Document n° 

Prière d’ouverture - allocution de l'Archevêque Anastasios de Tirana et de toute l’Albanie


TRANSFORME LE MONDE, DIEU, DANS TA GRÂCE

S.B. l’archevêque Anastasios de Tirana et de toute l’Albanie
Professeur émérite de l’Université d’Athènes

I

Les interventions transformatrices du Dieu trinitaire

1. Le thème de notre Assemblée a la forme d’une prière de demande ; si vous voulez, c’est un cri mystique qui révèle un sentiment de profonde faiblesse et d’attente intense, une variante contemporaine de la prière que le Christ lui-même a mis sur nos lèvres : … que ton règne vienne, que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. » C’est une manière de reconnaître que pour transformer le monde, nos pensées, nos idées, nos compétences humaines sont insuffisantes. Mais en même temps, elle se fonde sur la conviction que le Dieu en qui nous espérons n’est pas indifférent à l’histoire humaine. Dieu s’y intéresse directement et peut, par sa grâce, sa sagesse et son pouvoir, intervenir et transformer l’univers entier. C’est lui qui prend l’initiative, qui prend les décisions et assume le rôle décisif dans les événements universels.

 

La foi et l’expérience de l’Eglise, en ce qui concerne le mystère de Dieu, se résument dans l’expression : « le Père par le Fils dans l’Esprit Saint » crée, donne et sauve. Dieu est incompréhensible et inaccessible dans son essence. Cependant, sa présence est perçue dans le monde au travers de sa grâce et dans la manifestation de sa gloire. Telle est l’énergie dynamique, créatrice et transformatrice de la Trinité, qui est au-delà de toute essence. La grâce est le don unique, qui contient tous les autres. Elle se révèle dans toutes les énergies divines. La pensée chrétienne de l’Orient fait une nette distinction entre l’univers créé et les énergies incréées de Dieu. Le Dieu suressentiel ne s’identifie à aucune conception ou idée créée comme le concept philosophique d’essence. C’est la grâce de Dieu que l’humanité, en dernière analyse, est capable de saisir. 

 

2. L’intervention transformatrice la plus surprenante de l’histoire de l’humanité s’est produite lorsque la Parole de Dieu s’est incarnée et a assumé la nature humaine – non seulement l’esprit, mais la matière aussi et, de ce fait, toute la création, puisque l’humanité est son couronnement. « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père » (Jean 1,14). A toutes les étapes de la vie du Christ, nous voyons des manifestations de la grâce et de la gloire divines. Lors de sa Transfiguration sur le Mont Tabor, Jésus a révélé la beauté originelle de l’humanité créée « à l’image » de Dieu, ainsi que sa gloire finale pleine de splendeur « à la ressemblance de Dieu ». 

 

Le sacrifice sur la croix et la résurrection du Christ accomplissent le salut de la race humaine par la grâce divine. « Mais Dieu est riche en miséricorde … avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir dans les cieux, en Jésus Christ. Ainsi, par sa bonté pour nous en Jésus Christ, il a voulu montrer dans les siècles à venir l’incomparable richesse de sa grâce » (Ephésiens 2,4 ; 6-7). Plein d’étonnement devant ce don surprenant, saint Paul déclare : « C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des œuvres, afin que nul n’en tire orgueil » (vv. 8-9). Depuis lors, ce qui a eu lieu ontologiquement au sein de la nature humaine dans la personne de Jésus Christ se poursuit, avec l’énergie et dans la présence permanente de l’Esprit Saint.

 

Les pages finales du Nouveau Testament éclairent la vision eschatologique de l’Eglise, décrivant une transformation universelle : « un ciel nouveau et une terre nouvelle » (Apocalypse 21,1). Celui qui est assis sur le trône proclame : « Voici, je fais toutes choses nouvelles » (Apocalypse 21,5). Quelle forme prendra la transformation ultime du monde ? Cela demeure le secret du Dieu des surprises. Après tout, c’est ce qui s’est produit dans le passé. Si la créativité humaine – ce don divin que nous avons reçu – nous a réservé tant de surprises, la grâce de Dieu nous en réserve incomparablement plus et de magnifiques.

