que trop l’ambiguïté latente de ce mot « utopie ». Dans un sens, c'est beaucoup plus que de simples événements futurs qui pourraient avoir lieu ou ne pas avoir lieu : c’est plutôt quelque chose qui, fondamentalement, exprime cette force intérieure qui nous pousse à avancer vers un objectif que nous avons fixé ou projeté. D'autre part, l'utopie peut également être perçue comme l'expression d'une norme si élevée qu'elle en apparaît totalement irréaliste (sinon même dangereuse, parce qu'illusoire) : elle ne se réalisera jamais. Notre expérience tant historique que quotidienne démontre à l'envi à quel point cela peut être vrai. Et pourtant, l'humanité ne peut pas vivre sans espérance. C'est ainsi que nous sommes déchirés par la tension entre la vision qui nous motive et la tentation d'imposer notre vision à d'autres, qui peuvent avoir des visions et espérances différentes des nôtres. 

12. Le contraste criant entre ces deux modes de vivre l'espérance et d'en traiter nous amène inévitablement à nous interroger sur les raisons qui justifient notre espérance, ainsi que le dit l'apôtre dans 1 Pierre 2 : il nous exhorte à être prêts à rendre compte de l'espérance qui est en nous. Est-il donc une espérance ultime qui puisse prévaloir contre les dures réalités de cette vie ? 

13. Laissons provisoirement cette question en suspens pour considérer plus avant le contraste dramatique entre nos espoirs, les normes de ce que nous jugeons bon, et l'amère réalité de la désillusion et du mal en ce monde. Considérons ces questions en relation avec nos Eglises et avec le mouvement œcuménique ; ne ressentons-nous pas fréquemment le besoin de nous lamenter, au fond de notre cœur ou à voix haute, sur les contradictions que nous constatons dans l'histoire chrétienne et dans la vie de nos Eglises ? La mission a pour objet de témoigner de l'amour de Dieu incarné en Jésus Christ et de la puissance du Saint Esprit qui conduit les êtres humains sur le chemin de la foi et de l'amour. Mais il est aussi arrivé que la mission ait été conçue et pratiquée comme un instrument de pouvoir humain, se traduisant par des croisades, des conquêtes, la colonisation et l'oppression  ou les justifiant. Il est certes tant d'exemples où l'amour s’est manifesté jusqu'au martyre, où des gens ont donné leur vie pour d'autres ; par ailleurs, malheureusement, il y a aussi tant de cas où l'Eglise a marginalisé et même exclu certaines personnes de la vie de l'Eglise (il suffit d’évoquer, à titre d’exemples, les laïcs, les femmes, les personnes appartenant à des groupes ethniques désavantagés, les malades et handicapés, les pauvres  tous ceux-là qui, si souvent, n'ont pu trouver dans nos Eglises une place convenable). Des Eglises ont béni des guerres, et parfois même elles ont elles-mêmes fait la guerre, d’autres ont légitimé l'esclavage et le racisme, ou encore abandonné les pauvres à leur sort tragique. 

14. Pourtant, il n’est pas question que nous nous contentions de considérer uniquement ces événements et processus dramatiques et tragiques à l’extrême. De telles contradictions entre « nobles idéaux » et « dures réalités », nous en trouvons jusque dans les meilleures de nos entreprises. Je me permettrai d'en mentionner un exemple tiré de l'histoire du mouvement œcuménique. Le centième anniversaire de la Conférence missionnaire mondiale d'Edimbourg approche. Comme nous le savons parfaitement, au xxe siècle, le mouvement œcuménique a dans une large mesure été façonné par la conception que les participants à cette conférence avaient d'un témoignage chrétien commun du Christ  ainsi d’ailleurs que par d'autres conceptions similaires d'une action commune des Eglises dans le domaine social  et par leur volonté de dépasser les divergences doctrinales par le moyen d’un processus de dialogue, d'étude et de compréhension mutuelle. Inutile de rappeler l’abondance de résultats positifs obtenus dans tous ces domaines au cours de ces cent dernières années. En de très nombreux lieux et circonstances, les relations entre Eglises se sont considérablement améliorées par rapport aux siècles précédents. Et pourtant : sommes-nous vraiment plus proches de l'objectif affirmé de l'unité visible au sein de la famille chrétienne ? Des cyniques auraient bien des raisons d’affirmer que le prétendu « siècle de l'Eglise » ou « siècle de l'œcuménisme », ainsi que beaucoup ont appelé le xxe siècle, est l’histoire d’un échec. Nous-mêmes, qui ne partageons en aucune manière cette perspective cynique, nous n'en ressentons pas moins la nécessité de réfléchir à la « reconfiguration du mouvement œcuménique » ; et, depuis Harare, notre regard sur l'avenir s’inspire d'une « vision et [d’une] conception communes » renouvelées du mouvement œcuménique. Enfin, en nous engageant dans un « forum mondial », nous espérons élargir la base du mouvement œcuménique et lui donner un nouvel élan.  

