Des chrétiens et chrétiennes des Philippines témoignent de mauvais traitements subis par leurs frères, leurs fils et leurs maris

Cette femme philippine âgée de 96 ans pleure la mort de son fils tué par le militaire dans une exécution extrajudiciaire.
Photo: COE
Maurice Malanes (*)
Berlin Guerrero, pasteur de l'Eglise unie du Christ aux Philippines, reconduisait sa famille à la maison après un culte du soir lorsque des hommes armés ont arrêté sa voiture. Sous la menace d'un fusil, le pasteur a été capturé et entraîné dans une camionnette. On lui a lié les mains et les pieds. Un sac en plastique passé sur sa tête l'a presque étouffé et il s'est évanoui deux fois, de sorte que ses ravisseurs l'ont battu pour le faire revenir à lui. Guerrero a été enlevé et torturé parce qu’on voulait le faire avouer qu'il était membre du parti communiste des Philippines.
"Ils [les ravisseurs] ont même dit à mon mari qu'ils allaient me violer devant lui, ainsi que ma fille, s'il refusait de donner les noms de dirigeants de prétendues organisations clandestines", dit Mylene, la femme du pasteur.
L'enlèvement du pasteur Guerrero a eu lieu le 27 mai 2006. Par bonheur, sa vie a été épargnée, ce qui n'a pas été le cas de plus de 800 militants, collaborateurs ecclésiastiques et journalistes victimes d'exécutions extrajudiciaires depuis 2001. Mais depuis lors, Guerrero a été emprisonné, et accusé d'un meurtre qu'il aurait commis il y a 17 ans, accusation forgée de toutes pièces selon sa femme. Soutenue par des groupes d'Eglise et de défenseurs des droits humains, sa famille continue à se battre pour que le cas trouve une solution.
L'épreuve des Guerrero a fait l'objet de l'un des témoignages que la délégation du Conseil œcuménique des Eglises a entendus au cours du premier jour de sa visite dans ce pays insulaire d'Asie du Sud-Est du 18 au 21 novembre.
Le pasteur Samuel Kobia, secrétaire général du COE, est à la tête de la délégation qui comprend Sophia Adinyira, juge à la Cour suprême du Ghana et membre de l'Eglise (anglicane) de la province d'Afrique occidentale, le pasteur Sandy Yule, secrétaire national pour l'unité chrétienne de l'Eglise unie d'Australie, et le responsable du programme du COE pour l'Asie, M. Mathews George Chunakara.
La délégation œcuménique a également entendu l'appel qu'Editha Burgos, ancienne journaliste et éducatrice, adresse sans relâche aux militaires pour qu'ils libèrent son fils Jack, avocat et défenseur des droits des paysans, qui a été enlevé par des hommes armés le 28 avril 2007. Editha Burgos a rappelé comment elle s'est adressée à toutes les institutions gouvernementales – de l'armée et de la police à la Commission nationale des droits de l'homme et jusqu'à la présidente Gloria Macapagal-Arroyo – mais en vain. "Il y a maintenant 20 jours que mon fils a disparu et j'espère encore qu'il est vivant parce que nous n'avons pas encore de preuve de sa mort", a-t-elle déclaré.
Mentionnons encore le cas de Jonathan Sta. Rosa dont le frère Isaias, pasteur de l'Eglise méthodiste unie, a été enlevé de force de leur domicile le 3 août 2006 et exécuté sommairement par la suite. Jonathan lui-même a été torturé. Les deux frères étaient soupçonnés d'appartenir à la Nouvelle armée du peuple (New People's Army – NPA), branche armée du parti communiste (maoïste) clandestin des Philippines qui mène une guérilla depuis plus de 38 ans.
Au cours de la rencontre organisée par le Conseil national des Eglises des Philippines, quatre autres survivants et victimes de violations des droits de l'homme ont également raconté ce qui leur était arrivé. Ils étaient le visage humain des statistiques et des rapports sur la violence et les abus étatiques.