 

Le terme « grâce » a été utilisé dans la Septante, la traduction grecque de l’Ancien Testament, pour rendre le sens de divers mots hébreux. En grec, langue d’origine du Nouveau Testament, il désigne premièrement l’attraction rayonnante de la beauté, deuxièmement le rayonnement intérieur de la bonté, enfin les dons qui témoignent de cette générosité.1

En tant qu’énergie du Dieu Trinitaire (Actes 13,43 ; 14,26 ; Romains 5,15 ; 1 Corinthiens 1,4 ; 3,10 ; 2 Corinthiens 6,1 ;8,1 ; 9,14 ; Ephésiens 3,2 ; 3,7 etc.), la grâce est parfois nommée dans le Nouveau Testament « la grâce de Dieu » ou « la grâce de notre Seigneur Jésus Christ », ou encore « la grâce du Saint Esprit ». Dans la conscience de l’Eglise unie, la grâce est l’énergie de la Sainte Trinité dans sa totalité. Comme le souligne saint Athanase le Grand, « La grâce est singulière, elle dérive du Père procède par le Fils et s’accomplit dans le Saint Esprit. »2 Ailleurs, il écrit : « Ils reçoivent cette grâce du Père avec la participation de la Parole, par l’Esprit. »3

II

Nous sommes collaborateurs de l’énergie transformatrice de la grâce divine

Lorsque nous prions « Transforme le monde, Dieu, dans ta grâce », nous recevons une réponse immédiate : Mais je veux que vous soyez avec moi ! Votre rôle n’est pas d’être des spectateurs des interventions et des actions divines, mais des collaborateurs. C’est là une conséquence directe de mon incarnation, de l’institution de l’Eglise, mon « corps mystique », dont vous avez accepté en toute liberté de devenir membres. Nous tous donc, qui lui appartenons, avons à la fois le privilège et l’obligation de participer activement à la transformation du monde. 

 

1. Commençons par nous-mêmes. La vie en Christ, à laquelle nous avons été appelés, est un voyage qui ne cesse de nous transformer. Saint Paul donne ce conseil : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. » (Romains 12,2) Le « renouvellement de l’intelligence » est précisément ce dont il s’agit dans la repentance. Cela peut se produire dans le silence contemplatif qui nous conduit à nous rendre compte que nous ne sommes rien et ne valons rien. C’est là le résultat de l’autocritique concernant la mesure de notre éloignement par rapport à l’idéal que représente sa volonté. 

 

Ce qui nous est demandé, c’est de regarder continuellement à Dieu et de le chercher sans cesse. Il ne s’agit pas d’un changement survenu une fois pour toutes, mais d’une transformation permanente opérée par la grâce de l’Esprit. « Car le Seigneur est l’Esprit … Et nous tous … nous sommes transfigurés en cette même image, avec une gloire toujours plus grande, par le Seigneur qui est Esprit. » (2 Corinthiens 3, 17-18). Nous parlons ici d’un processus de transformation, allant de purification en purification, de repentance en repentance, de vertu en vertu, de connaissance en connaissance, de gloire en gloire. C’est un mouvement dynamique de renouveau incessant dans la grâce du Saint Esprit. Comme le dit saint Grégoire de Nysse, un chrétien « ne cesse de changer pour devenir meilleur et se transforme de gloire en gloire par une croissance quotidienne, allant toujours en s’améliorant et en étant sans cesse déifié, mais sans jamais atteindre la perfection ultime. Car la véritable perfection signifie que l’on ne cesse jamais de croître vers ce qui est meilleur et ne réduit jamais la perfection à une limite »4.

 

La grâce de Dieu façonne l’« être » apostolique, comme l’explique saint Paul : « Mais ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu » (1 Corinthiens 15,10). Et cette grâce devient à son tour une source intarissable d’action (Actes 14,26 ; 15,40). Les disciples ne se satisfont pas de jouir personnellement de la grâce: « Sa grâce à mon égard n’a pas été vaine. » Elle devient service, effort imaginatif pour la guérison, la réconciliation, la diffusion de l’Evangile en vue de la transformation de tous. Pourtant, saint Paul rectifie encore : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu qui était en moi » (1 Corinthiens 15,10).