15. Ce n'est pas dans le rapport du président qu'il convient de présenter et discuter les programmes du COE. Nous pouvons tout au plus attirer l'attention sur des problèmes clés auxquels le mouvement œcuménique (et, avec lui, le COE) est confronté. Bien entendu, les domaines d'action du mouvement œcuménique sont nombreux : théologie, mission, interventions publiques. Il nous faut poursuivre avec persévérance notre dialogue sur des thèmes théologiques, notamment sur des questions relevant de l’ecclésiologie et de l'éthique. Notre conception de la mission et notre volonté d'évangélisation doivent toujours faire partie de nos priorités. L'« intégrité de la création » est l'un de nos concepts clés ; celui de « paix et justice » définit un autre vaste domaine de nos activités. Dans le contexte latino-américain d'où je viens, les questions telles que la dette illégitime des pays du Sud occupent une place importante dans les discussions de nos Eglises. Nous sommes en tout cas préoccupés et profondément déçus par l'échec des négociations de Doha sur le commerce international ainsi que par le maintien, par les pays riches, du protectionnisme et des subventions dans le secteur agricole. Nous sommes perturbés par le fait que la communauté internationale n'est pas disposée à renforcer les organisations et instruments multilatéraux existants ni ne trouve des moyens de le faire. Nous ressentons de la colère face au recours éhonté à la violence et à la guerre pour essayer de résoudre des conflits (ou pour imposer un ordre particulier à d'autres pays). Les souffrances de personnes innocentes crient au ciel, comme nous l'avons constaté une fois encore au Moyen-Orient et ailleurs. Il est de plus en plus opportun et urgent de promouvoir une culture de paix et d'appeler à un règlement pacifique des conflits. 

16. Je pourrais et devrais approfondir toutes ces questions - et bien d’autres d’ailleurs - en tant qu’elles constituent des éléments essentiels du programme d'action œcuménique. Cependant, compte tenu du temps, il me faut me limiter. Je tiens néanmoins à aborder la question du pluralisme religieux et à faire quelques observations à ce sujet. Dans de nombreuses parties du monde, le champ du religieux se caractérise aujourd'hui par une intense mobilité et une diversité croissante. C'est certainement le cas en Amérique latine et aux Caraïbes. Nous sommes bien obligés aussi de constater ce pluralisme et cette diversité croissante à propos du christianisme lui-même. Par exemple, pendant des siècles, l'Amérique latine a été considérée comme une région homogène, du moins du point de vue religieux ; en l’occurrence, « homogène » signifiait catholique romain. De nos jours, cette région se caractérise de plus en plus par son pluralisme religieux : on y constate une évolution remarquable. Au Brésil, lorsque l'on compare le recensement de 1991 à celui de 2000, à peine neuf ans plus tard, il apparaît que le pourcentage des catholiques romains est passé de 83% à 73,5% de la population, alors que les « évangéliques », catégorie qui inclut les membres de toutes les Eglises protestantes et pentecôtistes, sont passés de 9 à 15%. Environ deux tiers de ces « évangéliques » sont des pentecôtistes ou des néopentecôtistes, qui se sont multipliés de façon extraordinaire au cours de ces dernières décennies et se sont organisés en de très nombreuses Eglises indépendantes. 