Sur une population comptant près de 86 millions d'habitants, 85% appartiennent à diverses confessions chrétiennes, ce qui fait des Philippines le seul pays d'Asie majoritairement chrétien. L'Eglise catholique romaine, majoritaire, s'y est implantée sous la domination coloniale espagnole entre le 16e et le 19e siècle. Le Conseil national des Eglises (NCCP) a été fondé en 1963, dans le sillage de plusieurs organisations du même genre dont la plus ancienne remonte à 1900.
Groupement d'Eglises protestantes "traditionnelles", le NCCP n'a pas cessé de manifester son opposition à la loi martiale imposée par Ferdinand Marcos en 1971. Il a joué une rôle de premier plan dans la sensibilisation à des questions telles que la militarisation, la corruption, les violations des droits de l'homme et l'exploitation des personnes. Pendant les quatre journées historiques du soulèvement pacifique de février 1985 – connu sous le nom de "révolution du pouvoir populaire" – qui a mis fin à la dictature de Marcos, on a vu des prêtres et des religieuses catholiques, ainsi que des pasteurs et des collaborateurs des Eglises protestantes unir leurs efforts.
Ces dernier temps, le NCCP a été à l'avant-garde de la défense des droits de la personne. En mars dernier, son rapport "Let the stones cry out" (Que les pierres crient) a signalé à l'attention du Conseil des droits de l'homme des Nations Unies et d'autres organismes de la communauté internationale "le cri de milliers de Philippins demandant justice…, eux qui ont été durement touchés par les violations des droits de l'homme résultant des stratégies du gouvernement des Philippines pour lutter contre l'insurrection et le terrorisme".
A l'époque, le nombre des victimes d’exécutions extrajudiciaires recensées depuis 2001 dépassait 800 personnes. On en compte aujourd'hui près de 900, bien que, selon Marie Hilao-Enriquez, membre de l'observatoire des droits humains Karapatan, ces exécutions soient maintenant devenues moins fréquentes. "En revanche, les disparitions forcées ont augmenté", ajoute-t-elle.
"Nous vous assurons que nous continuons à vous accompagner dans votre voyage vers la paix et la justice", a déclaré le pasteur Kobia après avoir entendu les témoignages des victimes et des survivants des violations des droits de l'homme. Rappelant que depuis longtemps, le COE soutient le peuple des Philippines, il affirmé que le Conseil continuerait à faire pression sur le gouvernement philippin pour qu'il ratifie la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées et pour qu'il remplisse ses obligations aux termes du droit international des droits de l'homme.
Face à ces récits témoignant de la souffrance, de la douleur et de l'apparente impuissance des victimes et des survivants de violations des droits de l'homme qui ont peu de chances d'obtenir justice dans l'immédiat, la délégation du COE les a réconfortés et encouragés à ne pas désespérer.
Le même jour, la délégation avait assisté à un service en mémoire de l'évêque Alberto Ramento. Dirigeant de l'Iglesia Filipina Independiente (Eglise indépendante des Philippines), l'évêque avait été assassiné en octobre 2006 en raison, disent ses collaborateurs, de l'inébranlable constance avec laquelle il défendait les droits de l'homme.
"En apprenant à ne pas avoir peur", a dit le pasteur Kobia dans la prédication qu'il a prononcée devant la famille de l'évêque Ramento et les membres de son Eglise, "nous faisons nôtre l'espérance et la vision d'une nouvelle réalité des Philippines".
(*) Maurice Malanes est un journaliste philippin indépendant. Il est actuellement correspondant des Nouvelles œcuméniques internationales (Ecumenical News International – ENI) et écrit pour le quotidien philippin Daily Inquirer, de Manille, ainsi que pour l’Association d’information catholique d'Asie (Union of Catholic Asian News - UCAN), basée à Bangkok.
Informations complémentaires sur la visite du secrétaire général du COE aux Philippines
Contact médias aux Philippines: Sharon Joy Duremdes +63-92-0955-6351
Le rapport "Let the stones cry out!" est disponible (en anglais) sur le site du COE