 

2. Le combat pour la transformation intérieure, conformément à l’exemple du Christ, a lieu dans le cadre de l’Eglise. Le chrétien fidèle lutte et il est sanctifié en tant que membre du Corps du Christ. En conséquence, la transformation et le renouveau personnels se reflètent dans l’ensemble de la communauté ecclésiale. « Jésus Christ, le même hier, aujourd’hui, et pour l’éternité (Hébreux 13,8), est la tête de l’Eglise, qui est son Corps, avec le soutien du Saint Esprit, et dans ce sens, l’Eglise ne saurait pécher. C’est pourquoi nous ne demandons pas la ‘transformation de l’Eglise’. Toutefois, si nous parlons ‘des Eglises’, en particulier dans le sens des communautés de croyants dans l’histoire, nous savons très bien qu’il arrive que les croyants ne réussissent pas à réaliser l’être authentique de l’Eglise. C’est nous, les pécheurs, qui avons besoin de transformation, au plan personnel et communautaire. » 5

Le voyage transformateur de nos communautés ecclésiales ne peut pas se poursuivre sur la base de critères occasionnels proposés par des modes passagères, mais sous la conduite de « l’Evangile de la grâce ». Dans la pratique, nous avons souvent constaté que l’on remplaçait de nombreux commandements de Dieu par la mentalité du monde, en un renversement diabolique des principes évangéliques. Au lieu de la primauté du service, nous avons recherché la primauté de l’autorité ; au pouvoir de l’amour, nous avons préféré l’amour du pouvoir de ce monde ; au lieu de respecter les autres, nous avons exigé qu’ils se soumettent à nos opinions et à nos désirs. L’Eglise a l’obligation de demeurer, en tout temps et en tous lieux, conforme à son essence, qui est d’être le Corps du Christ, « la plénitude de Celui que Dieu remplit lui-même

totalement » (Ephésiens 1,23), parole, lumière, témoin de celui qui englobe toutes choses dans son amour et les transforme. Toutes les autres actions sociales et culturelles ne sont qu’accidents ; elles sont l’expression historique et l’incarnation de l’amour dans des circonstances et des conditions spécifiques. 

 

3. Mais il semble évident que nous ne pouvons pas devenir une communauté close « d’élus sauvés », isolée des événements qui surviennent sur la terre. Notre responsabilité s’étend à l’univers, au cheminement du monde entier.

 

a) Puisque notre Assemblée a lieu en Amérique latine, la question de la pauvreté revêt un caractère de priorité absolue pour nous tous qui adorons et suivons celui dont la naissance et la vie ont mis en lumière la dignité des pauvres et leur valeur inaliénable aux yeux de Dieu, lui qui est venu « annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Luc 4,18). Sur le visage de tous les pauvres – des affamés, des exclus et des réfugiés – nous avons l’obligation de discerner celui de Jésus. Malheur à nous si, au 21e siècle, nous abandonnons à nouveau à d’autres l’action en faveur de la justice sociale, comme nous l’avons fait aux siècles précédents, en nous confinant à nos rituels opulents et à nos alliances habituelles avec les puissants. Malheur à nous si nous laissons d’autres forces, porteuses d’autres idées et ambitions religieuses, prendre la tête du combat contre la pauvreté dans le monde.

 

A notre époque, une société interdépendante au niveau mondial est en train de prendre forme, et notre problème le plus essentiel est de trouver comment, en tant que chrétiens, nous pouvons prendre conscience de nos obligations à l’égard de ceux qui sont privés des biens les plus élémentaires, comment manifester concrètement notre solidarité avec ces personnes, dans nos villes et nos nations, d’un pays à l’autre et d’une Eglise à l’autre. Nous ne pouvons plus invoquer notre ignorance ou demeurer indifférents face aux millions d’enfants vivant dans des conditions misérables, face au milliard d’êtres humains, nos semblables, sous-alimentés alors que trois milliards d’autres survivent avec moins de deux dollars par jour.

 

Face au défi de la mondialisation économique, qui ne se préoccupe que d’étendre le marché, tout en nivelant les diversités culturelles et populaires, nous sommes appelés, nous qui sommes chrétiens, à réagir par des initiatives intelligentes en faveur d’une société où la compréhension, la guérison, la réconciliation et la fraternisation trouvent leur place, fondée sur le respect dû à chaque personne et à chaque peuple, une société encourageant la compréhension et la solidarité mutuelles sur l’ensemble de la planète. Nous sommes appelés à promouvoir des initiatives audacieuses et à encourager des luttes sociales justes, à commencer par ce qui se passe dans notre environnement immédiat, notre famille, notre paroisse et notre ville, notre diocèse et notre région. Nous sommes en outre appelés à prendre nos responsabilités immédiates dans les circonstances spécifiques qui sont les nôtres, tout en gardant à l’esprit le contexte plus vaste du monde entier.