17. Telle est l'image que présente le christianisme. Parallèlement, nous observons un autre processus qui s’instaure plus silencieusement mais qui n'en a pas moins des implications profondes : je veux parler de la redécouverte des expressions religieuses des communautés autochtones, et en particulier de celles qui ont leurs racines dans la spiritualité des groupes d’ascendance africaine ; par le passé, ces expressions religieuses étaient pratiquées de façon clandestine  la grande majorité de la société les ignorant ou ne s'y intéressant pas , souvent pour éviter la persécution ou la discrimination pour des raisons religieuses. Du point de vue statistique, les chiffres du recensement peuvent être interprétés de différentes manières du fait d'une double allégeance religieuse de facto que ce recensement ne détecte pas : en déclarant leurs préférences personnelles, les gens tendent à choisir prioritairement l'option religieuse plus « officielle » même lorsque leur pratique religieuse est différente. Quoi qu’il en soit, il y a là une nette évolution. 

18. A première vue, on pourrait être surpris par l'augmentation continue du nombre de personnes qui se déclarent « sans religion » : au Brésil, leur nombre est passé de 4,8% en 1991 à 7,3% en 2000. Cette augmentation est particulièrement notable dans les villes, chez les personnes ayant fait des études plus poussées et chez les jeunes. 

19. Aucun signe n'indique que cette tendance constante vers le pluralisme religieux puisse s’inverser dans les années à venir ; au contraire, tout nous incite à croire que ce processus va s'intensifier. Selon toutes les indications, l'Amérique latine présentera à l'avenir un spectre de pluralisme religieux encore plus diversifié qu'aujourd'hui. Le pluralisme religieux est l'une des caractéristiques notables de la société dans de nombreuses parties du monde contemporain. 

20. Bien entendu, les raisons de cette mobilité et de cette diversité sont multiples, et on les constate tant dans les Eglises « traditionnelles » qu'ailleurs. Je n'ai pas l'intention d'analyser ici et maintenant ce tableau complexe. Je me permettrai simplement de faire remarquer que, dans une certaine mesure, cette poussée réelle du pluralisme religieux correspond à d’autres tendances similaires : c’est comme un miroir dans lequel se reflètent, d'une part, une fragmentation postmoderne de la société et, d'autre part, le « marché du religieux » d'une économie mondialisée. 

21. Aussi n'est-il pas surprenant que, dans le domaine religieux, se soit développée une concurrence féroce qui revêt souvent des formes agressives de mission et d'évangélisation. On constate souvent, chez les Eglises évangéliques, des sentiments et discours fortement anti-catholiques. Pour parler d'autres Eglises ou expressions religieuses, certains n'hésitent pas à employer des mots tels que « syncrétisme », « sorcellerie » et « idolâtrie ». Ce « climat religieux » est ressenti et se développe plus intensivement encore, à des degrés divers, dans certaines des Eglises plus « traditionnelles » ou « historiques ». A ce propos, nous pouvons rappeler que la décision de l’Eglise méthodiste du Brésil de se retirer du CONIC fut prise, paradoxalement, quelques jours avant que l'Assemblée du Conseil méthodiste mondial réuni à Séoul n’exprime son soutien à la Déclaration conjointe luthéro-catholique sur la doctrine de la justification. 

22. Allons-nous inévitablement vers une concurrence généralisée en matière religieuse ? Il ne fait pas le moindre doute que notre tout premier devoir est de renforcer et diversifier le dialogue et la coopération œcuméniques entre les Eglises ainsi qu’entre les différentes expressions religieuses. Pour éviter de tomber dans un conflit multilatéral, sinon même dans de nouvelles formes de « guerre sainte » ou de concurrence généralisée, la seule option bibliquement et théologiquement admissible est celle du dialogue et de la coopération œcuméniques. 