 

b) Sur notre terre la paix continue à être blessée quotidiennement. La paix que proclame le Nouveau Testament a de multiples dimensions : elle est personnelle et sociale, et simultanément, elle sanctifie, elle est de nature globale et eschatologique. Avec la grâce de Dieu, nous avons l’obligation de lutter afin que les conflits visibles et invisibles soient transformés et que la paix l’emporte dans notre environnement immédiat et plus lointain. Saint Basile le Grand déclare : « Rien n’est plus caractéristique pour un chrétien que de procurer la paix ; c’est à cela que le Seigneur a promis la plus grande récompense »6, qui est d’être appelés « fils de Dieu ».

Bien sûr, la paix ne vient pas d’elle-même. Elle est liée à d’autres valeurs importantes de la vie. Avant tout, elle est liée à la justice. Un monde injuste et sans droit ne peut pas s’attendre à la paix. L’aspiration authentique à la paix aux niveaux mondial, local ou personnel s’exprime au travers de la lutte pour la justice. Mais, la paix et la justice, aujourd’hui, portent aussi un autre nom : le développement. Et nous tous qui soupirons après la transformation de notre monde et qui prions pour qu’elle arrive, nous avons le devoir de contribuer au développement des pays pauvres. 

 

c) Cependant, même dans les pays où semblent régner la sécurité et la paix, on observe de temps à autre des éruptions de violence. En règle générale, ceux qui sont les plus puissants sont aussi ceux qui ont les tendances les plus fortes à la violence. Cela vient du fait qu’ils ont la possibilité d’imposer de diverses manières les projets qui servent leurs intérêts, par des méthodes autoritaires, la distorsion de l’information, le lavage de cerveau électronique et humain, par les menaces et le chantage qui s’en prend aux consciences. Mais la violence ne se trouve pas seulement là où les pouvoirs sont forts, pas seulement dans les lieux vers lesquels les médias attirent notre attention. On la détecte aussi dans des nations, des villes et des collectivités plus petites, et même dans des communautés religieuses, et partout où vivent les gens. L’agressivité se cache dans chaque cœur humain. Alors, en priant pour la transformation de notre monde, prenons la ferme décision de lutter, avec la puissance de l’Esprit Saint, pour surmonter la violence partout où nous le pouvons : dans nos familles et nos sociétés, ainsi que dans le monde politique et la communauté internationale.

 

d) Enfin, la destruction de l’environnement causée par l’exploitation déraisonnable des ressources naturelles de la terre suscite de graves préoccupations en ce qui concerne l’avenir de notre planète. C’est pourquoi, comme le souligne le patriarche œcuménique Bartholomée, « chaque fois que nous limitons notre vie religieuse à nos seules préoccupations, nous négligeons la vocation prophétique de l’Eglise d’implorer Dieu et d’invoquer l’Esprit divin pour le renouveau de notre cosmos pollué. En fait, c’est le cosmos tout entier qui est l’espace dans lequel la transformation s’opère ».7 Tous nos efforts dans ce domaine seront productifs s’ils se situent dans l’Esprit Saint, de qui viennent la grâce et la vie pour toute la création » 8, comme nous le chantons dans l’Eglise orthodoxe. Car « C’est par le Saint Esprit que jaillissent les sources de la grâce, irriguant et renouvelant la création toute entière » 9. Saint Grégoire Palamas définit le devoir et l’ethos de tout fidèle à l’égard de la nature, lorsqu’il dit que le cœur d’une personne illuminée par la lumière éternelle et incréée « embrasse toute la création ».

III

Inspirés par « l’Evangile de la grâce »

1. La manière dont le Christ est venu dans le monde ne cesse de nous étonner. Toute la vie du Sauveur, ainsi que sa prédication, ont révélé la puissance mystique de l’humilité. Notre Seigneur « s’est dépouillé lui-même, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. » (Philippiens 2,7-8)

 

Naturellement, les attitudes de la société moderne sont entièrement contraires à l’esprit d’humilité. Ce qui attire l’attention de la plupart des gens est habituellement ce qui fait le plus d’impression, que ce soit le prestige, l’argent, l’illusion. Dans les milieux d’Eglise eux-mêmes, bien que l’on parle beaucoup d’humilité et de choses semblables, les habitudes de pensée des gens et leurs modèles de comportement manifestent souvent de l’orgueil et de l’arrogance. Cependant, l’humilité en Christ révèle le secret du rayonnement spirituel et la puissance transformatrice de l’Eglise. Le témoignage authentique de l’Eglise est transmis au fil des siècles par l’humilité de ceux qui se consacrent à Dieu. « Car grande est la puissance du Seigneur, et il est glorifié par les humbles» (Siracide 3,20). L’Ecriture insiste : « Dieu résiste aux orgueilleux, mais il accorde sa faveur aux humbles. » (Proverbes 3,34 ; Jacques 4,6 ; 1 Pierre 5,5) Alors, lorsque nous prions « Transforme le monde, Dieu, dans ta grâce », n’oublions jamais que l’aimant qui attire la grâce de Dieu, c’est l’humilité. Adoptée comme style de vie, l’humilité nourrit notre pensée et notre créativité. 

 

2. Mais ce qui peut, par dessus tout, transformer toute chose dans le monde, c’est l’offrande sacrificielle de l’amour. Avec l’entrée de la Parole divine dans le déroulement de l’histoire humaine, l’amour de Dieu s’est révélé de la manière la plus fracassante : il s’est incarné. Cette vérité demeure la racine de la révélation chrétienne, qui nourrit toutes les autres valeurs et propositions du christianisme. « Car Dieu est amour. Voici comment s’est manifesté l’amour de Dieu au milieu de nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. » (1 Jean 4,8-9)

 

La mission essentielle de l’Eglise est donc de révéler et de manifester l’amour de Dieu dans l’aujourd’hui et le maintenant, à chaque instant, en tout lieu où elle se trouve et agit. C’est de cette manière qu’elle contribue essentiellement à la transformation du monde. Si elle ne le fait pas, elle ressemble à « un métal qui résonne, une cymbale qui retentit », même si elle possède les dons de prophétie, de la connaissance et de la foi, même si elle connaît tous les mystères, même si elle se fait connaître par de grandes et impressionnantes actions (cf. 1 Corinthiens 13,1-3).

 

Chaque cellule du corps visible du Christ, chaque chrétien, est appelé à incarner, dans la totalité de ce qu’il est et de ce qu’il fait, l’amour de Dieu dans les circonstances particulières de sa vie : en renonçant à nous-mêmes et en portant la croix (cf. Matthieu 16,24) dans notre vie quotidienne, en soutenant ceux qui, autour de nous, sont dans le deuil, la solitude, le besoin. Quiconque est « en Dieu » cherche à aimer comme Dieu. L’amour de Dieu prend des initiatives audacieuses, il ne connaît pas de frontières et se charge de toutes choses. La conviction que « Dieu est amour » nous réconforte et nous libère de la peur sous toutes ses formes, de la peur de l’autre, de la peur de celui qui est différent, ou de la peur des développements humains qui apparaissent souvent menaçants. En outre, l’amour de Dieu nous réconforte et nous libère de la peur de nos échecs et de la peur de l’abîme qui est dans notre âme. « De crainte, il n’y en a pas dans l’amour, mais l’amour parfait bannit la crainte. » (1 Jean 4,18)

 

Nombreux parmi ceux qui refusent le nom « Dieu » ou lui résistent acceptent indirectement son autre nom : l’Amour. Le fait que l’amour constitue la valeur suprême de la vie, la force mystique du monde, paraît de plus en plus acceptable, même aux personnes d’autres religions, grâce à diverses expériences et au travers de diverses manières de penser. L’amour devient le passage mystique qui conduit les gens - peut-être même à leur insu – plus près du Dieu qui est amour. En dernière analyse, il englobe le secret de la transformation du monde.