23. Nous sommes confrontés à des divergences au sein du christianisme lui-même. A l'intérieur de bon nombre de nos Eglises, des problèmes brûlants, tant doctrinaux qu'éthiques, constituent des sources potentielles de divisions parfois graves et provoquent des tensions internes, quand elles ne mènent pas à de nouvelles fractures. Sans compter que ces tensions se retrouvent jusque dans le mouvement œcuménique et le COE. Un jour, un dirigeant d'Eglise m'a dit qu'il ne pouvait pas soutenir l'œcuménisme parce que, en fait, le christianisme se développait par un processus de division et que, en particulier, les Eglises qui admettaient ce fait étaient en pleine croissance. J'ai répondu que je ne trouvais pas pertinent de discuter de cette question d'un point de vue phénoménologique parce que je ne voyais pas comment cette position pouvait être compatible avec le témoignage public et avec la vocation de l'Eglise. Lui, cependant, était convaincu qu'il ne faisait que prendre au sérieux le grand commandement du Christ (alors que, selon lui, ce n'était pas le cas des « œcuméniques »). 

24. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que nos Eglises puissent être tentées de n'accorder qu'une priorité secondaire à leur engagement œcuménique et qu’elles essaient de « se défendre » contre les forces centrifuges de la fragmentation, se retranchant derrière leurs murailles théologiques ou institutionnelles. Nous pourrions penser que, dans notre famille particulière, nous pourrions mieux faire. De nombreux chrétiens sont déçus de voir que les Eglises ont été exagérément prudentes lorsqu'il s'est agi de tirer les conséquences pratiques des résultats positifs auxquels ont abouti les dialogues théologiques ; ou bien encore, ils soulignent les revers subis dans les cheminements œcuméniques et considèrent que la persistance de la division est le signe d’un manque de cohérence avec les multiples déclarations affirmant la nécessité de progresser vers l'unité. 

25. Il nous faut étudier plus en profondeur les causes des difficultés et dilemmes auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés dans le mouvement œcuménique. Pouvons-nous par exemple aborder d'une manière œcuménique la question de l'herméneutique, et en particulier de l'herméneutique biblique ? Des interprétations divergentes de l'Ecriture et des manières d'interpréter l'Ecriture sont à la racine d'un bon nombre – sinon de la plupart – de nos tensions et divisions. Nous sommes menacés, d'une part, par la tentation constante de la fragmentation religieuse et, d'autre part, par les fondamentalismes religieux. Même ceux qui se font les avocats d'une étude commune de la Bible l'analysent et l'interprètent (tout comme leurs traditions confessionnelles respectives) dans une perspective particulière. Maintenant que les procédures de consensus que nous avons adoptées ont permis d'éliminer la crainte que des questions de ce genre ne puissent être réglées par des décisions prises à la majorité des voix, est-il désormais possible que l'on puisse en toute sécurité, au COE, entamer librement et intensément un dialogue respectueux sur notre herméneutique biblique avec la certitude que ceux qui expriment une interprétation différente de la Bible visent bien, comme nous tous, à être fidèles à la parole de Dieu ? Sommes-nous prêts à résister à toute tentation de nous rejeter les uns des autres en nous accusant d'être « infidèles aux Ecritures » et, au contraire, à persévérer dans un dialogue fondé sur la confiance ? Il est en tout cas certain que, dans le mouvement œcuménique, nous avons besoin de reprendre sérieusement notre souffle. Et prions le Saint Esprit de nous assister et de nous conduire à la vérité. 

« ESPÉRER CONTRE TOUTE ESPÉRANCE » 

26. J'ai dit au début que notre tâche première consiste à édifier entre nous une communauté de foi, en tant que frères et sœurs en Christ. Mais cela ne devrait pas empêcher, et n'empêchera pas, des discussions franches et honnêtes sur les problèmes qui se posent à nous. Il n'est pas question que le COE en arrive à être contraint d'adopter un programme minimaliste : il doit rester, comme nous nous le sommes déjà rappelé à nous-mêmes, l'instrument privilégié du mouvement œcuménique. Il ne faut pas envisager un mouvement œcuménique reposant sur le plus petit commun dénominateur. Ce qui constitue l’élément moteur du mouvement œcuménique est une vision bien plus élevée et exigeante. 

27. Nous aspirons à la pleine communion, et il est regrettable que nous n'ayons pas été en mesure de progresser plus nettement vers la possibilité de nous retrouver ensemble à la Table du Seigneur. Le dialogue et la coopération œcuméniques ne se réduisent pas à une polémique sur des possibilités que nous pouvons librement accepter ou rejeter ; c'est une passion pour l'unité, parce que nous avons entendu et reçu dans nos cœurs la prière que Jésus a faite au Père, demandant que ses disciples soient un, comme lui et son Père sont un (cf. Jean 17,21). Nous reconnaissons et confessons que les divisions qui existent entre nous constituent un péché contre Dieu. Mais nous confessons également que l'Esprit Saint nous donne l'unité par l'Evangile et le baptême, et c'est dans la foi que nous recevons cette unité donnée par Dieu. C'est sur cette base que nous avons la volonté de tendre vers l'unité pleine et visible entre les Eglises. 

28. Aussi l'œcuménisme n'est-il pas une option mais une obligation ; il relève de l'essence même de notre foi. C’est avec passion que nous nous engageons dans des relations œcuméniques ; et c'est aussi cette passion qui nous a amenés ici, à cette réunion du Comité central du COE. Sans doute les voies de l'œcuménisme sont-elles encombrées de nombreux obstacles et difficultés ; les choses avancent plus lentement que nous le souhaitons. Comme je l'ai déjà mentionné, il est probable que nos Eglises avancent plus lentement qu'elles pourraient le faire. Mais, comme le disait Paul dans un contexte différent – dans son épître aux chrétiens de Corinthe, qui était une Eglise locale déchirée par des divisions : « Pressés de toute part, nous ne sommes pas écrasés ; dans des impasses, mais nous arrivons à passer » (2 Corinthiens 4,8). 

29. Ainsi, en conclusion, j'en reviens à cette nécessité d'espérer contre toute espérance. J'ai posé la question : Est-il une espérance ultime qui puisse prévaloir contre les réalités de la vie  des réalités qui semblent si radicalement révoquer en doute l'espérance ? Au Brésil, on dit couramment : « L'espérance est la dernière chose à mourir ». A première vue, cela veut dire que l'espérance survivra à tout le reste, aussi intenses que soient nos désillusions et aussi nombreuses nos frustrations et attentes qui deviennent des réalités. L'espérance survivra à tout cela. Mais, à y réfléchir, on trouve dans cette expression apparemment positive : « L'espérance est la dernière chose à mourir », une note inattendue de résignation : il semble que l'espérance doive elle aussi mourir, même si ce doit être en dernier. Est-il une espérance qui ne mourra pas ? 

30. Lorsqu'il parle de la résurrection, l’apôtre Paul rappelle aux Corinthiens que, s'il n'y a pas de résurrection, comme le croyaient certains d'entre eux, alors le Christ n'est pas ressuscité et notre foi est en vain (cf. 1 Corinthiens 15,13-14. 17). Et il nous ouvre les yeux à la magnitude de l'espérance que nous avons mise en Christ, à la transcendance de l'espérance en Christ : « Si nous avons mis notre espérance en Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes » (verset 19). « Si… pour cette vie seulement... » Inversons donc la perspective : si notre espérance transcende la vie présente, elle sera un don décisif de Dieu pour la vie éternelle  et pour celle-ci également. Ailleurs, l'apôtre Paul rappelle aux Romains l’histoire d’Abraham (et pourquoi ne pas ajouter Sarah à cet exemple ?) : il a cru à la promesse de Dieu, qui lui avait affirmé que lui et Sarah, déjà avancés en âge, auraient un enfant et que lui, Abraham, deviendrait le père de nombreuses nations. C'est par cette foi qu'il fut justifié. Et cette foi était également espérance : Abraham a espéré « contre toute espérance » (Romains 4,18). Il a fait la comparaison entre les multiples petites espérances et l’espérance unique en Dieu. Mais, à tout prendre, une telle comparaison était impossible : l'espérance en Dieu, en effet, transcende toutes les autres espérances. C'est pourquoi nous pouvons prier : « Transforme notre espérance, Dieu, dans ta grâce ». Transforme nos faibles espérances en cette espérance qui nous vient de la résurrection du Christ et qui, par conséquent, transforme le monde entier. N'est-ce pas là l'espérance qui donnera une vie nouvelle au mouvement œcuménique ? Espérons « contre toute espérance ». 

Walter Altmann
Président