 

3. Finalement, notre prière et notre participation à la transformation du monde doivent se situer dans une atmosphère de joie et de doxologie. La joie est le fruit distinctif de l’Esprit Saint (Galates 5,12). Elle caractérise ceux qui appartiennent au royaume de Dieu (Romains 14,17 ; 1 Thessaloniciens 1,6). Le rayonnement de l’amour essentiel triomphe dans le calme du péché, de la souffrance et du mépris. Dès l’origine, c’était là le trait distinctif des chrétiens. Dans la joie de l’amour qui se donne, la joie de la présence perpétuelle du Christ ressuscité dans l’Esprit Saint, l’Eglise avance triomphalement au cœur du monde. Et elle perd le monde quand elle perd cette joie. Le Christ nous a offert la joie parfaite (Jean 16,24), que personne ne peut nous enlever. L’expérience de la joie détermine notre vie de chaque jour. Saint Paul nous y encourage : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur en tout temps ; je le répète, réjouissez-vous » (Philippiens 4,4). Et saint Pierre insiste aussi : « …vous croyez en lui …, aussi tressaillez-vous d’une joie ineffable et glorieuse » (1 Pierre 1,8).

 

Notre réflexion théologique et notre prière sur la transformation du monde se déploient plus pleinement encore dans le contexte de la doxologie. En instituant le rassemblement eucharistique, l’Eglise a adopté, dès la première heure, une attitude doxologique pour implorer la grâce de Dieu et pour proclamer « l’Evangile de la grâce » (Actes 20,24), « l’Evangile de la gloire du Christ » (2 Corinthiens 4,4). Au travers de la doxologie, dans la synthèse harmonieuse et la beauté de la liturgie, l’Eglise exprime avec force la réception de la grâce et l’appropriation de la gloire divines. 

Cette doxologie de l’Eglise est un avant-goût et un prélude au moment eschatologique où l’univers sera transformé dans la manifestation absolue de la gloire de Dieu. Tout effort de création, toute participation à cet événement – tout ministère de l’Eglise, toute expression de l’amour – constituent un rayon de la grâce aimante et de la gloire de Dieu. C’est une participation au renouveau de l’ensemble de la création.

 

* * *

Pour conclure, je souhaite vous rappeler que le terme de « grâce », en grec, désigne, entre autres choses, l’éclat de la beauté et de la bonté. Je rappelle souvent l’expression qu’a utilisée un informaticien contemporain qui disait que de même que les lois de la physique soutiennent la théorie selon laquelle la gravité la pesanteur et la masse n’étaient pas distincts dans les premiers instants de l’univers, de même, je pense que Dieu n’a pas créé le monde en séparant les unes des autres la vérité, la beauté et la bonté.

 

Pour ma part, je pense aussi qu’à l’avenir, cette « triade classique du beau, du vrai et du bien, qui a joué un rôle important dans l’histoire de la pensée chrétienne »10, contribuera à la transformation du monde.

 

Les yeux fermement fixés sur le Christ, notre Seigneur, qui est la vérité absolue, la beauté infinie et l’amour incarné de Dieu dans le monde, contribuons, du mieux que nous le pouvons et avec la grâce du Saint Esprit, à la transformation du monde. 

 

Dieu éternel et infini! Lorsque nous contemplons, dans l’extase, l’infini du macrocosme qui nous entoure et l’infini du microcosme que nous habitons, nous nous agenouillons humblement devant toi dans la prière. Par ta grâce incarnée en la personne de ton Fils et sans cesse à l’œuvre au travers de ton Esprit, transforme nos existences ; transforme notre monde pour qu’il soit illuminé par ta vérité, ta beauté et ton amour.


Notes

1 Vocabulaire de théologie biblique, publié sous la direction de Léon Dufour et al., 3e éd. Cerf, Paris 1974,1.

2 Epist. Ad Serapion, 1,4, PG 26.565B.

3 Orationes tres adversus Arianos, PG 25.29A.

4 A Olympios, Sur les perfections, Greek Fathers of the Church, Gregory of Nyssa vol. 8, Thessaloniki 1980, 422.

5 Metropolitan Gennadios of Sassima (ed.) Orthodox Reflections on the Way to Porto Alegre (Final Report), WCC, Geneva 2005, 4.

6 Epist. 113, PG 32.528.

7 “La transformation exige la metanoia”, Réflexion sur le thème de la 9e Assemblée du COE.

8 Paraklitiki, Matines du dimanche (Orthros), Troisième ton.

9 Ibid., Quatrième ton.

10 J. Pelikan, Jesus through the centuries, Yale University Press 1985, 7